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The London Eye, by maccosta via Flickr CC
The London Eye, by maccosta via Flickr CC

Le spleen des Ivoiriens de Londres

Le Royaume-Uni abrite une forte diaspora ivoirienne. Une communauté organisée, avec ses associations, ses représentants politiques... aujourd'hui préoccupée par la guerre en Côte d'Ivoire et le sort des parents restés au pays.

La météo anglaise, la nourriture et la chaleur humaine n’ont peut-être pas bonne presse mais c’est pourtant dans ce lieu «improbable» que de plus en plus d’Ivoiriens choisissent de s’établir et de construire leur vie. L’arrivée des premières grosses vagues au début des années 1990 a été favorisée par le fait que les Ivoiriens étaient exemptés de visas d’entrée sur le sol britannique. Le président de la Coordination des Ivoiriens du Royaume-Uni (Ciru) Jean-Claude Grebe, fait partie de la première vague de migrants. Actif dans les mouvements estudiantins du début des années 1990, il a dû quitter la Côte d’Ivoire pour des raisons politiques. Et pour Jean-Claude, Paris n’était pas une option:

«Je ne pouvais pas aller en France, pour des raisons évidentes. Il est très facile pour les autorités ivoiriennes de retrouver quiconque en France. J’ai d’abord pensé m’exiler en Allemagne. Mais des amis m’ont conseillé de venir ici. L’absence de visa m’a aidé à faire mon choix.»

Les formalités administratives ont changé depuis l’arrivée de Jean-Claude. Un nouveau système de visa a été instauré en 1995. En dépit de cela, l’instabilité politique de ces quinze dernières années en Côte d’Ivoire en a poussé plus d’un à chercher refuge au Royaume-Uni. La communauté a été estimée officiellement à 15.000 personnes lors du recensement pour les élections de 2010. Les responsables communautaires affirment qu’elle avoisinerait le double de ce chiffre. C’est la quatrième plus grosse diaspora ivoirienne en occident après la France, les Etats-Unis et l’Italie. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), la communauté est composée en majorité d’étudiants, d’intellectuels et de professionnels et compte de plus en plus de réfugiés, demandeurs d’asile et personnes en situation irrégulière.  

De la chaleur dans la grisaille

Des bords de la lagune Ebrié à ceux de la Tamise, on a plus d’une chance de se trouver Lost in Translation. Mais les nouveaux arrivants bénéficient de la présence d’une communauté bien organisée. «Quand je suis arrivée, je ne connaissais pas grand monde. Les autres Ivoiriens que j’ai rencontrés m’ont aidée à rapidement trouver mes marques», explique Christine Kwamé, infirmière. Arrivée en 1994, elle est passée par toutes les étapes de l’immigration avant de trouver son équilibre sur le sol britannique:

«Je suis restée après la fin de mes études. Je me suis retrouvée sans papiers et j’ai travaillé clandestinement. C’était difficile mais je me suis accrochée. Et aujourd’hui je suis complètement intégrée.»

Beaucoup d’Ivoiriens retrouvent un peu de chaleur humaine dans des quartiers comme Peckham. Situé dans le sud-est de Londres, Peckham est un haut lieu d’immigration africaine où on trouve pratiquement tous les produits alimentaires ivoiriens dans des boutiques comme Yop City ou Mary’s Shop. Sur l’artère principale du quartier se trouvent plusieurs restaurants ivoiriens, dont le Club 56. Cet établissement, dont le bâtiment ne paye pas de mine de l’extérieur, est l’un des lieux privilégiés de rencontre des Ivoiriens de Londres. Dans une pièce exiguë trônent des tableaux représentant la carte de la Côte d’Ivoire. La musique est américaine mais l’attiéké, l’alloco et le poisson grillé sont aussi succulents qu’au pays. Et les conversations animées rappellent les longues soirées chaleureuses sur «la terre d’espérance»

La politique divise aussi la communauté

Il y a aussi les associations pour se retrouver «en famille», plus d’une cinquantaine au Royaume-Uni. Beaucoup d’entre elles sont fondées sur des affinités ethniques, religieuses et politiques. Tous les principaux partis politiques ivoiriens ont des représentations dans les îles britanniques. Loin d’être isolés, les dirigeants et membres de partis jouent des rôles actifs dans la vie politique de leur pays.

Ainsi, Jean-Claude Grebe, président du Ciru mais aussi secrétaire général du Front populaire ivoirien (FPI) à Londres, a été l’un des conseillers du directeur de campagne de Laurent Gbagbo lors de la dernière présidentielle. Issaka Konaté, à Londres depuis dix-sept ans, est le délégué général du Rassemblement des républicains (RDR) et président du Rassemblement houphouétiste pour la démocratie et la paix (RHDP) britannique. Entre les bords de la Tamise et ceux de la Seine, il organise une campagne internationale pour attirer l’attention de divers acteurs sur la situation postélectorale en Côte d’Ivoire et les atrocités commises. Signe de son importance, la communauté politique ivoirienne de Londres a reçu les visites de plusieurs hauts responsables de son pays ces dernières années. Simone Gbagbo, Henri Konan Bédié, Guillaume Soro, entre autres, sont venus s’entretenir avec ces activistes politiques de l’extérieur.

Ces engagements politiques affichés sont cependant sources de tensions au sein de la communauté. «On n’a rien contre eux, mais ce sont eux qui compliquent les choses», lance un quadragénaire élancé. Militant pro-Gbagbo, il craint pour sa sécurité depuis le début de la crise postélectorale et ne veut pas être cité nommément pour ne «pas créer de problèmes». «Quand vous m’avez appelé, j’étais en pleine discussion avec le concierge de mon immeuble. Je lui disais qu’il devait être plus attentif à la sécurité du bâtiment parce qu’on ne sait jamais par les temps qui courent. Il y a de la tension. C’est clair», lance-t-il. Côté RDR, on note «un cas isolé d'un appel téléphonique menaçant d'une militante ethnique LMP (camp de Laurent Gbagbo) à une militante du RDR ou RHDP» mais rien de grave.

Une coordination pour tous

Les autorités diplomatiques ont encouragé la mise en place de la Coordination des Ivoiriens du Royaume-Uni. Créée en 2002, la Ciru regroupe en principe toutes les sensibilités politiques, religieuses et ethniques. Elle se veut une source d’unité pour la communauté ivoirienne. L’élection du nouveau bureau de la Ciru en 2009 a montré que la structure divise plus qu’elle ne rassemble. Entre accusations de fraudes et de connections partisanes, le nouveau bureau n’a pas reçu que des félicitations. Simplice Gbié, membre actif de la Coordination, rejette toutes les accusations formulées, déclarant que les Ivoiriens ont voté un programme politique auquel ils adhèrent. Pour Issaka Konaté, la Ciru est tout sauf une coalition des organisations et associations ivoiriennes du Royaume-Uni.

«Je ne suis pas membre de la Ciru et je conteste le nom de cette organisation. La coordination est une structure politique proche de Laurent Gbagbo. Elle n’est pas neutre. Elle n’est pas représentative des associations et organisations ivoirienne», a-t-il déclaré.

Rester à l'abri de la violence

Loin des débats hautement politiques, la crise et les violences postélectorales sont sources de tracas et d’inquiétudes permanentes. Mariam Sanogo est venue rejoindre son époux à Londres en 2001. Elle travaille comme éducatrice de crèche familiale. Depuis le début de la crise, elle envoie régulièrement de l’argent à sa famille restée en Côte d’Ivoire, une tâche parfois difficile à accomplir: «J’ai dû faire recours à un Ivoirien du Burkina pour envoyer de l’argent à ma famille. Parce que Western Union ne marchait pas à Abidjan, j’envoyais l’argent à ce monsieur à Ouagadougou qui se chargeait de le transmettre à mes parents contre 10% du montant du mandat. Je suis inquiète pour ma famille. Ma mère a été obligée de quitter Abidjan à cause des problèmes de sécurité.» Mariam et d’autres Ivoiriens de Londres refusent cependant de se laisser diviser par la politique.

«Quand je rencontre des Ivoiriens d’autres régions et sensibilités, on a des débats très chauds. Mais on conclut toujours que la politique, c’est la politique, et nous on restera toujours des frères et sœurs.»

Edwige Caroline Sorgho

Edwige Caroline Sorgho

Journaliste ghanéenne. Ex-reporter à la BBC, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Royaume-Uni.

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