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IB, l'homme invisible d'Abidjan (Maj)

Un serpent de mer agite les eaux troubles ivoiriennes depuis longtemps: Ibrahim Coulibaly, dit I.B. Militaire, rebelle, condamné, disparu... Le «général» du Commando invisible d'Abidjan a été tué le 27 avril.

Mise à jour du 28 avril: Ibrahim Coulibaly, dit «I.B.», chef du «commando invisible», a été tué le 27 avril 2011 par les forces du président Alassane Ouattara dans le nord d'Abidjan. Rival du Premier ministre Guillaume Soro, I.B. était perçu comme une menace par le nouveau régime: le pouvoir lui avait demandé récemment de déposer les armes.

***

Il est un acteur militaro-politique ivoirien qui a des airs de serpent de mer. Douze ans après être apparu au grand jour, le sulfureux Ibrahim «I.B.» Coulibaly sort à nouveau la tête de l’eau. Entre temps, le sergent-chef est miraculeusement devenu général. Il pilote aujourd’hui le «Commando invisible» qui contrôle l’essentiel de la très symbolique commune d’Abobo, à Abidjan. Hier «périmé» et condamné par la justice, il a de nouveau le vent en poupe.

Un homme venu du Nord

Ibrahim Coulibaly est né en 1964 à Bouaké, capitale informelle des rébellions nordistes ivoiriennes. C’est au cours des années 80 qu’il s’engage dans l’armée. En 1990, il est affecté à la garde rapprochée du dernier Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny: Alassane Dramane Ouattara. I.B. niera longtemps rouler pour «ADO», privilégiant son indépendance militaire à toute allégeance au sérail politique qui l’a tant déçu. Mais son patronyme «nordique» (aussi répandu au Burkina Faso qu’en Côte d’Ivoire) et son statut de garde du corps proche des enfants de madame Ouattara lui vaudront définitivement une étiquette de «ouattariste».

En 1999, la question de l’ivoirité commence à empoisonner la présidence d’Henri Konan Bédié. Mais c’est une réforme de la Constitution qui finit de diviser la population. La Côte d’Ivoire expérimente alors les putschs. Une mutinerie militaire se mue en coup d’Etat «de Noël». Ibrahim Coulibaly –que ses hommes appellent «le major»– est en première ligne. Pour gagner en crédibilité, les jeunes putschistes décident de remettre le pouvoir entre les mains du vénérable Robert Guéï. Plus tard, I.B. se dira désappointé par le vieux général enivré par un pouvoir qu’il n’avait pourtant pas cherché. Suspecté de velléités de mutinerie en juillet 2000, le sergent-chef Coulibaly est affecté à l’ambassade de Côte d’Ivoire au Canada. 

Base arrière au Burkina

Le serpent de mer replonge. En octobre 2000, c’est avec du recul qu’il observe la chute du général Guéï et l’élection calamiteuse de Laurent Gbagbo. Son nom est pourtant cité dans l’improbable «complot de la Mercedes noire», qui aurait dû déstabiliser le régime dans la nuit du 7 au 8 septembre 2001. Au fil des mois, c’est surtout à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, qu’un nouveau coup de force se prépare. Dans une villa du quartier Somgandé, l’adjudant Tuo Fozié paraît mener les opérations. Mais le «tôlier» Coulibaly veille depuis la zone excentrée de Wayalguin. Le 19 septembre 2002, les rebelles Zaga Zaga, Watao ou encore Shérif Ousmane fondent sur Abidjan; cependant, I.B. reste à Ouaga, chaperonné par des autorités burkinabè bienveillantes. Il a appris de la précipitation du rebelle centrafricain Bozizé qui s’épuise à force d’incursions stériles depuis le Tchad. Bozizé deviendra pourtant président

I.B., lui, se compare au commandant afghan Massoud. Il se considère comme un membre éminent de l’élite militaire ivoirienne, son grade modeste n’étant qu’une nouvelle preuve des brimades imposées aux Ivoiriens du Nord. Sa fausse modestie cache mal son ambition: descendre un jour le boulevard Giscard-d’Estaing comme le général de Gaulle fut accueilli en libérateur sur les Champs-Elysées.

Il attend son heure. Il écoute son idole –parrain?– Blaise Compaoré qu’il qualifie de «grand président d’un trop petit pays». Depuis des restaurants ouagalais, pas toujours discret, I.B. instruit, par téléphone satellitaire, le politicien en herbe Guillaume Soro, toute nouvelle façade du rebelle Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI).

Condamnation en France

Les rebelles ne prennent pas Abidjan. La Côte d’Ivoire se fissure durablement. Si I.B. jouit, à l’origine, d’une réelle popularité dans le milieu rebelle, les absents ont toujours tort. Au fil des mois, Soro impose sa cravate aux treillis dépareillés, à mesure que les chefs de guerre s’embourgeoisent. Le Burkinabè d’adoption rumine ses cicatrices. Le colosse a des fourmis dans les jambes. Avec une rapidité déconcertante qui ne le déconcerte pas, il obtient un visa pour la France. Le piège se referme: en août 2003, I.B. est arrêté à Paris pour tentative de coup d’Etat. Convaincu que Coulibaly a enrôlé d’anciens légionnaires français, le juge Jean-Louis Bruguière expérimente pour la première fois la toute nouvelle loi française contre le mercenariat.

Relâché sous caution en septembre, et bien que sous contrôle judiciaire, le serpent de mer replonge…

Les mouvements rebelles ivoiriens se muent lentement en «Forces nouvelles». Les relations entre les partisans de I.B. et les pro-Soro se dégradent. En juin 2007, on attribue à Coulibaly l’attentat contre un Guillaume Soro devenu Premier ministre de Laurent Gbagbo, à l’issue des accords de Ouagadougou. Alors que le serpent de mer est aperçu au Bénin, on l’accuse d’avoir fomenté une nouvelle tentative de putsch, le 27 décembre 2007. Un mandat d’arrêt international est lancé contre lui. On le dit réfugié en France. Pourtant, lorsque s’ouvre, à Paris, le procès concernant la tentative de coup d’Etat de 2003, I.B. est absent. Dans une interview accordée à une agence de presse, il affirme se trouver en Belgique…

Le 4 juin 2008, Coulibaly est jugé coupable de «direction ou organisation d'un groupe destiné à la pratique du mercenariat». Par contumace, il est condamné à quatre ans d’incarcération. Comme lui, l’avocat ivoirien Mamadou Diomandé et l’ancien policier français Paul Léonelli écopent de prison; ferme dans un premier temps, avec sursis après appel. Le serpent de mer a de nouveau disparu dans les eaux troubles de la crise ivoirienne…

Le chef du Commando invisible

A l’issue du cafouillage post-électoral de décembre 2010, un mystérieux Commando invisible commence à distribuer des tracts réclamant le départ de Laurent Gbagbo. Le groupe se présente comme «une élite aguerrie au maniement et aux techniques militaires de pointe». Le 27 février, le voile tombe: dans un communiqué diffusé sur Internet, le «commando» affirme être dirigé «par le GENERAL Ibrahim Coulibaly, dit IB». Les majuscules du mot général ne laissent aucun doute sur les ambitions réaffirmées de Coulibaly…

Pour se donner des airs plus respectables, et même si l’imbrication des mouvements reste confuse, le Commando finit par revendiquer le nom Forces de défense et de sécurité impartiales (FDSI). Il rassemble des éléments des Forces nouvelles –comme le mythique commandant de zone Zackaria Koné–, des vétérans des forces spéciales ivoiriennes et des chasseurs traditionnels, toujours très craints en Côte d’Ivoire. Des correspondants parisiens d’Alassane Ouattara orchestreraient la communication du groupe. Une photographie montre Ibrahim Coulibaly avec un bâton de commandement, en train de transmettre des ordres à des hommes en treillis. Pour ne pas commettre deux fois la même erreur, on aime le dire à Abidjan…

Le Comte de Monte Cristo ivoirien croit manifestement tenir sa revanche. «L’invisible» du Commando est désormais visible, même si le site à sa gloire ne semble plus opérationnel. Si I.B. n’a pas réuni autour de lui toute l’opposition armée, il semble, à nouveau, avoir le vent en poupe. Et son armement laisse supposer des soutiens conséquents…

Ibrahim Coulibaly est un conquérant frustré de n’avoir jamais joui très longtemps de ses conquêtes. Sa carrière est celle d’un pistolero qui navigue de fusillades en traversée du désert. Pour les uns, I.B. est celui qui a introduit la violence militaire dans un Etat qui n’avait jamais connu de putschs. Pour les autres, il est le militant désintéressé qui s’est «toujours offert en sacrifice». Pour les uns, il est la pièce maîtresse de complots militaires ivoiriens, aboutis ou non. Pour les autres, il est tantôt la marionnette d’un Compaoré qui se garde pourtant de l’envoyer au front, tantôt l’épouvantail d’un Ouattara pourtant impuissant.

Les aficionados d’I.B. le vénèrent aujourd’hui comme le messie. Mais les Ivoiriens sont fatigués des hommes providentiels au parfum de Nativité. Après le «Père Noël» Robert Guéï et le «Christ de Mama» –Laurent Gbagbo–, n’en jetez plus…

Damien Glez

Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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