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Vladimir Cagnolari et Soro Solo, les animateurs de L'Afrique Enchantée © Sabine Cessou, tous droits réservés.
Vladimir Cagnolari et Soro Solo, les animateurs de L'Afrique Enchantée © Sabine Cessou, tous droits réservés.

L'Afrique enchante les ondes

Le dimanche à 17 heures sur France Inter, une émission musicale part à la découverte d’une Afrique enchantée. Derrière les micros, l’Ivoirien Soro Solo et le Français Vladimir Cagnolari racontent l’Afrique sous toutes ses facettes, et à travers sa musique. Gros succès.

Souleymane Coulibaly, alias Soro Solo, et Vladimir Cagnolari, alias Vlad, arrivent pour un premier rendez-vous, vêtus de la même chemise africaine. Les compères, amis dans la vie avant d’être collègues en studio, jurent ne pas s’être passé le mot… puis éclatent de rire.

La vérité, c’est qu’ils ne se sont pas changés depuis la veille, trop occupés à courir entre des prises de son pour leur émission L’Afrique enchantée et l’organisation du bal éponyme, à Paris et en province.

En «roue libre»

Quelques jours plus tard, dans un studio aux tons bleu-gris de France Inter, les deux ambianceurs sont toujours aussi nature, même en direct. Ce dimanche-là, ils ont choisi d’être en «roue libre», pour passer d’un sujet à l’autre, de la musique de Mayotte à la situation politique à Madagascar, en passant par Ray Lema et leur chanteur mascotte, le très injustement méconnu Ayato Ndjessan (alias Ayatolah) un Ivoirien qui a signé des versions parodiques des chansons de Michel Sardou.

Les animateurs se trémoussent sur leurs chaises à chaque nouvelle plage de musique sélectionnée par leurs soins. Soro Solo ne peut pas résister à quelques pas de danse. Rappel à l’ordre de l’ami Vlad:

«On ne se lève pas tout de suite pour danser, sinon, avec ce qui suit, on ne va pas pouvoir enchaîner.»

Assis dans un coin du studio, un auditeur, un jeune Français venu de Melun (banlieue parisienne) pour assister à l’émission, retient un fou rire.

Vladimir Cagnolari et Soro Solo, les animateurs de L'Afrique Enchantée © Sabine Cessou

L’Afrique enchantée draine chaque dimanche 350.000 auditeurs, en France et dans les départements et territoires d’outre-mer (Dom-Tom). L’émission est la plus écoutée des grandes radios nationales sur sa tranche horaire, après RTL et avant Europe 1.

En Afrique, elle peut être écoutée sur le site Internet de France Inter, mais cette part d’audience reste marginale: à peine 0,5%, estime Vlad, à en juger par le courrier électronique, assez faible, en provenance du continent.

Rencontre entre un «vieux père» et son «jeune frère»

L'émission, qui fait joyeusement valser les préjugés sur l’Afrique est née d’une rencontre. Les routes de Vlad et Soro Solo se sont croisées pour la première fois en Côte d'Ivoire à Abidjan, en 2001.

Animateur vedette de la radio ivoirienne, Soro Solo officiait alors dans un festival des arts de la rue de Grand Bassam. Vlad, de son côté, venait de Ouagadougou (Burkina Faso) en voiture, occupé à faire des reportages sur différents sujets de société pour Radio France Internationale (RFI). Malgré leur différence d’âge, ils se retrouvent vite sur la même longueur d’ondes.

«Vlad est plus jeune que moi mais nous avons les mêmes envies de radio, raconte Soro Solo. Nous nous intéressons plus aux sans-voix qu’aux officiels qui sont tout le temps devant des micros et des caméras.»

Et le «vieux père», comme l’appelle Vlad, de faire les louanges de son «jeune frère», qu’il décrit volontiers comme un «kassagorou»:

«Un éclaireur, celui qui enlève sur son passage la rosée sur les feuilles, le cadet envoyé en tête de la marche pour que les aînés ne se mouillent pas.»

Soro Solo, insoumis, en danger

Un an plus tard, en janvier 2002, au lendemain de l’offensive de la rébellion nordiste en Côte d’Ivoire, Soro Solo voit son nom sur une liste de 60 personnes suspendues d’antenne à la Radio-télévision ivoirienne (RTI), officiellement pour «réorganisation de services».

«C’était une période où tout nordiste était potentiellement un rebelle», rappelle Vlad.

Soro Solo est bien connu, en Côte d’Ivoire, pour son émission La chronique du grognon, lancée en 1989. Un talk-show matinal où les auditeurs appellent pour parler des abus de pouvoir ou des dysfonctionnements dans les services publics.

Déjà suspendu à la fin de l’ère Bédié (1993-1999) en raison de ses critiques implicites du régime, Soro Solo sait à quoi s’en tenir:

«Je ne m’étais pas fait que des amis au sommet de l’Etat et la rébellion était un bon prétexte pour m’exclure.»

La machine de guerre est lancée en Côte d’Ivoire. Son simple nom en fait un ennemi, alors qu’il a été, dix ans plus tôt, un militant du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo. Il ne se sent plus de place à la RTI.

«Après 2002, la Radio-télévision nationale s’est transformée en Radio Mille Lagunes, comme la Radio Mille Collines du Rwanda, raconte Soro Solo. Des émissions de propagande ont servi à cultiver la fibre ultranationaliste et à lancer des appels au meurtre. Je ne pouvais pas m’inscrire dans une telle idéologie.»

Quelques mois plus tard, les menaces se précisent. En octobre 2002, deux de ses cousins sont abattus par des militaires lors d’un enterrement d’un membre de sa famille au cimetière d’Abidjan, à Williamsville. Soro Solo, qui avait quitté les lieux trente minutes plus tôt, ne saura jamais s’il était lui-même visé.

L'Afrique enchante la radio

En janvier 2003, lors d’un séjour en France pour assister à l’assemblée générale d’Afrique en créations, une structure financée par la France, beaucoup de ses amis parisiens le persuadent de ne pas retourner au pays.

«Moi et d’autres, on lui a dit de rester», raconte Vlad.

D’abord accueilli par la famille Cagnolari, Soro Solo s’installe pour six mois à la Maison des journalistes, obtient l’asile politique et collabore avec RFI, Africultures et Nova Mag pour couvrir la vie artistique africaine à Paris.

Lors de discussions avec des amis, une idée germe: raconter l’histoire de la Côte d’Ivoire à travers sa musique. Le projet initial portait sur un livre, mais après plusieurs heures de studio, la matière sert finalement à lancer L’Afrique enchantée, d’abord pour deux mois sur France Inter, en juillet-août 2006.

Chaque jour, l’émission aborde un thème différent. Tout y passe: les pays d’Afrique, le vieux rêve déçu de l’unité africaine, la pratique du «deuxième bureau» (surnom donné aux maîtresses), les coups d’Etat, Patrice Lumumba (Premier ministre congolais assassiné en 1961), l’excision, etc.

Les deux amis réalisent qu’ils tiennent un filon inépuisable:

«La musique permet de raconter le continent différemment, sous l’angle de ses traditions, de sa vie quotidienne, avec un humour qui sert d’antidote à tous les problèmes», explique Vlad.

France Inter reprend l’émission deux étés de suite, en 2007 et 2008. Puis en fait, à partir de septembre 2008, un rendez-vous hebdomadaire.

Le dénouement de la crise politique ivoirienne va-t-il faire déchanter l’émission, avec la possibilité d’un retour de Soro Solo à Abidjan? Réponse de l’intéressé:

«Tous les soirs pendant huit ans, j’ai eu envie de repartir. Pendant la crise postélectorale, mes pires cauchemars de janvier 2003 sont revenus. Maintenant, je sais que je peux rentrer mais je ne suis plus si pressé. Ce que j’ai construit ici, professionnellement, a pris le pas sur mes envies familiales...»

L’Afrique devrait donc continuer d’enchanter les auditeurs de France Inter, pour une heure hebdomadaire de bonne humeur et de musique.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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