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Lettre de Bourguiba à la Bayya : Une vision globale de la société

Il est étonnant de voir avec quelle insistance, les parvenus de l'actuel gouvernement, s'acharner à vouloir minimiser le rôle du leader Habib Bourguiba, dans la lutte nationale et dans le processus ayant conduit à l'indépendance de la Tunisie. N'en déplaise à ces falsificateurs de l'Histoire, Bourguiba a joué, réellement, le rôle le plus déterminant, durant la phase cruciale qui a abouti à l'émancipation du pays du joug colonial.

Le 8 septembre 1949, Bourguiba est de retour en Tunisie après une grande tournée au Moyen-Orient, en Amérique et en Asie où il fit connaitre la cause tunisienne, donnant, ainsi, naissance à un grand courant international de sympathie. En 1950, Bourguiba pense que le moment était venu de lancer le processus de la décolonisation. C’était aussi la date à laquelle, Bourguiba proposait, à Paris, son programme en sept points, au Gouvernement Français, et qui constituera, en fait, la base des conversations franco-tunisiennes. Ce programme consiste en : «

1° Résurrection de l’exécutif tunisien dépositaire de la souveraineté tunisienne. (A l’heure actuelle, cette souveraineté est inexistante puisque le représentant de la France se trouve être le Président du Conseil des ministres tunisiens.)

2° Constitution d’un gouvernement tunisien homogène responsable de l’ordre public, présidé par un premier ministre tunisien désigné par le Souverain, lequel, en tant que chef de l’Etat, préside le Conseil des Ministres.

3° Suppression du Secrétariat Général qui coiffe toutes les administrations et détient, pratiquement toute l’autorité administrative du pays.

4° Suppression des contrôleurs civils, qui font de l’administration directe, incompatible avec la souveraineté tunisienne.

5° Suppression de la gendarmerie française, laquelle relevant du ministre de la Défense Nationale, consacre, à nos yeux, l’occupation militaire du Pays.

6° Institution de municipalités élues, avec représentation des intérêts français, dans toutes les agglomérations où existent des minorités françaises.

7° Sur le plan législatif, création d’une Assemblée Nationale élue au suffrage universel, qui aura pour première tâche, d’élaborer une constitution démocratique, qui fixera les rapports futurs franco-tunisiens sur la base du respect des intérêts légitimes de la France, et, également, dans le respect de la souveraineté tunisienne.

Bourguiba accompagna son programme de ce commentaire pertinent : « Nous estimons que ces réformes de structure, appelées à consacrer notre indépendance, doivent resserrer et fortifier l’esprit de coopération franco-tunisienne, qui constitue pour nous, une nécessité géographique. Nous estimons que nous sommes un pays trop faible, militairement, et trop fort, stratégiquement, pour nous passer du concours d’une grande puissance que nous voudrions être la France, dans la mesure où celle-ci admettra la légitimé de nos revendications, et avec laquelle nous sommes, toujours, prêts à coopérer sur un pied d’égalité de peuple à peuple »

Ce commentaire prouve la constance de la pensée de Bourguiba à travers le temps. En effet, n'écrivait-il pas, le 15 mai 1933, sous forme de lettre ouverte à Guernut en voyage en Tunisie : « La Tunisie, avons-nous dit, pays où habite un peuple pacifique ayant sa langue, ses institutions, ses traditions, sa religion et son histoire, gémit depuis un demi-siècle sous le poids d’un régime basé sur l’inégalité et l’arbitraire administratif, d’un régime destiné à corriger la prédominance démographique de l’élément autochtone et à hâter le jour où l’élément européen, devenant la majorité, assurera à la France la possession définitive du Pays. Ainsi une minorité d’immigrants croit pouvoir, grâce à un régime dictatorial basé sur l’inégalité et les privilèges, transformer, de fond en comble, la physionomie de ce pays, et d’un Etat musulman autonome, ayant toutes ses caractéristiques nationales, faire un département français, un prolongement de la métropole. Toute la question tunisienne est là. »

Je ne vais pas m'attarder sur le déroulement des négociations, entre les deux pays, pour aller directement à l'événement qui amena Bourguiba à écrire cette lettre au Bey de Tunis. L’assassinat, le 5 décembre 1952, du leader syndicaliste et nationaliste Farhat Hached allait, en effet, aggraver la situation, déjà tendue, dans le pays. De jour en jour, les arrestations se multipliaient et la lutte armée s’amplifiait. Le moment était propice, à la France, pour isoler le Bey de ses conseillers néo destouriens. Le Résident Général profita de cette atmosphère lourde pour menacer le Bey de destitution. Il parvint, ainsi, à obtenir l’approbation du Bey pour les décrets relatifs aux assemblées caïdales et municipales. Le 21 décembre 1952 le Bey signa ces deux décrets qui allaient à l'encontre du programme de Bourguiba en 7 points.

Bourguiba réagit et, alors qu'il était prisonnier, depuis un an, à l’ile de la Galite, adressa, cette fameuse lettre, à la Beyya, l'épouse du Bey, le 2 janvier 1953. Cette missive, était destinée, en réalité, au Bey. Bourguiba la lui adressa par l’intermédiaire de son épouse, la Beyya. Le procédé était original et je vous laisse le soin de l'interpréter. Bourguiba appelait la Beyya, au début de la lettre, « cousine », car l’un et l’autre se disaient de descendance libyenne.

Quant au contenu de cette longue lettre, écrite en arabe, il se passe de commentaire pour ce qui est du contenu. Tout au plus peut-on souligner cette grande aisance et cette grande maitrise de tous les éléments, qui constituaient le dossier tunisien, à cette période précise de notre histoire. Je voudrais, aussi, attirer l'attention de notre élite politique actuelle, sur le fait que Bourguiba ne se contentait pas de donner des leçons de politique et d'histoire. Il occupait, également, de plain pied, le champ religieux. Sa vision de la société était globale et n'escamotait, ni les aspects intellectuels, ni les aspects matériels et encore moins les aspects émotionnels et spirituels. C'était ça, la force de Bourguiba. C'était ça, la démarche de Bourguiba.

Encore un conseil à ceux qui s'opposent aux falsificateurs patentés de notre histoire : Il ne suffit pas de vouer respect et considération à Bourguiba, aux leaders de la lutte nationale et aux martyrs, tombés au champ d'honneur. Il vous faut, également, connaitre parfaitement, et dans leurs moindres détails, les péripéties de cette période féconde, de notre Histoire récente, qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui.

Ridha Ben Kacem

                                                                                Lettre de Bourguiba au Bey, le 2 janvier 1953

Au nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux, sur notre Prophète Mohammed salut et bénédiction de Dieu, ainsi que sur sa famille, ses compagnons, les martyrs et les combattants.

La Galite, le vendredi 2 janvier 1953

A mon honorable cousine ( qui me tient lieu de tendre mère, exemple de grandeur, de dignité et de vertu, que Dieu la garde pour ses fils, ses filles et la Patrie sous l’égide de sa chère Majesté, victorieuse avec l’aide de Dieu.

Que le Salut de Dieu, sa pitié et sa bénédiction soient sur vous.

« Autant je me suis réjoui et ai relevé la tête lorsque j’ai lu les journaux du 12 novembre dernier, autant je me suis senti saisi de tristesse et de honte, ai baissé la tête et souhaité la mort à la lecture des journaux du dimanche 21 décembre. Je me suis ressaisi et me suis dit : II vous arrive de réprouver des choses qui sont pour votre bien. Mais après avoir réfléchi et médité sur le problème sous ses divers aspects, je n’ai guère eu la conscience tranquille et je ne suis pas parvenu à me convaincre que ce qui est arrivé en ce jour néfaste fût bon. Aussi y reviens-je pour vous dire en toute franchise, la franchise du fils sincère à l’égard de ses parents : Que serait-il donc arrivé dans le monde si Son Altesse s’était tenue sur ses positions fermes ? Que serait-il arrivé si Elle avait refusé en toute dignité et fierté de signer les deux décrets pour les raisons réalistes et pleines de sens qu’Elle avait fait connaître dans sa dernière lettre ? Que la France le détrône et le remplace par un conseil Consultatif de pauvres hères ? Mensonge, imposture et bluff évident, qui ne sauraient tromper quiconque connaît le fond des choses, notamment après les nettes résolutions de l’O.N.U., y compris les Etats-Unis d’Amérique, réclamant aux deux parties de cesser toute action susceptible d’envenimer une situation déjà troublée… Est-il donc possible de penser que la France puisse passer outre aux décisions de 45 pays du monde entier alors que la session de l’O.N.U. se déroule à New York… ? Non, par Dieu !

« Mais imaginons l’impossible et supposons que la France persiste, dans sa folie dévastatrice, à détrôner le roi du pays; ne serait elle pas perdante en fin de compte ? En effet, il n’est guère pensable que les 45 pays ferment les yeux devant une telle décision et ils seraient même amenés à soumettre eux-mêmes les deux problèmes, la destitution du Bey et le problème tunisien dans son ensemble, au Conseil de Sécurité puisque la France persisterait dans son entêtement et s’écarterait du droit international.

« La France serait alors obligée de vous rétablir sur votre trône comme elle l’a déjà fait, voilà dix ans, pour le Président de la République libanaise et son Premier Ministre, dans des conditions semblables et ainsi Dieu aurait mis fin aux combats des croyants.

« En effet, la France s’est follement engagée dans un jeu dangereux où elle jouait perdante à tous points de vue mais malgré tout, elle a gagné la manche et avec profit. En effet elle n’a pas trouvé en face d’elle une résolution ferme et prête au sacrifice suprême... Ce qui a encouragé la France à poursuivre sa man½uvre infernale jusqu'à ce qu’elle obtienne gain de cause, c’est l’indécision du Palais Beylical, ses alternatives d’avance et de recul. La preuve en est que la France n’a pas pu agir de la même manière à l’égard du Sultan du Maroc, car il a devancé les événements en diffusant le 16 décembre un communiqué officiel et reproduit par la presse tunisienne précisant que sa majesté royale n’acceptait pas et n’accepterait jamais aucun point du projet de réformes que lui avait présenté le Résident Général de France au Maroc.

« Le point en litige pour la Tunisie et pour le Maroc est le même, à savoir la participation de la communauté française aux élections, qui constitue une atteinte mortelle à la souveraineté légale des deux pays et implique qu’ils feraient partie intégrante du territoire français, et que des Français étrangers y jouiraient des mêmes droits que les Français de souche, en France. Cela ne figure pas dans les règles du droit international ni même dans les traités imposés par la force.

« Ainsi le Sultan du Maroc dit à son Altesse le Bey : « Tenez « bon de votre côté, chez nous, nous tenons bon et que Dieu nous « aide tous… »

« Aussi aurais-je voulu que vous affrontiez le bluff de la France avec un bluff semblable : que vous annonciez au peuple et à l’opinion publique internationale, au monde entier que vous acceptiez d’être destitué, voire de mourir, la mort étant dans ces conditions préférable à une vie d’humiliation, d'asservissement, et de faux semblants qui déguisent la mort, vous auriez pu plier vos bagages, prêt à quitter la Tunisie s’il l’eût fallu.

« Ne vous inquiétez pas de ce qui se passerait après vous. Le peuple est prêt et vigilant. Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient lors de la destitution de feu Moncef Bey : L’O.N.U. tient la France à la gorge, elle ne la laissera pas respirer tant qu’elle n’aura pas mis à exécution la résolution qui doit mener la Tunisie à l’autodétermination ou l’autonomie interne suivant les recommandations mêmes de l’O.N.U. et selon les normes de la justice et de la loi. Cela arrivera tôt ou tard.

« Mais ce qui m’effraie le plus, c’est que les choses ne s’arrêteront pas là. En effet, Son Altesse le Bey, par sa dernière soumission, a ouvert contre lui-même, contre la Tunisie et même contre le Maroc notre frère, une porte qu’il nous sera bien difficile de refermer : l’adversaire continuera forcément ses revendications, il redoublera de contrainte pensant que quelqu’un qui s’est soumis une première fois, abdiquera une deuxième ou une troisième fois, ne résistera plus à la violence surtout après avoir été victime d’une autre faiblesse, comme on dit couramment, puisque son talon d’Achille et ses points faibles auront été dévoilés. La France continuera à imposer au peuple tunisien, par son intermédiaire, ses réformes de malheur propres à anéantir la souveraineté tunisienne et faire perdre à la patrie le fruit des trente dernières années de sang, de sueur et de larmes versées pour une vie de bonheur, de dignité et de souveraineté réelle.

« Ce que je voudrais encore vous répéter, c’est que le problème n’est pas, de notre point de vue, un problème sentimental, mais une question de vie ou mort, pour la Tunisie en tant qu’Etat arabe et musulman.

« En effet, le malheureux traité du Bardo imposé par la force à la suite d’une intervention militaire, enregistrée par l’Histoire, même s’il a limité la souveraineté de l’Etat dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures, a du moins laissé en place un Etat établi, distinct de la France. Or, si nous acceptons aujourd’hui d’accorder à la communauté française un droit de vote qui est à la base de toute souveraineté territoriale, tout comme aux citoyens tunisiens, nous aurons en fait accepté de considérer la Tunisie comme un territoire français et de l’intégrer à la réalité française. En fait, c’est ce que le gouvernement français vise, que ce soit en Tunisie ou au Maroc. C’est ce que le Bey de Tunis et le Roi du Maroc ont bien compris… Tandis que la France voudrait introduire ce grave bouleversement dans la situation juridique des deux pays afin de barrer le chemin aux nationalistes et à l’Organisation des Nations Unies qui a décidé lors de sa récente session que le Protectorat ne prive en rien la Tunisie ni le Maroc de leur statut d’Etat et que tout litige entre l’un de ces deux Etats et la France sera ipso facto un litige entre Etats entrant dans les compétences des Organismes Internationaux.

« Comment donc pouvons-nous faire des concessions sur un point fondamental, que dis-je ? vital et sur lequel l’O.N.U. a fondé son droit d’intervention dans le débat entre nous et la France ? Comment donc abandonner ce point essentiel pour faire du peuple tunisien, ce peuple arabe et musulman, ce grand peuple qui a étonné le monde, conquis la Sicile, gouverné l’Ifriqiya et la mer Méditerranée des siècles durant, ce peuple, comment accepter de lui ôter sa condition d’Etat souverain pour en faire une simple communauté religieuse au sein de la République française, comme les juifs ou les protestants, et qui sera finalement assimilée à la communauté française, ce qu’à Dieu ne plaise !

« Ferons-nous de notre sol pur, sur lequel ont marché les compagnons du Prophète, nos martyrs et nos combattants, une partie intégrante du territoire français, soumis à sa souveraineté interne, où les organisations internationales n’auront plus le droit d’intervenir dans nos conflits ou malentendus avec la France ? Nous serions ainsi à la seule discrétion de la France, sans refuge où nous abriter, ni juge auquel nous adresser dans les moments difficiles, soumis à toutes les vicissitudes, réduits à la paupérisation et à la francisation par le fer et par le feu.

« Nous est-il permis, tandis que nous combattons depuis trente ans pour desserrer les liens du Protectorat jusqu’à sa disparition totale et l’obtention de notre droit légitime à la liberté et à l’indépendance, nous est-il permis, en fin de course et après tous les efforts et les sacrifices que nous avons consentis, de revenir en arrière et de participer à la destruction par la base de notre Etat et signer et sceller de nos propres mains les décrets et lois visant à notre assimilation définitive à la France ?

« Ne mériterions-nous pas pour cela la malédiction de Dieu, de son Prophète et des Anges du Ciel ? Nos martyrs, dans leurs tombeaux, ne sont-ils pas sacrifiés au champ d’honneur pour que la chère Tunisie reste terre d’Islam, pour qu’elle reconquière la souveraineté qui lui a été arrachée, qu’elle fasse revivre sa gloire passée et le patrimoine de ses nobles ancêtres?

« Ce qui est étonnant dans cette triste affaire, c’est que certains commentateurs officiels disent sans aucun scrupule et avec mauvaise foi que les nationalistes tunisiens ne se sont guère élevés contre la participation des Français aux conseils municipaux et que par conséquent ils ne sont pas hostiles aux dernières réformes.

« Ceci est la source même de la contre-vérité, de l’égarement et de la tromperie. En effet tout ce que j’ai indiqué dans mon programme en sept points quand j’étais à Paris en 1950, c’est que nous ne nous opposons pas à ce que les communautés étrangères aient des représentants qui défendent leurs intérêts communaux légitimes, mais je n’ai pas été d’accord et je ne le serai jamais pour leur concéder le droit de vote comme aux citoyens tunisiens. La différence est claire entre la représentation, normalement désignée par un gouvernement central et national, comme il est d’usage jusqu’à présent à Alexandrie en Egypte, et l’élection qui est le privilège des nationaux, basé sur la souveraineté territoriale de la nation et où les étrangers n’ont rien à voir.

« En outre, celui qui observe la situation politique générale et ses derniers développements se rend bien compte que nous sommes aux portes de la victoire et qu’il n’y a donc plus lieu pour nous de désespérer et de nous résigner d’autant plus qu’en tant que musulmans, nous ne pouvons pas désespérer de la faveur d’Allah, pour ne pas devenir des infidèles.

« Et voici en détails toutes les explications :

« Nous avons pu acquérir depuis le début de la répression et de la terreur des positions très fortes à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. A l’intérieur, la nation s’est unie de manière extraordinaire tandis qu’à l’extérieur elle jouit de la solidarité et du soutien des trois quarts du monde. Tout ceci n’est que le résultat de notre détermination à tous, roi comme sujets, face à l’agression française qui a dévoilé toutes ses intentions colonisatrices tandis qu’elle prétendait, par ailleurs, accepter notre autonomie interne. Nous avons pu voir de nos propres yeux comment les Etats-Unis d’Amérique font tous les jours un nouveau pas vers nous.

« Rappelez-vous qu’à la dernière session de l’O.N.U., les U.S.A. ont voté contre l’inscription de l’affaire marocaine à l’ordre du jour de l’Assemblée générale voulant ainsi accorder à la France un délai et la faire profiter des circonstances pour qu’elle règle par elle-même son problème avec nos frères marocains, sans aucune intervention étrangère, voulant ainsi faire plaisir à une grande alliée, pesant d’un grand poids dans le Pacte atlantique, et respectant sa dignité; d’autant plus que la France a juré elle-même qu’elle voulait mener le Maroc, selon ses propres principes traditionnels, dans la voie de la liberté et de l’indépendance.

« Au printemps dernier, quand l’affaire tunisienne passa au Conseil de Sécurité, les Etats Unis votèrent encore pour la France, mais cette fois-ci, ils avaient joint à leur vote une mise en garde sérieuse signifiant à la France que c’était la dernière fois qu’ils votaient pour elle et qu’ils réviseraient leur attitude si la France persévérait dans son entêtement et si elle ne tenait pas ses promesses.

« Mais la France ne tint guère compte de cet avis et continua sa politique de répression et de terreur. A la dernière session de l’O.N.U., quand tout le monde se rendit compte que la France n’avait pas l’intention de libérer ses deux « Protégés », les Etat Unis se retournèrent contre leur alliée choyée, votèrent pour l’inscription des deux affaires et leur donnèrent une importance telle qu’elles furent inscrites juste après l’affaire de Corée. Cela irrita la France et l’amena à menacer de quitter l’O.N.U. Mais l’inscription des affaires fut faite et elles furent discutées.

« Les délégations arabes et asiatiques se chargèrent de révéler les intentions de la France et ses méthodes sauvages en Tunisie et au Maroc. Tout cela eut lieu malgré les cris et les pleurnicheries de la France, malgré son absence des séances. C’est un pas audacieux de la part de l’Amérique et cela aura certainement des suites.

« Mais ce qui a aidé au développement important de l’affaire et fait prévoir une victoire certaine, c’est sans doute la pression des Etats arabes et asiatiques, la poursuite par la France d’une politique d’assimilation, ses méthodes de répression et de terreur, la détermination du peuple devant l’agression et la magnifique position prise par le Bey qui a éclairé le monde. Ainsi, la France est comme une souris prise dans une souricière. Chaque fois qu’elle frappe un coup pour se tirer d’affaire, sa situation devient de plus en plus précaire aux yeux du monde et elle fournit ainsi de nouveaux arguments à nos partisans et aux partisans de la paix. Elle nous rapproche de l’heure de la délivrance mais ceci à une seule condition : avoir de la détermination, de la patience, ne pas se laisser aller à la peur, au désespoir et au découragement.

« Nous trouvons dans notre religion, dans la parole d’Allah et la tradition de son prophète de quoi nous préserver des suggestions diaboliques dont le Prophète dit : « qu’elles ne peuvent cohabiter avec la foi dans un même c½ur… »

« Je suis absolument persuadé que ce qui a été accompli par l’Assemblée générale au cours de la présente session n’est qu’un premier pas qui sera suivi d’autres si la situation demeure aussi tendue. Elle a d’abord affirmé sa compétence dans le conflit, en tant que conflit entre deux Etats, elle a ensuite recommandé la reprise des négociations, à savoir le droit de la Tunisie à l’autodétermination et en déterminant les bases légales sur lesquelles les négociations devront se poursuivre, autrement dit la Résolution de l’O.N.U. accordant aux peuples le droit à l’autodétermination.

« Or tout cela est diamétralement opposé au but que la France s’est assigné, en voulant intégrer les deux peuples dans une seule communauté et faire de la Tunisie une partie du territoire français.

« Ainsi donc, si la France continue à adopter la même politique, ce qui est probable, et que la Tunisie maintienne sa fermeté et sa résistance, et c’est ce que nous espérons du peuple tunisien et de son Bey dévoué, et qui est aussi probable, la France s’opposera inévitablement à l’Assemblée générale et même aux U.S.A. lors de la prochaine session. Il ne restera plus alors à l’Organisation internationale qu’à adopter une position ferme et à édicter des décisions pratiques et sévères pour l’exécution de ses dernières résolutions en vue d’atteindre le but indiqué ci-dessus.

« En considération de tout cela et des étapes franchies plus rapidement qu’on ne pouvait le rêver, devant tous les espoirs qui s’ouvrent à nous et les grandes victoires apportées par notre lutte, je trouve qu’il serait criminel pour nous et même blasphématoire de nous soumettre sous la répression et la terreur en cette période décisive qui ne durera pas plus de quelques semaines ou quelques mois, et ensuite la crise se dénouera par la victoire que Dieu nous donnera et un prochain succès qui seront la récompense de notre patience, de notre fermeté et de notre foi indéfectible en Dieu, Son Prophète et le Jour dernier…

« Oui ! en effet, devant toutes ces chances de succès que Dieu nous a prodiguées pour nous sauver, je pense qu’il est anormal et illogique que nous fassions preuve de faiblesse en ce moment critique, que nous encouragions les colonialistes à persévérer dans leur répression et que nous décevions ipso facto tous les peuples qui nous ont soutenus et tous les Etats qui ont réagi contre l’agression française et sa fureur à notre endroit, alors que nous menons une lutte pour la vie ou la mort qui déterminera notre devenir pour les générations à venir. Aussi faut-il choisir : Ou bien l’honneur, la dignité, la liberté et l’indépendance, ou bien l’indignité, l’humiliation et l’asservissement pour jamais…

« Aussi mon dernier mot sera-t-il pour vous adresser cet appel qui monte du fond de mon c½ur : Au nom du sang précieux qui coule dans nos veines, au nom de la sainte religion qui unit nos c½urs, par la Patrie pure et nette où nous avons grandi, qui nous a fait vivre de ses bienfaits et qui nous verra mourir, je vous supplie en toute humilité en ce moment grave où vous faites sans doute face à bien des pressions et des menaces dangereuses, d’invoquer Dieu et de dire tout haut, dès maintenant, la parole qui stimulera les sentiments du peuple tunisien et des peuples du monde entier, la parole qui consolidera davantage votre noble trône dans le c½ur des Tunisiens et préservera, ainsi que votre descendance, des vicissitudes ingrates du temps. Vous direz que vous préférez une mort noble, conforme aux lois de l’Islam qui satisfasse la volonté de Dieu et votre propre conscience, plutôt que d’abandonner de nouveau les droits du peuple pour le gouvernement duquel Dieu vous a choisi et au sujet duquel Dieu vous demandera des comptes.

« Sachez par ailleurs, que Dieu accorde honneur et vie à celui qui préfère la mort à l’avilissement. Telle est la conduite immuable de Dieu vis à vis de Ses créatures.

« Voila tout ce que je puis faire actuellement alors que je suis éloigné, abandonné à la discrétion de l’ennemi, ne sachant pas ce que me réserve l’avenir, ni quand le destin m’atteindra, ni sur quelle terre je mourrai, je vous envoie donc ce conseil sincère et désintéressé devant Dieu, exempt de toute crainte et de toute convoitise, Dieu guide vers le droit chemin qui II veut. Il est le plus cher et le plus sage.

« Mais si vous ne trouvez plus d’issue et que vous n’y voyez plus clair, rappelez-vous les versets de la sourate de la Génisse, réfléchissez sur leur grande signification. Dieu le plus grand et le plus miséricordieux a dit dans Sa parole juste :

« Comptez-vous entrer au jardin (Croyants !) alors que vous n’avez pas encore subi le (sort) même de ceux qui furent avant nous, (qui) furent touchés par l’infortune et le malheur et furent victimes de séismes ? (Vous subirez pareil sort) au point que l’Apôtre et ceux qui croient avec lui s’écrieront : « Quand viendra donc le secours d’Allah ? » «Eh quoi l le secours d’Allah est proche ! ». (Coran, Sourate II, 210-214)

Et que Dieu vous préserve et vous protège. Qu’il guide vos pas dans le bon sens et qu’il vous garde pour votre frère en Allah, votre cousin qui vous baise la main. »

Habib Bourguiba

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