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Indépendance « ce qui devait durer des décennies, ne dura en fait, que 200 jours »

                                                                                          Introduction

Lorsque l'on évoque l'indépendance de la Tunisie, on a l'habitude de citer quatre noms, deux du côté français, Pierre Mendes France et Edgar Faure, et deux du côté tunisien : Habib Bourguiba et Salah ben Youssef. En réalité les choses sont un peu plus complexes. D'abord il faut avoir à l'esprit que la France était portée, dès 1950, à accorder l'autonomie interne à la Tunisie. Mais alors que la France envisageait une durée indéterminée, et, en tout cas de plusieurs décennies, si ce n'est de plusieurs siècles, pour cette étape d'autonomie, interne avant l'accession de la Tunisie à l'indépendance, les évènements se sont précipités de manière totalement imprévisible grâce, en grande partie, à l'habilité man½uvrière de Bourguiba de sorte que ce qui devait durer des décennies, ne dura en fait, que 200 jours, exactement !

                                                                   Retour sur une chronologie ahurissante

Naissance du concept d'autonomie interne.

Le 13 juin 1950, Louis Périllier arrivait à Tunis pour prendre ses fonctions de Résident général. Au nom du gouvernement de la République française, il prononça une déclaration dans laquelle il s'exprima, notamment, en ces termes :

« L'immobilisme est une erreur, car tout évolue autour de nous, et puisque l'évolution n'est pas autre chose qu'une loi naturelle, je ne vois pas comment ce terme pourrait effrayer quiconque. Il est juste que la Tunisie s'achemine, par modifications institutionnelles progressives, vers une autonomie interne, conforme, d'ailleurs, à l'esprit des traités, tout en maintenant cette collaboration franco-tunisienne qui a donné dans le passé, tant de résultats féconds ». Voilà, le ton est donné. Les relations franco-tunisiennes venaient d'entrer dans une phase cruciale.

Le 17 août 1950, un communiqué officiel français, annonçant la constitution du ministère tunisien présidé par Chenik avec la participation active du Néo-Destour, confirmait que le gouvernement tunisien aura à négocier, au nom de Son Altesse le Bey, les modifications institutionnelles qui, par étapes successives, doivent conduire la Tunisie, vers l'autonomie interne.

Le 8 février 1951, une première étape, dans cette voie, était franchie, grâce à la promulgation d'un premier train de réformes.

Le 31 octobre 1951, le ministère Chenik soumettait à Paris un mémorandum développant les mesures qui, selon Tunis, s'imposaient, à titre de nouvelle étape, dans le chemin conduisant à l'autonomie interne.

Le 15 décembre 1951, le gouvernement français rejetait, brutalement, les propositions tunisiennes en soulignant que « les rapports franco-tunisiens ne pouvaient être fondés que sur la reconnaissance du caractère définitif du lien qui les unit » c'est-à-dire, sur le traité du 12 mai 1881. La note française du 15 décembre 1951, affirmant la pérennité des liens du Protectorat était, donc, en contradiction formelle avec la déclaration du 13 juin 1950 et, le communiqué du 17 août 1950 qui condamnait, l'immobilisme d'une part et, reconnaissait l'objectif de l'autonomie interne d'autre part.

Le 26 mars 1952, sans attendre l'accord du gouvernement français sur les mesures qu'il devait prendre, de Hautecloque, Résident général de France, à Tunis, faisait arrêter les membres du Ministère Chenik coupables, non pas tant d'avoir demandé le respect des engagements contractés par la France en 1950, que d'avoir porté plainte à l'ONU contre la France.

Le 26 novembre 1952, dans une lettre adressée à S.A. le Bey, le gouvernement français indiquait que « loin de constituer une fin de non-recevoir, la note du 15 décembre 1951 devait marquer le point de départ de nouvelles négociations. Il n'est pas exact que la note française du 15 décembre 1951 remet en cause la souveraineté tunisienne. Fidèle à son intention clairement définie d'acheminer par étapes successives la Tunisie vers son autonomie interne, le gouvernement français a élaboré un nouveau plan de réforme ». Ainsi, face à la recrudescence de la résistance armée des indépendantistes tunisiens, la France était revenue à de meilleures prédispositions, vis-à-vis de la possibilité d'accorder l'autonomie interne à la Tunisie.

Le 31 juillet 1954, dans un discours historique, prononcé à Carthage où il était reçu par S.A. le Bey, Pierre Mendes France, président du Conseil, accompagné du maréchal Juin, s'appuyant sur les promesses antérieures des différents gouvernements français qui l'avaient précédés, proclamait, solennellement, l'intention de la France de réaliser l'autonomie interne de la Tunisie, tout en garantissant les droits des Français de Tunisie appelés à demeurer en Tunisie, « avec leurs fils et leurs petits-fils ». Le texte complet de ce discours, figure en bas de la page.

De l'autonomie à l'indépendance

A la suite du message de Carthage, un gouvernement tunisien à participation néo-destourienne était constitué. Sa mission essentielle était la négociation avec la France des conventions devant soutenir l'autonomie interne et définir le statut des Français en Tunisie.

Le 4 septembre 1954, s'ouvraient à Tunis, les négociations franco-tunisiennes qui aboutiront à la signature, à Paris, le 3 juin 1955 de six conventions. Elles entreront en vigueur le 31 août 1955, après leur ratification par le Parlement français.

Les débats parlementaires qui ont eu lieu, soit au cours des négociations, soit à l'occasion de la ratification, témoignent de la volonté de la France de ne pas admettre, à la faveur de l'autonomie interne, la possibilité d'une quelconque sécession. C'est ainsi que le 3 février 1955, Christian Fouchet, ministre des affaires marocaines et tunisiennes, interpellé par l'opposition, déclarait, en substance : « Cela me permet de répondre à la question, si souvent formulée avec rigueur, par M René Mayer : autonomie ou indépendance ? La réponse du gouvernement est, aujourd'hui, ce qu'elle était hier : autonomie oui, indépendance, non »

Le 4 février 1955, Pierre Mendes France, président du Conseil, s'exprimait à son tour, dans ces termes : « Cette union de la France et de la Tunisie, nous la voulons indissoluble, structurelle et définitive. C'est bien parce que nous la voulons indissoluble et définitive que nous n'avons mis aucun terme à la durée des conventions qui sont en préparation. Certaines clauses prévoient des transitions limitées dans le temps ou des dispositions qui seront à revoir lorsque certaines échéances arriveront. Mais les textes, eux-mêmes, ont un caractère permanent. Cela ne signifie pas, bien entendu, qu'ils sont intangibles à travers les siècles. Reconnaissons loyalement que nous ne pouvons pas statuer pour l'éternité, et que des adaptations pourront, à un moment donné, se révéler nécessaire. Ce qui compte, cependant, et ce que nos interlocuteurs ne doivent pas ignorer, c'est qu'il ne doit pas, c'est qu'il ne peut pas y avoir de doutes sur le caractère de l'association des deux nations et sur notre volonté de nous opposer, aujourd'hui, demain, et toujours à la sécession ou à tout ce qui pourrait y conduire » C'était clair, la France n'envisageait pas d'accorder l'indépendance à la Tunisie. Cela ne faisait pas partie de ses projets.

Lors des débats sur la ratification des conventions franco-tunisiennes du 3 juin 1955, il devait être donné à Edgar Faure, nouveau Président du Conseil, de réaffirmer, avec force, la position de son prédécesseur. De son discours à la séance du 7 juillet 1955, à l'Assemblée nationale, l'on peut extraire les passages significatifs suivants : « la maison de l'autonomie interne est une maison où nous pouvons habiter, je crois. Nous pouvons y cohabiter, longtemps, très longtemps. Tout de même, il faut que nous rêvions d'une architecture plus vaste. C'est cette architecture que je voudrais réaliser, que j'ai essayé de commencer avec l'article 6. L'accession des nationaux de chaque pays à toutes les possibilités d'établissement, même celles qu'ils n'ont pas encore, l'accession aux droits civiques me paraissent la formule qui permettrait de dépasser le cadre que nous créons. Je déclare et le gouvernement français déclare, solennellement, que les conventions pour lesquelles il vous demande l'autorisation de ratification ne pourront, à aucun moment, porter atteinte à la présence française qui demeure intangible. Cette volonté se retrouve dans le texte des six conventions ; elle inspire la reconnaissance des attributions de la France dans le domaine de la diplomatie et de la défense commune.

Le gouvernement français invite le Parlement à prendre acte, avec satisfaction, des clauses des conventions qui réaffirment les engagements de la France à l'égard de la dynastie husseinite ainsi, que des déclarations du président Tahar ben Ammar sur les institutions futures de la Tunisie. La ratification, sur ces bases des conventions qui ont été conclues, doit permettre l'acheminement progressif vers une réciprocité des droits et une association d'Etats conforme, à la fois, à la pérennité de la communauté franco-tunisienne et à l'organisation du monde moderne ». L'on observe que la France tient à conserver son protectorat malgré l'autonomie interne. La France conserve, ainsi, la mainmise sur la diplomatie et sur la défense de la Tunisie.

Ainsi, dans l'esprit du gouvernement français comme dans celui du Parlement français, le régime de l'autonomie interne ne devait, nullement, se confondre avec le régime de l'indépendance. Pierre Mendes France, qui a été le promulgateur des conventions franco-tunisiennes, et Edgar Faure, qui les a signées et en a obtenu la ratification du Parlement, se rejoignaient pour affirmer, quoi qu'il arrive, la pérennité de la présence française en Tunisie.

Il convient de souligner, ici, que le Néo-Destour et son leader, Habib Bourguiba, n'avaient jamais caché que, dans leur esprit, l'autonomie interne ne constituait qu'une étape dans l'évolution de la Tunisie, l'objectif à atteindre demeurant l'indépendance du pays. Mais Habib Bourguiba, lui-même, était loin de penser que l'autonomie interne allait durer à peine sept mois.

Le régime d'autonomie interne est entré en vigueur le 31 août 1955, date de l'échange, à Paris, des instruments de ratification des conventions du 3 juin 1955. Il a pris fin le 20 mars 1956, date de la signature, toujours à Paris, du protocole d'accord sur l'indépendance de la Tunisie. Il a, donc, été appliqué pendant, exactement, 200 jours, alors que certaines conventions prévoyaient des mesures transitoires échelonnées sur une période de 2 à 20 ans !

En fait, en deux cents jours, les événements s'étaient précipités. Sans aller jusqu'à citer tous ces événements, l'on peut retenir les éléments déterminants suivants :

1 / L'imprécision de certaines clauses conventionnelles a conduit à des interprétations extensives, à la faveur de ce qu'il a été convenu d'appeler la politique des « petites négociations » qui a eu pour effet de dépasser le cadre des conventions. Il en a été ainsi, notamment, en matière de maintien de l'ordre public où l'on avait enregistré le transfert précipité, à l'autorité tunisienne, des pouvoirs de police qui devait se faire, initialement, au bout deux ans.

2 / L'opposition de Salah ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, aux conventions du 3 juin 1955, a engendré un climat insurrectionnel qui a conduit Bourguiba à demander et à obtenir l'octroi, par la France, au gouvernement tunisien, de moyens juridiques et matériels excédant le cadre de l'autonomie interne. Le 26 novembre 1955, le gouvernement français admit la nécessité, de mettre le gouvernement tunisien, en mesure de faire face, avec des moyens appropriés, aux nécessités de l'ordre public. Cette décision fut à l'origine de l'accroissement progressif des pouvoirs de police du gouvernement tunisien. Ainsi, l'opposition yousséfiste a été rentable en définitive, pour la cause tunisienne et pour la démarche de Bourguiba.

3 / la politique suivie, pas la France, au Maroc, dont elle avait reconnu, le 6 novembre 1955, la vocation à l'indépendance, ne pouvait manquer de retentir, sur la conjoncture tunisienne. L'opposition yousséfiste avait trouvé un appui, aussi appréciable, qu'inattendu, dans la politique française, définie pour le Maroc, par la déclaration de la Celle Saint-Cloud du 6 novembre 1955. Pour Bourguiba, cette déclaration avait le grand mérite de prononcer le terme magique d'indépendance. Dès lors, le problème de l'indépendance de la Tunisie ne pouvait plus être éludé et Bourguiba se chargea de le poser, en termes non équivoques, à Paris. Lui faisant écho, Mendes France, dans un article intitulé « Prenons les devants », publié le 24 novembre 1955, insista sur la nécessité de reconsidérer les rapports franco-tunisiens à la lumière des rapports franco-marocains. Un appui quasi officiel qui devait renforcer la position de Bourguiba.

Animé par le souci de consolider la position de Bourguiba, face à celle, considérée comme extrémiste de Salah ben Youssef, le premier gouvernement français, constitué après les élections du 2 janvier 1956, allait reconnaitre l'indépendance de la Tunisie. Dans sa déclaration d'investiture du 31 janvier 1956, Guy Mollet, président du Conseil, indiquait, en effet, à l'Assemblée nationale que les principes de notre politique en Tunisie, ne sauraient être différents de ce qu'ils sont au Maroc. Guy Mollet affirmait, à cette occasion, que « les conventions du 3 juin 1955, ne s'opposent pas à ce que la Tunisie bénéficie de l'indépendance, dans une interdépendance organisée ». En outre, Guy Mollet donnait un ultime coup de chapeau à l'article 6 de la Convention générale franco-tunisienne de 3 juin 1955, relatif au principe de réciprocité des droits civiques. Il annonçait son intention, non suivie d'effet, d'ailleurs (malheureusement), de mettre en ½uvre ce principe. Dommage.

La déclaration du gouvernement français ayant été approuvée par l'Assemblée nationale, des négociations furent ouvertes, entre les gouvernements français et tunisien, au sujet de l'indépendance du pays. Après avoir failli échouer, ces négociations aboutirent à la conclusion d'un protocole d'accord, le 20 mars 1956, entre Tahar ben Achour, président du Conseil tunisien et Christian Pineau, Ministre des Affaires étrangères français. Ce protocole stipule :

1 / Le traité du 12 mai 1881, improprement appelé traité du Bardo, pourtant signé à Kassar Saïd, ne peut plus régir les rapports franco-tunisiens.

De l'affirmation de ce principe, découle l'exercice, par la Tunisie, de ses responsabilités en matière d'affaires extérieures, de sécurité et de défense ;

2 / Celles des dispositions des conventions du 3 juin 1955 sur l'autonomie interne qui seraient en contradiction avec le nouveau statut de la Tunisie, Etat indépendant et souverain (savourez cette expression avant qu'elle ne disparaisse à jamais sous le néocolonialisme qatari), seront modifiées ou abrogées.

De l'affirmation de ce second principe découle la révision des conventions du 3 juin 1955.

3 / Dans le respect de leurs souverainetés, la France et la Tunisie conviennent de définir ou de compléter les modalités d'une interdépendance librement réalisée entre les deux pays, en organisant leur coopération, dans les domaines où leurs intérêts sont communs, notamment, en matière de défense et de relations extérieures.

De l'affirmation de ce troisième principe, découle l'éventualité de la conclusion d'un traité d'amitié et d'alliance, destiné à sceller l'interdépendance entre la Tunisie et la France.

                                       De l'interprétation du protocole d'accord du 20 mars 1956

Ces trois principes étant, formellement, posés, le dernier paragraphe du protocole du 20 mars 1956 précisait que « les négociations doivent reprendre, en vue de conclure, dans des délais aussi brefs que possible, les actes nécessaires à leur mise en ½uvre » c'est dire que, tant que les actes destinés à assurer la mise en ½uvre des principes posés dans le protocole du 20 mars 1956 ne sont pas intervenus et régulièrement ratifiés, le statu quo doit être, en simple logique, maintenu. La Tunisie, aux yeux de la France, restait un protectorat bénéficiant de l'autonomie interne. Telle était, du moins, l'interprétation juridiquement correcte du Ministère des Affaires étrangères français qui, en même temps qu'il rendait public le protocole du 20 mars 1956, faisait diffuser un communiqué indiquant que « le gouvernement français a l'intention, en application des règles constitutionnelles françaises, de soumettre, en temps utile, à la ratification du Parlement, les accords du 20 mars 1956 ».

Le gouvernement tunisien, de son côté, n'a jamais admis cette interprétation. Bourguiba qui a succédé à Tahar ben Achour à la tête du gouvernement, a, toujours, considéré que le protocole du 20 mars 1956, quoique non ratifié, donnait à la Tunisie vocation immédiate à bénéficier de tous les attributs liés à la qualité d'Etat indépendant. Le gouvernement français résista quelques mois aux prétentions de Bourguiba qui ne se gênait pas de prendre des mesures unilatérales, telles que celles ayant dépouillé le Haut-commissaire de France en Tunisie et le Général français, commandant supérieur des troupes de Tunisie, de leurs prérogatives de ministre des affaires étrangères et de la défense, du gouvernement tunisien.

Le 15 juin 1956 Bourguiba finissait par venir à bout de la résistance du gouvernement français. Un accord sur la représentation diplomatique était conclu qui reconnaissait, à la Tunisie, l'exercice, effectif, de ses responsabilités en matière d'affaires extérieures. A la faveur de cet accord, et sans attendre sa ratification par les chefs respectifs des Etats français et tunisien, la Tunisie était admise, avec l'appui de la France, à l'ONU.

Le 21 juin 1956, un accord relatif à la constitution de l'armée nationale tunisienne est signé, entre les deux gouvernements. Enfin, le 29 août 1956 a eu lieu un échange de lettres portant sur la cession de Radio-Tunis. La Tunisie est, enfin, indépendante.

                                                                    LE DISCOURS DE CARTHAGE

Déclaration faite le 31 juillet 1954, à Carthage, par M. Mendes France, Président du Conseil français, au nom du gouvernement français à S. A. le bey de Tunis,

« Monseigneur,

C'est un ami qui vient vous voir, ami de votre Altesse et ami de votre pays. C'est aussi le chef du gouvernement de la France, de la France qui a tant fait pour la Tunisie.

Je sais, Altesse, vos soucis et votre tristesse devant la situation actuelle de votre royaume. Ces soucis, cette tristesse, sont également les miens.

J'ai donc tenu à venir vous exposer moi-même aujourd'hui, avec M. le ministre Christian Fouchet et M. le maréchal Juin, les propositions du gouvernement français à l'égard des problèmes que posent les relations entre nos pays et nos peuples.

Ces problèmes ont été compliqués beaucoup plus par la violence des attentats et par l'opposition de thèses purement doctrinales que par un antagonisme réel et profond des intérêts en présence. C'est pourquoi il nous appartient de faire un effort, non seulement de conciliation mais aussi de réalisme et de clarté. Le gouvernement français, unanime, y est décidé pour sa part, tout comme le général Boyer de Latour qui vient d'être chargé des fonctions de résident général et qui a toute notre confiance comme il aura certainement la vôtre. Nous faisons cordialement appel à tous ceux qui entendent s'engager dans la voie du progrès et des réformes nécessaires en ce siècle.

Notre politique est une politique libérale, conforme aux traditions de notre histoire aussi bien qu'aux aspirations profondes du peuple tunisien et aux promesses qui lui ont été faites.

L'autonomie interne de l'Etat tunisien est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français qui entend tout à la fois l'affirmer dans son principe et lui permettre dans l'action la consécration du succès. Le degré d'évolution auquel est parvenu le peuple tunisien -- dont nous avons lieu de nous réjouir d'autant plus que nous y avons largement contribué --, la valeur remarquable de ses élites, justifient que le peuple soit appelé à gérer lui-même ses propres affaires.

C'est pourquoi nous sommes prêts à transférer à des personnes et à des institutions tunisiennes l'exercice interne de la souveraineté.

Dès maintenant, et tel est votre désir, un nouveau gouvernement peut être constitué qui, outre la gestion des affaires de la régence, sera chargé de négocier en votre nom avec le gouvernement français les conventions destinées à fixer clairement les droits des uns et des autres. Ces conventions préciseront les obligations réciproques des deux pays et les garanties reconnues à la France et aux Français habitant en Tunisie.

Je tiens à cet égard à préciser la pensée du gouvernement français sans aucune équivoque afin que l'accord se dégage dans une parfaite loyauté et qu'aucune interprétation déraisonnable ne puisse être donnée à mes intentions.

Il est sans aucun doute de l'intérêt commun que la France reste présente en Tunisie. Les services qu'elle rend à votre pays, l'aide culturelle, économique, technique et financière qu'elle lui fournit, la place qu'un grand nombre de Français y occupent et le travail qu'ils ont accompli sont des réalités dont aucun patriote tunisien ne songerait à faire bon marché.

Au surplus, la sauvegarde de la paix dans cette région du globe qui est la nôtre exige l'unité de la défense ; de là découle aussi la nécessité d'une commune politique étrangère. C'est bien pourquoi vos illustres prédécesseurs ont tenu, comme vous tenez aussi, à ce que la France assure la sécurité de votre pays et ses relations internationales, conformément au traité du Bardo.

L'apport de la France à la prospérité de la Tunisie repose, dans une large mesure, sur la présence d'un grand nombre de Français dont le rôle, dans les branches d'activité les plus diverses, a puissamment contribué au développement et à l'enrichissement de la Tunisie.

Les Français, en échange de leurs services passés et présents, du rôle qu'ils peuvent et doivent jouer dans l'avenir, ont acquis le droit de vivre et de travailler en Tunisie, droit dont personne ne songe à les priver. Il ne s'agit pas seulement de défendre les situations qu'ils se sont acquises. En vérité, ils doivent continuer, eux, leurs fils et les fils de leurs fils, une tâche qui répond à l'intérêt du pays et de tous ses habitants.

Leur action doit, non seulement se poursuivre, mais se développer dans un climat de confiance et d'amitié.

Vous continuerez de trouver parmi eux tous les concours pour moderniser et développer votre royaume et pour vous aider à satisfaire les immenses besoins économiques et sociaux résultant de l'expansion démographique de votre peuple. Vous penserez comme moi que le gouvernement tunisien souhaitera trouver en leur expérience économique le concours de consultations utiles.

Outre la part qu'ils pourront prendre notamment à la vie municipale, la représentation et la défense de leurs intérêts au sein d'assemblées qui leur seront propres, les Français doivent avoir les moyens pratiques de faire assurer le respect des règles de droit inscrites en leur faveur dans les conventions. Ils ne devront supporter aucun préjudice discriminatoire de droit ou de fait. En cas de violation des conventions ou d'abus de pouvoir, la France, comme la Tunisie, devront pouvoir recourir à une procédure arbitrale franco-tunisienne dont la saisine aura une valeur suspensive selon des conditions à déterminer.

Aussitôt après la conclusion de nos conventions, l'autonomie interne sera définitivement acquise sans aucune restriction ni limitation que celles qui résulteront de ces conventions elles-mêmes. Nous sommes certains, connaissant les sentiments de Votre Altesse, et les aspirations de son peuple, que les réformes marqueront un progrès démocratique dans les institutions. On peut également souhaiter qu'elles comportent toutes les mesures assurant à ce pays les garanties qu'offre, dans un Etat moderne, le contrôle d'un tribunal administratif suprême.

Nous n'avons pas le droit d'oublier non plus que les réformes politiques seraient de peu de portée si elles ne s'accompagnaient d'une action administrative, économique et sociale destinée à améliorer les conditions d'existence du pays et à tirer tout le parti possible de ses ressources matérielles et humaines. Vous ne pouvez pas douter que, pour cette grande tâche de progrès et de justice, le concours de la France vous soit toujours acquis.

Encore faut-il, pour que nous puissions nous y attacher utilement, que le calme revienne dans les esprits. Faisons appel au concours et à la compréhension de tous ceux qui, comme nous-mêmes, souhaitent une solution prochaine à nos problèmes. Demandons à tous ceux qui détiennent une autorité et une influence, demandons à la presse, aux groupements et aux associations de toutes sortes, de faire entendre autour d'eux la voix de la sagesse et de l'amitié entre des hommes qui doivent collaborer et qui ont été malheureusement divisés.

Au cours de ces dernières semaines, les violences ont redoublé comme si elles voulaient gagner de vitesse nos décisions et creuser un fossé entre les populations appelées à s'entraider fraternellement.

Comme vous-même, j'ai le droit d'espérer qu'un terme sera mis maintenant à ces violences. S'il fallait affecter plus de moyens pour les maîtriser, le gouvernement français n'hésiterait pas à envoyer tous les renforts nécessaires ; s'il fallait recourir à des mesures draconiennes d'ordre public, à son regret, il les prendrait.

Si de nouveaux attentats venaient endeuiller ce pays, les sanctions, je dois le dire loyalement, seraient d'une rigueur que ne mitigerait aucun ménagement car notre devoir consiste, n'est-il pas vrai, à hâter l'heure de la conciliation et des réformes sur le sens desquelles aucun désaccord n'a plus lieu de subsister entre nous.

De toute manière, le terrorisme n'atteindra pas le but qu'il poursuit, il n'entravera pas les déterminations politiques que nous avons prises. Tout au plus, il risque d'en retarder le succès, tout en imposant à votre peuple des souffrances imméritées.

Vous n'ignorez pas, Altesse, que vous pouvez compter sur la bonne volonté entière du gouvernement français. C'est pourquoi j'ai tenu à venir, dans cette circonstance qui doit être heureuse pour nos deux pays, vous apporter moi-même le message amical du peuple français. Je regrette vivement que mon séjour auprès de vous soit trop bref, en raison d'affaires pressantes qui me rappellent à Paris. J'espère pouvoir revenir prochainement pour une durée moins limitée. J'espère surtout que notre entretien d'aujourd'hui aura pu contribuer à une meilleure compréhension entre nos deux peuples, qui doivent reprendre la route sur laquelle ils ont ensemble réalisé tant de progrès déjà en trois générations.

La meilleure garantie des intérêts des uns et des autres, la meilleure chance d'avenir pour la Tunisie entière et pour tous ceux qui contribuent à sa vie, n'est-elle pas, en effet, une intime coopération qui ne peut manquer de se confirmer entre Français et Tunisiens, réunis par tant de profondes affinités et de réelle sympathie ? »

Par Ridha Ben Kacem publié le 20 mars 2013

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