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Des combattants pro-Ouattara arrivant dans une rue d'Abobo, un quartier d'Abidjan, le 27 mars. Reuters/Luc Gnago
Des combattants pro-Ouattara arrivant dans une rue d'Abobo, un quartier d'Abidjan, le 27 mars. Reuters/Luc Gnago

La bataille d’Abidjan a commencé

Ces derniers jours, les forces pro-Ouattara ont pris la capitale Yamoussoukro et le grand port de San Pedro. Elles sont maintenant face au camp Gbagbo à Abidjan.

Après quatre mois de pourrissement —une carte savamment jouée par Laurent Gbagbo, le président sortant, depuis le second tour de la présidentielle le 28 novembre—, la situation s’accélère en Côte d’Ivoire. Depuis le 28 mars, les forces pro-Ouattara avancent à un rythme soutenu vers Abidjan, ne trouvant guère de résistance sur leur passage. Tiébissou, Soubré, Daloa, Bondoukou, Abengourou et Toumodi, une ville située à 200 km d’Abidjan… Autant de villes qui sont tombées en moins de 48 heures, sans combat majeur.

Les Forces de sécurité (FDS) fidèles au camp Gbagbo partent désormais avec armes et bagages, avant l’arrivée des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) pro-Ouattara, composées d’anciens rebelles des Forces nouvelles (FN) et de membres de l’armée régulière ayant fait défection à Laurent Gbagbo. Du coup, les chutes hautement symboliques de la capitale Yamoussoukro, de Gagnoa et du port de San Pedro, mercredi 30 mars, ont paru aussi faciles que spectaculaires. Mais la peur est à son comble à Abidjan, où se replieraient les forces pro-Gbagbo, se préparant vraisemblablement à une explication finale qui risque de tourner au massacre.

Yamoussoukro, tout un symbole

La prise de Yamoussoukro, la capitale politique, est très importante sur le plan symbolique. La ville natale du père de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny (au pouvoir de 1960 à sa mort en 1993), est en effet située au cœur du pays baoulé. Cette ethnie, qui représente le quart de la population, est celle du successeur désigné de Houphouët-Boigny, l’ancien président Henri Konan Bédié, rallié avant le second tour de la dernière présidentielle à Alassane Ouattara. Des scènes de liesse ont marqué l’arrivée des FRCI, dont les colonnes ont été suivies et applaudies par les jeunes.

Peuplée de 240.000 habitants, située à 240 km au nord d’Abidjan, Yamoussoukro, où Félix Houphouët-Boigny avait fait construire une basilique aussi grande que celle de Saint-Pierre, à Rome, se trouve sur l’axe Abidjan-Bouaké. C’est la quatrième ville du pays après Abidjan, Bouaké et Daloa. Elle est restée, après la partition de fait du pays entre «nordistes» et «sudistes», en zone gouvernementale, tandis que Bouaké, le fief de la rébellion nordiste de 2002, est devenue la capitale de l'opposition, plaçant tout le nord du pays sous administration des Forces nouvelles (FN), l’ex-rébellion.

Centrale dans les accords de paix qui ont suivi la rébellion «nordiste» de 2002 ou ce que certains Ivoiriens appellent «la première guerre de l’ivoirité», Yamoussoukro a abrité des contingents importants de la mission des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) et de la force française Licorne (déployée en 2002). Lors des événements de 2004, une offensive de Laurent Gbagbo contre la France avait été menée depuis Yamoussoukro. Deux avions pilotés par des mercenaires biélorusses et des Ivoiriens avaient bombardé une position française à Bouaké, faisant 9 morts et 37 blessés parmi les soldats français. L’armée française avait réagi dans les quinze minutes, en détruisant toute la force de frappe aérienne du gouvernement Gbagbo: deux Sukhoï basés à Yamoussoukro. Des troubles avaient ensuite éclaté à Abidjan, marqués par l’affrontement entre les Jeunes patriotes et l’armée française, avec la mort d’au moins 67 civils ivoiriens à l’hôtel Ivoire, et l’évacuation de 9.000 Européens, majoritairement français.

La prise de Daloa et de Gagnoa, en pays bété (l’ethnie de Laurent Gbagbo, 15% de la population) marque aussi le début de la fin pour le président sortant. Le port de San Pedro, d’où l’essentiel de la production de cacao est exportée, est lui aussi tombé sans encombre aux mains des FRCI.

L'ONU prend une résolution

Alassane Ouattara a demandé pendant deux mois, en janvier et février, «l’usage de la force légitime» par des puissances étrangères, pour déloger Laurent Gbagbo du palais présidentiel. Peine perdue. L’Union africaine (UA) s’est enlisée dans les médiations successives, avant de reconnaître unanimement la victoire d’Alassane Ouattara. De son côté, le Nigeria n’a pas mis en œuvre la menace d’un commando sur Abidjan, brandie pendant plusieurs semaines par son président Goodluck Jonathan. C’est qu’au Nigeria, il y a deux diplomaties: celle du pouvoir et celle du pétrole. Or, il se trouve que le plus grand producteur africain d’or noir est lourdement pénalisé par son «mismanagement». Incapable de gérer une raffinerie sur son propre territoire, il dépend terriblement de celle qui se trouve à Abidjan –l’empêchant de faire de la ville une cible militaire.

La communauté internationale, incarnée par les Nations unies, en pointe au moment de faire valoir le résultat d’une des élections les plus encadrées d’Afrique et d’empêcher le hold up électoral de Laurent Gbagbo, ne fait plus qu’accompagner le mouvement. La résolution 1975 adoptée mercredi 30 mars au soir à New York, à l’unanimité des 15 membres du Conseil de sécurité, «exhorte Laurent Gbagbo à se retirer immédiatement» au profit d’Alassane Ouattara. Le Conseil de sécurité apporte «son soutien» à l’Onuci pour recourir à «toutes les mesures nécessaires» pour assurer son mandat de protection des civils. En clair, c’est la fin d’une interprétation restrictive du mandat de l’Onuci –le Coréen Choi, envoyé spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire, ne souhaitant pas être tenu pour responsable d’une déflagration générale. Désormais, l’Onuci a le feu vert pour frapper militairement, notamment contre l’usage d’armes lourdes dirigées contre la population civile.

Le coup de pouce pourrait être décisif: à l’heure où s’engagera la bataille d’Abidjan, les contingents de l’ONU pourront se montrer plus offensifs. De même que leur renfort français, la force Licorne, forte de 900 hommes qui connaissent bien le terrain.

Où est Laurent Gbagbo?

Voilà plusieurs semaines qu’on n’a pas entendu l’omniprésent président, dont la propagande, déversée sur les ondes de la Radio-télévision ivoirienne (RTI), a contribué à chauffer les esprits à blanc. Laurent Gbagbo devait s’adresser au pays mercredi soir. Un discours reporté, sans explication. La tension serait aussi à son comble au palais présidentiel, où des désaccords se font jour au sein du couple présidentiel. Paris a accusé mercredi soir des forces spéciales du camp Gbagbo d’avoir tiré à la Kalachnikov sur une voiture d’escorte de Jean-Marc Simon, l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire. Un incident qui a fait deux blessés légers.

Alors que Laurent Gbagbo demande un «cessez-le-feu immédiat» et «l’ouverture du dialogue», la réponse d’Alassane Ouattara a été ferme : «C’est à Gbagbo de déposer les armées, c’est à Blé Goudé d’arrêter de manipuler la jeunesse.» Charles Blé Goudé, le ministre de la Jeunesse et leader des Jeunes patriotes de Laurent Gbagbo, a fait enrôler des milliers de jeunes au sein de l’armée depuis le 21 mars à Abidjan. La grande question reste de savoir si ces jeunes prendront vraiment les armes, le moment venu, sans céder à un mouvement de sauve-qui-peut général des forces fidèles à Laurent Gbagbo, face à l’avancée du camp Ouattara.

Anne Khady Sé

 

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Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

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