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(Pamela Jelimo) Exxon Mobil Golden League Bislett Games 2008 by Ragnar Singsaas via Flickr CC
(Pamela Jelimo) Exxon Mobil Golden League Bislett Games 2008 by Ragnar Singsaas via Flickr CC

Pamela Jelimo: la solitude de la coureuse kenyane

La réussite de la jeune championne attire bien des convoitises dans son pays.

Au Kenya, un athlète de haut niveau doit courir vite tout le temps. Même lorsqu'il ne participe pas à une compétition. S'il faut avoir une bonne pointe de vitesse en permanence, c'est d'abord pour échapper à tous ceux qui veulent tirer profit de sa gloire. Ainsi Pamela Jelimo, surnommée «la femme qui vaut un million de dollars», suscite bien des convoitises depuis un an. Cette Kenyane de 19 ans est devenue championne olympique du 800 mètres lors des Jeux de Pékin. Mais, ce qui a le plus aiguisé les appétits dans son pays d'origine, c'est le fait qu'elle ait gagné la Golden League, la même année. Invaincue sur 800 mètres en 2008 lors des grands meetings, elle a remporté un million de dollars grâce à cette performance. Une bien belle somme au Kenya: 2.500 fois le salaire moyen mensuel.

Aussitôt une avenue a été rebaptisée à son nom. Des panneaux géants à son effigie ont été installés à Nairobi, la capitale du Kenya. Le Premier ministre et le Président ont demandé à la recevoir afin de profiter de sa jeune gloire. Lors de ses apparitions, des hommes brandissaient des panneaux «Epouse-moi!» tandis que plusieurs Kenyans affirmaient «être le père de Pamela». Excédée, la mère de la championne a déclaré qu'elle était tout à la fois «sa mère et son père».

Gardes du corps

Son manager a embauché des gardes du corps pour la protéger de toutes ces ardeurs. Et Pamela, qui n'accorde presque jamais d'interviews, a fini par se livrer à cet exercice pour déclarer qu'elle «était mariée et qu'il fallait que les prétendants renoncent à leurs ambitions matrimoniales».

La pression était telle trop forte? Le succès est-il arrivé trop vite? Quoi qu'il en soit, l'année 2009 ne ressemble en rien à la précédente. Ses prestations en meetings ont été très faibles. Et elle a abandonné lors des championnats du monde de Berlin. Pour retrouver la forme, ses entraîneurs l'ont d'ailleurs incitée à revenir dans la vallée du Rift, «lieu mythique» qui a donné naissance à tant de champions. Il suffit d'ailleurs de se rendre dans ces contrées escarpées pour comprendre pourquoi elles sont le berceau d'autant d'athlètes d'exception. Les Kenyans ont sans doute des qualités innées, un patrimoine génétique exceptionnel.

Mais ces terres sculptent le corps comme elles forgent le caractère. Tout le long de la vallée, on voit des hommes et des femmes courir, non pour le plaisir ou le sport, mais tout simplement pour se déplacer. Cette région du nord-est du Kenya compte parmi les plus déshéritées. Les véhicules y sont extrêmement rares. Tout comme les routes d'ailleurs. Dès le plus jeune âge, les populations courent parfois de 20 à 30 kilomètres par jour dans des zones particulièrement dénivelées où il faut toujours garder un œil sur le sol boueux et crevassé. Une excellente préparation pour le cross-country, discipline où les Kenyans excellent.

Chez Tegla Loroupe

Curieux de découvrir ce mode de vie et de passage à Nairobi, j'avais demandé à la championne Tegla Loroupe de me faire connaître Kapenguria, sa région d'origine. Tegla est un «mythe» de l'athlétisme kenyan. Ce «poids plume» d'1 mètre 53 est la première africaine a avoir gagné le marathon de New York. Tegla a triomphé en 1994 dans cette course qui compte parmi les plus belles du monde alors qu'elle s'alignait pour la première fois sur cette distance. Elle a récidivé à «La Grande pomme» l'année suivante. Tegla a aussi établi deux fois la meilleure performance du monde sur cette distance, d'abord à Rotterdam puis à Berlin.

Alors qu'elle dominait sa discipline, elle n'a jamais triomphé lors des Jeux Olympiques. Comme beaucoup d'athlètes africains, Tegla préférait concentrer ses efforts sur les épreuves les plus lucratives. Tout simplement parce qu'elle avait besoin d'argent rapidement pour elle et les siens. Comme nombre d'athlètes kenyans, elle est issue d'un milieu extrêmement pauvre. «Si j'ai commencé à courir, c'est parce que je voulais aller à l'école. Mon père était contre. Une fille scolarisée, ça ne s'était jamais fait dans la famille. Alors un jour, sans rien demander à personne, j'ai couru dix kilomètres pour m'inscrire toute seule à l'école. Toute mon enfance j'ai ainsi couru vingt kilomètres par jour pour faire l'aller retour jusqu'à l'établissement scolaire» explique celle qui reste une passionnée d'éducation.

La vie de Tegla a, bien sûr, changé. En quinze ans de compétition, elle a gagné beaucoup d'argent. Plus de 200.000 dollars par an. Elle a acheté un 4x4, qui lui permet de rallier son hameau d'origine. Mais Tegla est restée fidèle à son mode de vie très simple. Lorsqu'elle croise des villageois, elle demande à son chauffeur de s'arrêter, les fait monter dans son véhicule et va s'asseoir dans le coffre avec ses soeurs.

Education

Quand je lui ai rendu visite, elle venait de construire une maison pour sa mère et ses sœurs. Comme une seule chambre était terminée, elle a offert le seul lit au journaliste, tandis qu'elle allait dormir par terre avec sa mère et ses sœurs. Comme beaucoup d'autres athlètes de la vallée du Rift, Tegla investit sur place. Elle a bâti une ferme moderne. Un hôtel. Une école et un hôpital. «Il est capital que les jeunes découvrent le rôle essentiel de l'éducation dans le développement» explique Tegla, qui sait que dans sa région l'éducation est aussi une question de vie et de mort, et qui a créé une Fondation pour la paix. Elle ajoute:

«Dans mon ethnie, les Pokots, la tradition c'est d'offrir une dote de 100 à 200 vaches. Mais comme une tête de bétail peut coûter jusqu'à 500 dollars, les jeunes n'en ont pas les moyens. Du coup, ils volent les vaches à d'autres ethnies. Souvent cela se termine à la kalachnikov. J'ai perdu un beau-frère à cause de ces folies. Je veux apprendre aux hommes qu'il est possible d'avoir un vrai métier. Et aux femmes qu'il y a autre chose à faire dans la vie que d'attendre une dot énorme.»

La marathonienne organise des courses pour la paix dans toute l'Afrique de l'Est. Son combat est d'autant plus utile que sa région a été l'une des plus touchées par les affrontements ethniques des deux dernières années au Kenya. Tegla s'est désormais réconciliée avec son père qui n'acceptait pas ses rêves d'éducation, d'indépendance et de course à pied. «Quand tu as du succès, tout le monde veut être ton ami», déclare celle qui souffre malgré tout du statut particulier procuré par sa grande richesse dans une région extrêmement pauvre. La coureuse de fond n'est toujours pas mariée. Et craint de ne jamais l'être.

«Ma richesse brouille ma relation avec les hommes», explique cette femme timide, qui étant enfant avait imaginé d'entrer dans les ordres. Elle avait expliqué le concept à son père, particulièrement perplexe. Même si sa fondation occupe désormais l'essentiel de son temps, Tegla continue à courir presque tous les jours sur ses hautes collines, près de ses vaches, dans ces paysages bucoliques aux faux airs de «Suisse africaine». C'est sans doute le seul moment où elle oublie le poids de ses responsabilités. Celui où elle redevient elle-même: «Quand je cours toute seule là-haut, déclare-t-elle avec un sourire extatique, le vent me parle... Je me sens libre».

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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