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Marche en hommage à Chokri Belaïd le 16 mars 2013 à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi
Marche en hommage à Chokri Belaïd le 16 mars 2013 à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi

Un homme fort, c'est ce qu'il manque en Tunisie

Salem, coiffeur à Tunis, a vu passer trois générations, Bouguiba, Ben Ali et la révolution. Pour lui, la Tunisie a besoin d'un vrai leader.

La moustache fournie et les cheveux gominés, Salem retourne la pancarte suspendue à la porte pour signifier qu’il ferme boutique, le temps de son interview. A l’entrée, l’image d’un jeune mannequin homme est accrochée à côté de celle d’un autocollant de Che Gevara.

Le salon de coiffure de Salem, d’une dizaine de mètres carrés, reflète à lui seul le personnage. Deux grandes glaces sont ornées de fleurs en plastique et de peluches. Sur les coiffeuses, les tondeuses sont rangées près des pots de gomina. 

De vieilles photos de Tunis dans les années 60, des magazines entassés dans un coin et le portrait de Pavarotti accrochée au mur en font un mélange kitsch avec pourtant un côté bien particulier: Sur les miroirs et les murs, des photos de Bourguiba, Ben Ali, Saddam Hussein et le colonel Kadhafi sont collées. Les sachets des lames de rasoir jonchent encore le seul et la télévision est branchée sur la chaîne nationale. La nostalgie d’une période révolue est très présente chez Salem qui évoque avec émotion ses souvenirs.

Un peu réticent à répondre aux questions, il commence à se mettre à l’aise et raconte l’histoire de sa vie et surtout son attrait pour les dictateurs ou les figures de «leaders» comme il dit. D’ailleurs il a toujours le portrait officiel de Ben Ali, accroché au mur comme avant la révolution. Le coiffeur avait accroché le portrait du dictateur sous pression des rcdistes (partisans du parti politique de Ben Ali).

«A l’époque ils m’avaient demandé pourquoi je gardais celui de Bourguiba, je n’avais pas envie de l’enlever donc j’ai mis aussi celui de Ben Ali pour être tranquille.»

Un rapport particulier aux dictateurs

Il décroche le portrait officiel et le retourne. C’est cette fois-ci la figure de Ben Ali déformée par une croix gammée et des gribouillis, résultats de la ferveur révolutionnaire qui a poussé à effacer ou à dégrader les symboles de l’ancienne dictature.

Malgré son dégoût visible pour Ben Ali, Salem a un rapport particulier aux dictateurs. Il a coiffé le président Ben Ali et sa famille bien avant que celui-ci ne devienne président raconte-t-il. Il reçoit également le frère de Zine El Abiddine, Moncef Ben Ali. Des gens calmes et polis, se souvient-il. Ce n’est que le matin du 7 novembre 1987, lorsqu’il entend à la radio le discours de Bourguiba et qu’il voit ensuite les images à la télévision, que Salem reconnaîtra son client.

«Je me souviens , j’étais très heureux. La présidence à vie était finie et au début, j’aimais bien Ben Ali, c’était la nouveauté.»


Les premières années de Ben Ali, Salem n’hésitait pas à parler politique avec ses clients puis les gens se sont progressivement tus et Salem a continué à coiffer et raser, en silence. Selon lui, Bourguiba reste un grand leader, car il a construit l’école que Salem a fréquenté dans son enfance. Ben Ali, au contraire, l’a déçu par sa manière de gérer le pays et l’oppression dans laquelle chacun vivait, s’il ne respectait pas les règles.

«Quand j’ai vu Béji Caïd Essebssi par contre, j’ai eu le sentiment de revoir Bourguiba.»

Le leader de Nida Tounes entretient d’ailleurs cet héritage bourguibiste dans ses discours et même son apparence. Mais pour Salem, le vrai leader, auquel tous les Tunisiens peuvent s’identifier, a disparu. Il n’arrive pas à apprécier Moncef Marzouki qui reste selon lui un militant et non pas un président.

«Le problème aujourd’hui, c’est qu’il faut quelqu’un qui ait de la poigne, qui fasse respecter la justice, la loi, la sécurité. Un président fort et autoritaire est essentiel.»

La principale préoccupation de Salem, c’est la sécurité. Il ferme parfois plus tôt le soir et ne sort presque jamais de son salon. Il a vendu sa voiture pour éviter les braquages. Son seul lien avec l’extérieur reste sa télévision et ses clients même s’il n’aime pas les médias:

«Aujourd’hui c’est très difficile de trouver une information fiable», dit Salem qui voit de l’intox partout. Mais c’est aussi grâce aux médias qu’il reste politisé, qu’il suit l’actualité politique et commente. Pour lui, les islamistes au pouvoir sont avant tout de fin stratèges politiques:

«Nous n’aurions pas du accepter cette initiative de Hamadi Jebali. Il faut que les ministres soient indépendants et neutres. Je pense qu'on aurait dû laisser l'ancien gouvernement terminer son travai. Là , c'est une mascarade. Le conseiller du Premier Ministère est l'ancien ministre de la justice. Enfin, ennahdha a réussit son plan, ils se sont enracinés dans l'état. Ils ont placé des gouverneurs nahdhaouis partout.»

Salem dit être pratiquant et aller à la mosquée mais c’est personnel, il n’aime pas en parler et aime encore moins les débats sur la question. Il dit d’ailleurs ne jamais recevoir de clients «barbus» dans son salon. Les salafistes, il les voient à la télévision «vociférer» et n’a pas envie de dialoguer avec eux.

«J’ai fait les 400 coups quand j’étais jeune, j’ai voyagé et je me suis marié. Maintenant j’aspire juste à une vie calme.»

Dans sa boîte de photos, Salem a collectionné les meilleurs moments de ses voyages, ses amours. Il garde dans son salon qui est devenu sa seconde maison.

Pour lui, tout est allé trop vite depuis la révolution, «nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. Tout ce que nous avons gagné c’est la liberté d’expression, et encore, chacun parle sans gêne et parfois pour ne rien dire. Mais sinon, il n’y a pas d’Etat fort, pas de sécurité», dit-il avec tristesse.

Pour lui, le retour d’un leader permettrait de s’adapter progressivement à ce nouveau type de régime politique. Après la mort de l’opposant politique Chokri Belaïd, Salem a peur. «Je n’ai pas peur d’Ennahdha mais plutôt de ces milices et des ligues de la révolution dont on parle partout.» Salem regarde de loin les changements de son pays mais archive tout. Il montre un album avec tous les articles de presse parus sur Ben Ali lors de l’immolation de Mohamed Bouazizi, des photographies officielles de Bourguiba.

Puis, soigneusement, il sort d’une enveloppe, dans laquelle il a preservé trois billets de banque à l’effigie de Bourguiba.

Il les a gardés tout comme il gardera les billets estampillés du 7 novembre qui ne seront plus valables d’ici fin mars 2013. Pour Salem, c’est un moyen de se rémémorer l’histoire mais aussi de ne jamais oublier.

«Aujourd’hui, les Tunisiens ont besoin de quelqu’un qui leur redonne l’amour de la patrie. La Tunisie, nous devons la défendre comme notre famille.»

Salem parlait de la patrie une semaine avant le mercredi 20 mars, jour de fête pour les Tunisiens qui célébraient l’anniversaire de leur indépendance durement gagnée en 1956. Aucune fête nationale ni initiative du gouvernement n’a été prévue pour la fêter la journée du 57ème anniversaire de l’indépendance tunisienne .

Lilia Blaise en collaboration avec Amine Boufaied.

Crédits Photos: Amine Boufaied

Lilia Blaise

Journaliste à SlateAfrique

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