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L’armée malienne sous l’ère de la démocratie : 20 ans de sabotage

Le processus d'une décrépitude avancée et d'une débandade prévisible

Alpha, IBK, ATT... ont rendu un mauvais service à ce pays

L’armée malienne dans la ville de Kidal dans le nord du Mali. (photo archives)

« Déjà, le président Alpha Oumar Konaré avait installé certaines habitudes nocives que le président Amadou Toumani Touré n'a eu aucune peine à parfaire par la suite. Elles  consistaient à tout simplement concéder aux anciens rebelles certains territoires qu’ils contrôlaient déjà. [...] Ils les ont laissés se tailler des fiefs où ils se sont comportés comme des barons. Et quand ils les ont intégrés dans l’armée, ils les ont autorisé à rester sur place, chez eux» Dans des zones où, avec l’arrivée d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), « les trafics ont prospéré ».  révèle  Mohamed Bazoum, ministre nigérien des Affaires étrangères.

Plus de 20 ans après avoir déposé le général  Moussa Traoré qui, lui-même, avait chassé du pouvoir, plus de 20 ans plutôt, le Président Modibo Keita, l'histoire bégaie  dangereusement au Mali. Le thermomètre a été cassé mais la fièvre demeure.

Une armée ne se décrète pas et ne s'improvise pas; elle se construit. Tout le mérite des révolutionnaires milliardaires de mars 1991 a été  de payer et d'utiliser du gaz lacrymogène pour réprimer les manifestations populaires et anéantir ainsi toute opposition crédible aux régimes qui se sont succédés depuis lors. Voici la stratégie saugrenue de l'historien peureux  Alpha Oumar Konaré et ses lieutenants dés la prise du pouvoir en juin 1992.

Pourquoi le Mali a des hommes en uniforme mais pas une armée ? La réponse à cette question est toute simple comme bonjour. Parce que durant les vingt ans de démocratie, les dirigeants maliens n'en voulaient pas. Et ce sont des militaires d'autres pays qui en font les frais aujourd'hui.

Pour les autorités de l'Etat, une armée forte est un véritable empêcheur de tourner en rond. Donc, il fallait désarmer celle existante, la démoraliser et la crétiniser pour éviter toute velléité de coup d'Etat. Comme tout s'achète au Mali, l'argent du budget d'équipement de l'armée servirait d'« acheter » la paix avec les rebelles Touaregs et de faire participer la hiérarchie militaire à la soupe populaire. 20 ans après, de mensonges en mensonges, de complots en complots, de compromissions en compromissions, la vérité a fini par éclater au grand jour avec la plus improbable des scénarii envisageables, l'occupation pure et simple du territoire malien. Mais la vigilance est de rigueur, car même si les deux anciens Présidents du Mali « démocratique» se sont emmurés dans un silence assourdissant, leurs Etats major restent très actifs pour perpétuer l'ancien système même s'ils hésitent encore à revendiquer le lourd héritage à eux légué.

Acte I : Tous les putschistes du CTSP (Comité de Transition pour le Salut du Peuple) fidèles au président  Alpha sont envoyés à l'extérieur du pays, y compris leur chef ATT; les plus récalcitrants furent liquidés directement ou à travers de sales complots jusqu'à ce qu'il n'en restât que les partisans de l'anéantissement de l'armée pour mieux contrôler le pouvoir et s'enrichir indûment.

Acte II : en 1993-95, le premier président démocratiquement élu du Mali, AOK connaîtra ses premières difficultés; deux premiers ministres sont sacrifiés en deux ans, en l'occurrence Younouss Touré, actuel président de l'Assemblée Nationale et Abdoulaye Sékou Sow.  L'Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM) s'oppose au régime à travers des revendications estudiantines pointues et violentes qui seraient inspirées par les proches d'Alpha qui seraient entrés en dissidence  contre lui, comme le Pr. Malamine Traoré.  Donc, il fallait affaiblir l'AEEM à travers la corruption ou l'emprisonnement de ses leaders et la  division au sein de ce mouvement syndical. L'homme de la situation, Ibrahim Boubacar Keita, est alors nommé Premier ministre « pleins pouvoirs ».  Sans aucune autre forme de procès, IBK n'hésitera pas à exclure à vie de l'école malienne certains leaders de l'AEEM dont le secrétaire général du lycée Cabral de Ségou, un certain Ousmane N'Diaye (présentement président d'un parti politique) et son camarade de lutte Salia Dembélé. C'est sous son magistère que le Mali connaîtra les premières années blanches et facultatives.  Les conséquences de ces décisions irresponsables continuent de polluer l'atmosphère des espaces scolaire et universitaire devenus des lieux banals de joutes politiques et de conflits électoraux au détriment de la qualité des enseignements qui y sont dispensés et de celle de l'homme qui y est construit.

Acte III : au nom de la paix, des milliers de combattants touaregs sont intégrés dans les forces armées et de sécurité du Mali avec des grades de complaisance. Ce qui expliquerait les actes  d'insubordination et d'indiscipline caractérisée notés ici ou là au sein de l'armée. Pour la petite histoire, c'est l'éminent professeur mathémagicien Dioncounda Traoré qui était le ministre de la Défense et des Anciens combattants.

Quelques années plus tard,  plus de 800 jeunes gendarmes  issus de la génération AEEM sont radiés des rangs de l'armée malienne pour motif de «revendication douteuse». Des concours spéciaux d'entrée à l'EMIA de Koulikoro pour les progénitures des tenants du pouvoir dont le fils d'Alpha Oumar Konaré, Mala, sont ouverts. Une formation accélérée est donnée avec grades d'officiers et postes de commandement au bout. L'objectif visé par les dirigeants étant de faire contrôler les troupes par les enfants de la famille aux fins de s'enrichir sur le dos des pauvres citoyens tenus en respect.

En mars 1996 une grande cérémonie largement médiatisée a été organisée à Tombouctou par le gouvernement d'IBK pour brûler quelques trois mille armes ayant servi aux combattants touaregs  dans le conflit qui les opposait à l'État du Mali depuis 1990. Après cela, les armes de Kati et l'atelier de fabrique d'armes et de munitions de Markala construit pas les russes,  sous le régime du Général Moussa Traoré, sont détruits. Et les résidus sont vendus  aux forgerons sous prétexte que le Mali n'a pas besoin de guerre. Le contrat d'équipement de l'armée signé en 1978 entre l'Etat du Mali et l'URSS est alors résilié par Alpha. Plus de formation adéquate pour les recrutés; de 6 à 9 mois de formation, on se retrouve à moins de deux mois. D'où la formation des pionniers à la place des soldats combattants. La police bien que démilitarisée est mieux formée que les militaires pour les missions de combat et de maintien de la paix. Dans ces recrutements payants, la liste du parti Adema a toujours été prioritaire. Ainsi les jeunes rentraient dans l'armée, pas pour défendre la patrie, mais pour se caser. D'où la démotivation et la division au sein de l'armée. Les rivalités entre le syndicat des  commissaires et celui des policiers en sont la parfaite illustration.

Pour simuler l'équipement des FAS, des budgets sont régulièrement votés et alloués à la  hiérarchie militaire formée d'un nombre astronomique de généraux devenus entre-temps des  fonctionnaires embourgeoisés de plus en plus difficiles à entretenir. La suite est connue.  Toute chose qui explique l'incapacité criarde de la hiérarchie de concevoir et maintenir une vraie chaîne de commandement opérationnel et sa peine à mettre un terme aux agissements des jeunes militaires de Kati. Surtout que le coup d'Etat qui a déposé ATT a révélé l'implication de beaucoup de ces officiers supérieurs dans des trafics de drogue, des prises  d'otage et des malversations financières.

Une fois la hiérarchie militaire compromise par les barons de l'Adema et la presse embarquée dans leur bateau, tout ce qui leur restait pour tétaniser tout le pays c'était l'irrédentisme touareg. Pour cela la solution était toute simple, l'argent. L'Etat joue alors la carte du MPA de Iyad Ag Ghali, resté fidèle au pacte et au gouvernement d'I.B.K. A chacune de ses  revendications, des centaines de millions de F CFA sont donnés aux leaders touaregs du nord par Koulouba et des nominations à la pelle leur sont accordées au mépris de toute règle de déontologie juridique et  administrative. D'où l'étouffement du problème touareg durant le mandat d'AOK. A quels prix sommes-nous tentés de demander aujourd'hui !

L'élection présidentielle de juin 1997 portera un coup dur sur la démocratie malienne qui montrait déjà ses faiblesses du fait de sa grande vulnérabilité. Alpha Oumar Konaré, avec l'aide de Me Kassoum Tapo, alors président de la CENI, devenu depuis griot attitré du FDR,  est réélu dés le 1er tour avec un score de 95% des voix qui rendrait même jaloux le Président Nazarbaïev du kazakhstan. Ce fut une alerte très sérieuse, mais elle n'émut personne.

Le lendemain tous les leaders du Collectif de l'opposition (Coppo) sont arrêtés par IBK, premier ministre d'alors, et jetés en prison.  De 1997 à nos jours, il n'y a plus eu d'opposition  crédible au Mali. IBK est passé par là et a rendu ce « grand » service à la nation malienne  toute entière et à sa jeune démocratie. Car en démocratie, une opposition forte et crédible est plus qu'utile, elle est nécessaire. Donc avec l'absence totale d'un contre-pouvoir, la situation  au Mali ne pouvait être que ce qu'elle est aujourd'hui. Un pilotage à vue d'un appareil ne disposant pas de système de contrôle automatique, conduit par un pilote ivre-mort, avec à bord des passagers tous endormis. Le choc à venir était inévitable, seul le moment était imprévisible.

Apres ce sale boulot antipatriotique et antidémocratique, IBK sera à son tour trahi par Alpha. Il créa alors son parti Rassemblement pour le Mali (RPM) et se lança à la conquête de Koulouba en 2002. Les maliens ayant la mémoire très courte, il arrive en tête de liste au premier tour, suivi de Soumaila Cissé candidat de l'Adema et d'ATT candidat indépendant. Après le tripatouillage des urnes par Alpha pôur appemiquer le deal convenu en 1992 avec ATT, ce dernier est bombardé en tête de liste à la place d'IBK pour «service révolutionnaire rendu à la nation». IBK accepta volontiers ce « 2ème assassinat » de la démocratie au grand dam de ses militants et sympathisants après un  bref séjour au Gabon durant lequel il est soupçonné, à tort ou à raison, d'avoir monnayé son désistement au profit d'ATT contre de l'argent remis par le Président Bongo. Qu'à cela ne tienne, l'histoire retiendra qu'IBK s'est retiré de la course à la présidentielle et n'a pas hésité un seul instant pour soutenir ATT qui fut pourtant son principal challenger. Les maliens continuent d'attendre les mémoires des personnes parties prenantes de cet évènement historique qui ressemble fort à un deal, pour être édifiés sur le caractère suspect de ce dénouement impopulaire et sur les raisons pour lesquelles IBK a ensuite hérité du poste de Président de l'Assemblée Nationale.

Acte IV : Une fois au pouvoir, le général d'armée ATT n'a trouvé mieux que de réduire l'argent que son prédécesseur versait aux rebelles touaregs, en multipliant les promesses d'investissements envers les leaders touaregs et en montant les tribus de Kidal les unes  contre  les autres. Comme cela ne suffisait pas, d'après les renseignements réunis, ATT était sinon de  connivence avec les narcotrafiquants et les preneurs d'otages occidentaux qui sévissaient au nord Mali, du moins ces derniers avaient sa bénédiction dans l'exécution de leurs entreprises criminelles. Comme le confirme M. Bazoum : « ATT était très fier de se montrer sur le perron de son palais en train de remettre d’anciens otages à leur pays respectifs. Mais il y avait toujours un deal avec Aqmi qui enlevait des otages au Niger ou en Mauritanie avant de les emmener en territoire malien. Ces otages étaient ensuite libérés grâce à la médiation du président malien. Son émissaire était souvent Iyad Ag Ghali ». Et l'ancien ambassadeur des Etats Unis au Mali d'enfoncer le clou en parlant du versement des 17 millions de dollars comme  rançon de façon indirecte à ATT pour  la libération des 7 otages détenus au nord du Mali.

La multiplication des revendications de certaines tribus touaregs au début du 2ème mandat d'ATT en 2007, l'éclatement de la crise libyenne qui a conduit au retour au Mali de milliers de combattants touaregs surarmés, les revendications des soldats isolés au front pour un meilleur traitement et pour plus d'équipements, ajoutés à la mutinerie des jeunes sous-officiers du camp de Kati, sont autant de facteurs dont la conjonction a précipité la fin d'un mandat  qu'ATT cherchait à prolonger par une ruse cynique. Le plus cocasse est le fait que le Président ATT fut déposé avec une facilité déconcertante au nez et à la barbe de 60 généraux qui émargent dans le budget de l'Etat et qui sont sensés protèger son pouvoir. S'en est suivie l'occupation des deux tiers du territoire par des aventuriers envahisseurs et nationaux terroristes dont la tâche a été simplifiée par une armée en totale décrépitude pour laquelle le choix entre le suicide collectif et les jambes aux coups n'était pas trop difficile à opèrer.

C'est  par ce long processus planifié et exécuté intelligemment  par les  caciques de la 3ème République dans le but de s'éterniser au pouvoir que le bateau Mali a coulé en les surprenant dans leurs calculs abjects. Pourtant, malgré ce lourd et honteux héritage qu'ils traînent comme un boulet, ils se battent encore pour le contrôle de l'appareil d'Etat à Bamako au moment où  des militaires étrangers sont zigouillés chaque jour au front. L'interrogation est de savoir comment construire une paix durable et un développement global au Mali sans un audit sérieux de la gestion et de l'administration de l'Etat durant les 22 dernières années et sans la reddition des comptes de la part des gestionnaires et administrateurs de l'Etat pendant cette période charnière. Ces exigences de justice et de responsabilité sont le prix à payer si nous voulons l'érection d'un Mali qui ne soit dirigé ni par des militaires ni par des civils véreux. En tout état de cause, le peuple fera désormais preuve d'une extrême vigilance et exigera légitimement de ses nouveaux dirigeants pour les 10 prochaines années qu'ils montrent pattes blanches et mains propres.

Aliou Badara Diarra

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