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Charles Blé Goudé arrive à Abidjan avec son matelas le 26 mars pour «protéger» Gbagbo. Reuters/Thierry Gouegnon
Charles Blé Goudé arrive à Abidjan avec son matelas le 26 mars pour «protéger» Gbagbo. Reuters/Thierry Gouegnon

Pourquoi le régime Gbagbo s'est effondré

En quelques jours, les forces d'Alassane Ouattara se sont emparées de tous les leviers du pouvoir ivoirien. Les sanctions économiques ont fini par isoler son rival Laurent Gbagbo.

Le régime Gbagbo s’effondre comme un château de cartes. Une chute spectaculaire, pour un président qui fut longtemps un opposant socialiste, avant de s’emparer du pouvoir en 2000 et de le confisquer cinq ans, à partir de 2005, en reportant des élections qu’il a fini par perdre. Laurent Gbagbo restera dans les annales comme celui qui refusa de quitter le pouvoir, sous les fallacieux prétextes du nationalisme africain et de lutte contre le néocolonialisme. Son régime est tombé comme un fruit mûr. Un «fruit pourri», selon l’expression prémonitoire de son rival, Alassane Ouattara, prononcée fin décembre. 

Une par une, les garnisons sont tombées dans les villes de province. Les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) d'Alassane Ouattara n’ont rencontré aucune résistance et ont convergé très rapidement, en trois jours, sur Abidjan. Dès jeudi 31 mars au matin, des habitants de la capitale économique ont aperçu des colonnes qu’ils appellent toujours des «Forces nouvelles» (FN, l’ex-rébellion nordiste de 2002), malgré le nouveau nom des FRCI, qui regroupent les FN et les soldats et gendarmes de l’armée régulière ayant fait défection. Dans la journée de jeudi, c’était le sauve-qui-peut général à Abidjan, au lieu de la bataille tant redoutée: Philippe Mangou, le chef d’état-major, étroitement surveillé par les «faucons» du régime depuis décembre, s’est réfugié à l’ambassade d’Afrique du Sud. Le chef de la gendarmerie s’est rallié à Ouattara, tandis que Charles Blé Goudé s’est vu refuser l’accès à l’ambassade d’Angola. Plusieurs caciques du régime ont été arrêtés à l’aéroport et deux généraux donnés pour mort.

Combats autour des lieux de pouvoir

Les combats se sont concentrés autour des hauts lieux du pouvoir: la Radio-télévision ivoirienne (RTI), prise dans la nuit, le palais présidentiel et la résidence du chef de l’Etat, défendue par le dernier carré de fidèles. Voilà plusieurs mois que les experts et les diplomates l’assuraient: l’armée ivoirienne, forte de 50.000 hommes, n’est qu’un tigre de papier. Des hommes sans armes qui ont majoritairement voté contre Laurent Gbagbo (à 63%, selon Alassane Ouattara). Laurent Gbagbo n’a compté que sur des forces de 5.000 hommes, membres du Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos), des Compagnies républicaines de sécurité (CRS), de la Brigade anti-émeute (BAE) et de la Garde républicaine, recrutés parmi les Bétés dans la région natale de Laurent Gbagbo.

Pour les autres, tous les autres, Laurent Ggagbo n’a représenté ni une cause à défendre, ni une idéologie à faire valoir, mais de l’argent —la solde ou le salaire en fin de mois. Or il n’a pas pu payer les fonctionnaires à la fin mars, comme l’avaient prédit ses opposants début janvier. Les sanctions internationales ont eu l’effet escompté. Il ne s’agit pas tant du gel des avoirs des barons du régime à l’étranger et de l’interdiction de voyager décidés à leur encontre par l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis. Ce sont d’abord et avant tout les sanctions africaines qui ont payé: les ministres des Finances de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ne se sont pas laissé faire, quand ils ont constaté que le gouverneur ivoirien de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Philippe-Henri Dacoury-Tabley, ne suivait pas la consigne qu’ils avaient donnée. Alors que la signature des comptes ivoiriens avait été retirée dès le 24 décembre à Laurent Gbagbo, des sommes folles continuaient d’être retirées à Abidjan en janvier, pour mobiliser les troupes et payer les fonctionnaires.

Les sanctions économiques ont payé

Le 22 janvier, le gouverneur de la BCEAO était débarqué, et la signature des comptes donnée à des représentants d’Alassane Ouattara. Alors que le grand voisin nigérian multipliait en vain les menaces d’intervention armée pour déloger Gbagbo du pouvoir, ce sont sept petites nations ouest-africaines (Mali, Sénégal, Burkina Faso, Bénin, Togo, Niger et Guinée-Bissau) qui ont eu le courage de peser de tout leur poids pour faire respecter le verdict des urnes en Côte d'Ivoire.

Les «corps habillés» (militaires) campaient devant le siège de la BCEAO à Abidjan, et Laurent Gbagbo a répliqué en «annexant» les antennes locales de la BCEAO. Du coup, la Banque centrale a coupé depuis son siège de Dakar, à la mi-février, le système électronique de regulation financière en Côte d’Ivoire. Et la BCEAO a clairement menacé de sanctions, le 11 février, les banques qui collaboreraient avec Gbagbo. Face à l’occupation par les Forces de sécurité (FDS) de la Bourse d’Abidjan, les banques ont fermé dans la semaine du 17 février, pour empêcher le régime Gbagbo de leur extorquer des fonds. Décision centrale, dans un monde dominé par l’argent.

Tous les Ivoiriens ont été pénalisés. L’économie, qui tournait déjà au ralenti, a marqué un coup d’arrêt, rendant la situation politique de plus en plus intenable.

Des petites victoires à la grande

Alassane Ouattara, de son côté, a su prendre son mal en patience et jouer d’un tempo lent, accumulant les petites victoires –sans précipitation. Tout le mois de décembre, il est resté silencieux, au grand dam des journalistes étrangers qui se pressaient sans succès à la recherche du vainqueur de la présidentielle, à l’hôtel du Golf. Les rumeurs les plus folles ont alors commencé à circuler: Alassane Ouattara aurait quitté la ville, il aurait subi une attaque cérébrale et serait même mort, à un moment donné… Pendant ce temps, il nommait des ambassadeurs auprès des Nations unies et à Paris, il envoyait des émissaires à Addis-Abeba (Ethiopie) plaider son dossier auprès de l’Union africaine (UA), marquait son mécontement à l’égard d’un panel de médiateurs africains en ne recevant pas tout de suite à l'hôtel du Golf le Sud-Africain Jacob Zuma, alors allié potentiel de Gbagbo.

Début mars, il a cessé de s’exprimer, organisant avec Guillaume Soro, son Premier ministre et ancien chef des FN, «l’usage de la force légitime» qu’aucune puissance étrangère n’était prête à faire. Voyant avec inquiétude la Côte d’Ivoire éclipsée dans l’actualité par les révolutions tunisienne et égyptienne, Ouattara a tiré la leçon de l’histoire africaine en train de se faire: il a mené le combat en interne, avec les troupes «nordistes» de Guillaume Soro, pour défaire militairement Laurent Gbagbo.

L'histoire tourne

Aujourd’hui, le vent de l’histoire a tourné, comme celui des rumeurs à Abidjan. Fantasme éloquent: certains affirment que Laurent Gbagbo, qui ne s'est pas montré en public depuis deux mois, disposerait d’une petite chambre pour lui et sa famille à l’hôtel Ivoire –un établissement symbolique de la grandeur passée de la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, fermé depuis plusieurs mois. La déroute express de Laurent Gbagbo est une leçon pour toute l’Afrique: au Zimbabwe, le candidat Tsvangirai, critiqué dans son propre camp pour son légalisme face à Mugabe, n’a jamais joué la carte du soulèvement ou de la lutte armée. Il continue de recevoir des coups, persuadé que la démocratie ne progresse pas à coups de canons, même si, parfois, il faut la défendre arme au poing.

Anne Khady Sé

 

Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: Baaba Maal, chanteur engagé  Joseph Kabila: une réélection contestée  Le Cap-Vert, une démocratie qui fonctionne 

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