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Uhuru Kenyatta, président du Kenya : Au nom du père et des Kikuyu (4/4)

La classe politique kenyane s'est fondée sur la cooptation (accentuée par l'instauration du système de la vice-présidence) et les alliances ethniques entre les cinq principaux groupes. Ce qui ne manque pas, parfois, de déboucher sur des affrontements meurtriers. Jomo Kenyatta (1963-1978), Daniel Arap Moi (1978-2002 après avoir été le vice-président de Kenyatta), Mwai Kibaki (2002-2013 après avoir été le vice-président de Moi de 1978 à 1988), Uhuru Kenyatta depuis le 4 mars 2013 sont les quatre présidents du Kenya.

Cette présidentielle 2013 a été celle de tous les dangers. Il était évident que l'affrontement final serait entre les fils des deux personnalités historiques du pays : Kenyatta face à Odinga. Odinga s'était fait voler sa victoire à la présidentielle 2007 et avait dû se contenter d'un poste de premier ministre ; Odinga, homme d'affaires prospère (très prospère même), emprisonné (1982-1988) par Moi, exilé en Norvège, redoutable négociateur qui sait être aussi... conciliateur (d'où son éternelle transhumance politique), avait déjà été candidat à la présidentielle, en 1997, face à Moi. Kenyatta, héritier d'un énorme empire financier, qui occupait jusqu'alors le poste de vice-premier ministre et ministre des Finances, se trouve être inculpé de crime contre l'humanité par la Cour pénale internationale (CPI) à la suite des émeutes de 2007-2008. Ironie de l'histoire : William Ruto, ancien ministre, colistier de Kenyatta, est lui aussi inculpé par la CPI ; mais en 2008, il était dans l'autre camp le plus farouche adversaire de Kenyatta.

Qui peut penser que la démocratie puisse émerger d'un tel cloaque politico-affairiste ? Les Kenyans, pas dupes, affirmaient majoritairement en 2012, à l'occasion d'un sondage, faire « plus confiance aux institutions religieuses qu'aux hommes politiques » pour instaurer la réconciliation et la paix dans le pays. Ils ont cependant massivement participé à l'élection du 4 mars 2013. 8.400 voix seulement ont permis à Kenyatta de passer, dès le premier tour, la barre des 50 %, empêchant l'instrumentalisation des alliances « ethniques » dans la perspective d'un second tour. Odinga a dû se contenter, une fois encore, de contester les résultats et d'en appeler à la Cour suprême. Malgré les craintes de la « communauté internationale », jusqu'à présent, le Kenya est resté calme. Il faut espérer que les « fils ennemis » trouveront un terrain d'entente permettant de sauvegarder les intérêts de l'un et de l'autre mais on aurait préféré des hommes neufs (vraiment neufs) pour diriger le Kenya, pas des héritiers décrédibilisés par d'incessants compromis.

L'année du cinquantième anniversaire de l'indépendance du Kenya c'est donc un fils qui succède au « père de l'indépendance », ramenant du même coup la KANU sur le devant de la scène politique avec son flot de politiciens corrompus (mais, ne nous leurrons pas, les autres formations ne brillent pas, non plus, par leur rigueur de comportement). Uhuru Muigai Kenyatta est né le 26 octobre 1961 à Nairobi. C'est à Nairobi, dans le cadre de St Mary's School qu'il fera ses études avant de rejoindre l'Amherst College aux Etats-Unis. Elu député en 2001, il sera appelé au gouvernement par Moi qui voudra en faire son successeur. Mais la présidentielle de 2002 en décidera autrement. C'est Kibaki qui l'emportera, largement et sans contestation aucune. Kenyatta se contentera de jouer le rôle de leader de l'opposition au Parlement.

En 2007, il changera son fusil d'épaule. Pour faire barrage à Odinga, il soutiendra... Kibaki et obtiendra du même coup un portefeuille de ministre dans le gouvernement formé à l'issue de la présidentielle.

Les « affrontements inter-ethniques » vont changer la donne politique. En avril 2008, dans le cadre du gouvernement dirigé par Odinga, Kenyatta va être nommé vice-premier ministre et ministre du Commerce avant d'obtenir le portefeuille des Finances en 2009. C'est dire que son expérience politique est limitée et s'il n'avait pas été un héritier, il ne serait pas grand chose en la matière. Mais il est détenteur d'une des plus grosses fortunes kenyanes (on parle de 500 millions de dollars), est présent dans le secteur touristique avec des hôtels de luxe, des compagnies d'aviation, des sociétés de commerce international, des propriétés foncières... Pour autant, Kenyatta ne semble pas porteur d'un nouveau projet de société.

Dommage, le pays compte 42 millions d'habitants et ne manque pas de ressources : il y a le tourisme, bien évidemment, une valeur sûre mais en perte de vitesse, mais aussi des ressources humaines qui font que le pays a une des plus actives classes moyennes du continent (estimée à 1/5ème de sa population), permettant de soutenir la consommation intérieure. Son atout, c'est un secteur privé diversifié et particulièrement entreprenant qui doit beaucoup, encore, à la présence d'une forte communauté d'origine indienne qui a fait des secteurs finance et commerce le fer de lance de la croissance. Ces entreprises du secteur privé s'efforcent d'ailleurs, de plus en plus, d'investir l'ensemble de la région de l'Afrique de l'Est.

Il y a conscience que l'entrepreneuriat économique vaut mieux que l'engagement politique mais aussi que l'économie a besoin d'une stabilité qui a fait défaut au pays depuis le début du XXIème siècle. Le Kenya, un des joyaux de la colonisation britannique, a perdu beaucoup de son éclat au cours des années passées, mais reste le mieux loti des pays d'Afrique de l'Est, à proximité des marchés de l'Asie, notamment des deux émergents que sont l'Inde et la Chine (« Notre futur se trouve davantage en Asie qu'en Europe » affirme Patrick Obath, président de la Kenya Private Sector Alliance, la KEPSA). C'est un atout considérable quand, trop souvent, ailleurs, la politique et l'administration sont les voies royales. Au Kenya, les entrepreneurs valent mieux que les leaders (même si les connexions sont étroites entre les uns et les autres).

Le secteur privé est d'ailleurs particulièrement circonspect quant au mode de production politique des élites du pays. Dans la crainte de nouveaux « affrontements inter-ethniques », la plupart des entreprises avaient d'ailleurs fermé leurs portes pendant la campagne et durant le long laps de temps nécessaire à la publication des résultats officiels. Kenyatta ne s'y est pas trompé : sa première réunion, avant même sa prise officielle de fonction, a été pour les membres de la KEPSA leur demandant de remettre en route les entreprises et de « travailler ensemble pour bâtir le pays et éviter d'alimenter les tensions qui pourraient perturber la paix et la stabilité ».

Le Kenya post-électoral, étonnamment, n'intéresse guère les médias français. Il en aurait été autrement si, comme en 2007, l'élection présidentielle avait sombré dans un affrontement ethnique, image de marque de l'Afrique noire. L'enjeu est pourtant d'importance. Le Kenya demeure, malgré l'affaissement de son taux de croissance (qui était proche des 7 % par an avant la crise de 2007-2008), la première économie d'Afrique de l'Est. Et le pays se trouve dans une zone particulièrement « sensible » : la région des Grands Lacs au Nord-Ouest ; le Soudan et l'Ethiopie au Nord ; la Somalie à l'Est ; sans oublier sa façade sur l'océan Indien. Zone à risques mais également à perspectives économiques significatives : le Kenya pourrait être le débouché du pétrole et du gaz extraits des Grands Lacs et du Soudan du Sud ; et l'offshore kenyan suscite les ambitions des compagnies pétrolières. Mais il lui faut faire vite.

Au Mozambique, Bolloré Africa Logistics vient d'inaugurer à Pemba (ville portuaire au Nord du pays) son premier port entièrement dédié aux compagnies pétrolières : d'importantes découvertes gazières ont été opérées dans l'offshore mozambicain par le groupe italien ENI et l'américain Anadarko. Pemba ambitionne ainsi d'être « la porte d'entrée naturelle du secteur pétrolier », une ambition qui était celle de Lamu au... Kenya. Sans stabilité politique, confronté en permanence à des « affrontements inter-ethniques » (les derniers ont eu lieu fin décembre 2012 dans le Sud-Est du Kenya et ont fait une quarantaine de morts) et avec, désormais, un président qui va devoir rendre des comptes à la CPI, le Kenya pourrait connaître des jours incertains !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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