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Danseurs touareg, Ingali, septembre 2010. © ISSOUF SANOGO / AFP
Danseurs touareg, Ingali, septembre 2010. © ISSOUF SANOGO / AFP

Peut-on faire la fête quand les soldats sont au front?

Le festival du Niger, l'une des rencontres les plus prisées du continent, s'est tenu, en février, avec la guerre au Mali en toile de fond.

 Mamou Daffé, instigateur et directeur du festival sur le Niger, a réussi a fédérer autour de lui un grand nombre de personnes pour créer l'un des événements musicaux les plus prisés d'Afrique.

La 9ème édition, qui, si la logique et la paix avaient été respectées, aurait dû être une fête de grande ampleur dans la ville de Ségou (au centre du Mali). De 2005 à 2012, les populations ont toujours été impliquées dans les projets de développement découlant du festival, d'où la force de cette initiative née d'un partenariat public/privé et du soutien des bailleurs de fonds internationaux.

«La situation de guerre et l'état d'urgence décrété par les plus hautes autorités» de l'Etat malien auront donc eu raison des composantes festives de l'édition 2013, qui s'est malgré tout tenue du 12 au 17 février. Mamou Daffé nous explique les raisons qui l'ont poussées à maintenir l'événement.


Maligraphe : Le thème général des cultures en résistance pour la paix et la réconciliation nationale développé lors de la dernière édition du Festival sur le Niger, est pertinent à l'heure ou le Mali a connu une nouvelle rébellion, un coup d'état et l'occupation des deux tiers de son territoire, mais pouvez vous explicitez ces propos ?

 

 

 

 

Mamou Daffé: Face à toutes les menaces auxquelles fait face notre pays en ce moment crucial de son histoire, les hommes de culture que nous sommes, ne souhaitent pas rester en marge ; d'autant plus que notre secteur est l'un des secteurs les plus touchés par les différentes crises... Nous pensons donc que l'ère est à la réconciliation nationale et à l'union sacrée derrière nos forces armées et qu'il est nécessaire de résister par la culture (notre seule arme)... Culture en résistance face aux crises successives que connait notre pays ; cultures en résistance face à la destruction de notre patrimoine ; cultures en résistance pour réfléchir sur les causes profondes des différentes crises ; cultures en résistance pour faire des propositions pertinentes et concrètes de sortie de crise ; cultures en résistance pour redonner au Mali son image de marque... C'est pourquoi les hommes de culture sont venus de tout le continent pour nous soutenir. Il appartient à l'art et la culture de concilier les peuples du Mali.

Maligraphe : Quelles solutions ont été proposées par les intervenants lors du colloque international sur le thème : Culture et gouvernance? Notamment sur les thèmes «Culture et résolution des conflits» «La problématique de l'accès aux marchés internationaux de l'art et la création d'un marché de l'art en Afrique», «Diversité culturelle et cohésion sociale»

M.D.: Le Colloque de Ségou 2013 a été sans doute l'une des meilleures rencontres de réflexion, en termes de pertinence des thèmes, en termes de qualités des conférenciers, en termes de qualité et la pertinence des intervenants et en termes de proposition. C'est pour cela que nous avons compilé les différentes recommandations fortes dans un document qu'on a appelé l' « APPEL DE SEGOU ». Cet appel a été remis juste après le colloque aux députés de l'Assemblée Nationale, en même temps que les conclusions du Forum de Bamako.

Maligraphe : La fréquentation du festival a-t-elle été satisfaisante selon vos prévisions?

M.D.: Cette édition, que nous avons voulu spéciale, était placée sous le signe de la réflexion sur les problèmes artistiques et la gouvernance en Afrique. En raison du caractère spécial, et le report des composantes festives à cause de la situation de guerre et de l'état d'urgence décrétée par les plus hautes autorités, nous avons organisé le Colloque de Ségou, un colloque international qui a regroupé des intellectuels du Sénégal, de la Côte d'Ivoire, de la RDC, de l'Ouganda, d'Afrique du Sud, du Burkina, etc. pour discuter avec leurs collègues du Mali autour du thème : « Culture et Gouvernance ». Durant 5 jours, ces rencontres ont enregistré près de 300 participants (principalement des nationaux). Les rencontres artistiques ont vu la présence de célèbres artistes tels qu'Abdoulaye Konaté (Mali), Soly Cissé (Sénégal), Serigne Mbaye Camara (Sénégal), Ky Siriki (Burkina Faso) et une trentaine de jeunes talents maliens qui ont eu l'occasion de côtoyer leurs célèbres aînés. Ainsi, l'art était en mouvement au bord du Fleuve Niger... Donc nous pouvons dire que la fréquentation était plus que satisfaisante.

 

Kabib Koité lors du festival sur le Niger 2012 © Ambroise Védrines

Kabib Koité lors du festival sur le Niger 2012 © Ambroise Védrines

 

Maligraphe: Pourquoi avoir fait le choix  de ne pas donner de grand concert, alors que cela même attirait un grand nombre de visiteurs et de festivaliers dans la ville de Ségou?

M.D.: Comme je l'ai dit plus haut, nous avons fait ce choix en raison de la situation que vit notre pays actuellement. Le pays étant en guerre contre les terroristes, on ne pouvait pas se permettre de faire la fête pendant que les soldats se battent pour notre liberté. En prenant cette décision, on tenait également à respecter la décision des plus hautes autorités qui ont décrété l'état d'urgence. En un mot, les conditions sécuritaires n'étaient pas réunies pour organiser des festivités d'une telle envergure (situation sécuritaire très précaire et très fragile). Aujourd'hui, nous ne regrettons pas d'avoir fait ce choix, ce choix que nous trouvons très sage.

Maligraphe : L'édition 2012, ainsi que les éditions précédentes, ont été une réussite. N'êtes vous pas nostalgique à titre personnel d'un Mali en paix?

M.D.:Comme tout bon Malien, je suis nostalgique de ce Mali qui était un havre de paix et qui était cité comme exemple dans le monde entier. Cependant, je suis un éternel optimiste et je demeure confiant en un avenir des plus radieux.

 

Compagnie de danse lors de l'édition 2012

Compagnie de danse lors de l'édition 2012 du Festival sur le Niger © Ikram Kidari

Maligraphe: Le Festival sur le Niger qui est rapidement devenu un événement culturel majeur, d'une ampleur sans précédent au Mali. Il connait désormais un ralentissement de ses activités. Pensez vous que l'initiative du festival pourra se pérenniser sur la durée ( le festival dans le désert et le festival de Kayes ont-ils dû stopper leurs activités par exemple)?

M.D.: Merci de nous rappeler encore une fois que le festival sur le Niger est devenu un événement culturel majeur au Mali, j'ajouterai en Afrique et dans le monde. Vous n'êtes pas sans savoir que notre festival a été classé parmi les 25 meilleurs festivals internationaux par le célèbre magazine britannique Songlines.

Le Festival sur le Niger fait désormais partie d'une institution : la Fondation Festival sur le Niger, au même titre que le Centre Culturel Kôrè. Et au sein de cette institution, ces deux programmes complémentaires ½uvrent pour le développement des arts et de la culture au Mali... Le renforcement permanent de capacités,  l'appartenance à des réseaux de festivals sur les plans continental et international, l'entrepreneuriat Maaya et de nombreuses autres actions ½uvrent à la consolidation et à la pérennisation de cet événement culturel...

Maligraphe: La création de la Fondation Festival sur le Niger et du Centre Culturel Kôrè sont des atouts à la pérennisation de votre projet  qui était «d'appuyer l'économie locale et de valoriser les expressions artistiques et culturelles du Mali». Comment ces initiatives fonctionnent-t-elles aujourd'hui?

M.D.: La Fondation Festival sur le Niger a été créée dans un souci de capitalisation des acquis du festival depuis sa création en 2005. Cette institution, comme je l'ai mentionné plus haut, regroupe deux programmes complémentaires, à savoir : le Festival sur le Niger et le Centre Culturel Kôrè qui est consacré au développement des arts, de la culture, à la recherche et à la production Artistique à Ségou. Ses domaines d'interventions sont : Arts visuels, Art vivants, Patrimoine (Musique, Danse, Marionnettes), Formation professionnelle /Éducation artistique, Production, Appui à l'entrepreneuriat culturel.

Ces initiatives fonctionnent très bien grâce à une vision commune partagée, les infrastructures et une jeune équipe dynamique, constituée de Maaya entrepreneurs, et consciente des enjeux du développement. Les deux s'influencent mutuellement et se nourrissent l'un de l'autre ce qui constitue un gage de durabilité.

 

 

Boubacar Traoré lors du festival sur le Niger 2012 © Kaourou Magassa

Boubacar Traoré lors du festival sur le Niger 2012 © Kaourou Magassa

Maligraphe : Vous êtes partisan d'un partenariat public-privé au travers de votre livre Maaya Entreprenariat, ou vous donnez les codes  de la réussite du festival sur Le Niger. Malgré les événements, l'Etat malien continue-t-il à vous soutenir financièrement et à quelle hauteur ? Même question pour vos partenaires et sponsors (Union européenne, Usaid, Padesc, orange Mali, Bramali...)?

M.D.: Nous pensons que la clé de la réussite pour un pays comme le Mali demeure dans le partenariat public-privé. Nous entretenons de très bonnes relations de partenariat avec le Département de la Culture qui nous donne souvent son appui technique à travers ses différents services et de leurs agents. Bien sûr le département n'a pas beaucoup de moyens financiers néanmoins avant la guerre on recevait souvent un petit appui financier. Les partenaires et sponsors continuent de nous aider parce qu'ils croient en la pertinence des différents projets que nous leurs proposons. Après toutes ces années de franche collaboration, nous avons une relation de confiance et  comme on le dit : « les vrais amis sont ceux qui vous soutiennent durant les moments les plus difficiles »...

Pour plus d'information vous pouvez visiter www.festivalsegou.org et www.koresegou.com .

Propos recueillis par Kaourou Magassa

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