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Mali: «L’Aqmi était venue en Messie», déplore le Gouverneur de Tombouctou

Rencontré chez-lui à Bamako juste après son retour de la prière du vendredi 8 février dernier, le colonel-Major Mamadou Mangara s'explique: «Quand quelqu'un vient vous dire: « Vous avez faim, je vous donne à manger, vous avez soif, je vous donne à boire, vous êtes malade, je vous soigne(...) », vous risquerez de le suivre».  L'interviewé revient largement  sur les raisons qui empêchent jusqu'à présent le retour de l'administration malienne dans les régions du nord reconquises et estime que le contexte est favorable pour l'organisation d'élections.

 

Colonel-Major Mamadou Mangara

ALAKHBAR: Pourquoi l'administration n'est-elle pas de retour dans les régions reconquises?

Colonel-Major Mamadou Mangara: Avec la bénédiction de nos partenaires stratégiques, en première ligne la France, les régions du nord (Tombouctou, Gao et Kidal) ont pu enfin être libérées, mais pas totalement. Si Tombouctou et Gao sont effectivement libérés, les affrontements et bombardements continuent à Kidal. Mais avant la libération, nous nous étions réunions au niveau du département de l'Administration territoriale pour mener des réflexions sur le retour de l'administration dans les régions libérées.

Il y aura, c'est sûr, un retour pour ne pas créer trop de vide. Mais nous allons commencer par le volet sécurité. Il faut que les populations se sentent sécurisées et que l'administration, elle-même, se sente sécurisée. Si je dis: «Administration» c'est avec un grand ''A''. Les services techniques vont suivre, l'éducation, la santé, l'hydraulique et autres. Le retour sera donc progressif, mais sans trop de délai entre ses différentes phases.

Les responsables, les directeurs régionaux  et le commandement de l'administration seront les premiers sur le terrain, mais ce sera après la remise en place des infrastructures de travail. Je veux parler des bureaux, car à l'heure où je vous parle tous les bureaux ont été saccagés et   systématiquement vandalisés, il n'en existe pratiquement plus.

ALAKHBAR: Pensez-vous que les populations pourront attendre tout ce temps?

 C. Major Mamadou Mangara: La population est dans l'élan incontrôlé de retour. Pour qui connait la vie à Bamako elle n'est pas facile pour ces déplacés venus du nord. Il y a une dame qui disait qu'elle préfère aller mourir à Gao que de rester dans la souffrance et de perdre sa dignité à Bamako. La population est donc plus pressée de retourner que l'administration. Mais, il n'est pas souhaitable d'aller pour aller. Nous allons les conscientiser d'abord et remonter le moral avec le peu que nous disposons tant matériellement que financièrement. Et nos partenaires sont prêts à nous accompagner dans ce que nous sommes en train de faire.

ALAKHBAR: La population peut-t-elle se sentir libre sans la présence de l'autorité en l'occurrence l'administration?

 C. Major Mamadou Mangara: Nous n'avions pas baissé les bras; nous étions depuis le 5 mars 2012, en contact avec les populations. Et le mercredi 30 janvier dernier nous avons rouvert des classes dans deux quartiers à Tombouctou. L'administration était là pour faire l'état des lieux et superviser la restauration de certaines infrastructures notamment celles de  communication. Les terroristes avaient  saccagé le système de communication téléphonique. On m'a même demandé de qualifier cela, mais il me manquait les termes. C'est vraiment cynique. L'essentiel, dans tous les cas, c'est que les populations nous ont vus. Je n'étais pas seul, j'ai été accompagné par le président du Conseil régional, le président du Conseil de cercle de Tombouctou, les préfet et maire de Tombouctou.

ALAKHBAR: Vous étiez à Tombouctou, vous avez donc constaté que les composantes arabes et tamashek ont tous fui la ville ? 

C. Major Mamadou Mangara: Je n'ai pas vu d'Arabes ou de Tamasheks blancs restés à Tombouctou. Ils sont partis par peur. Pourtant, il existe un comité de gestion de crise dans tous les cercles du pays pour éviter des débordements.

Leurs boutiques des Arabes ont été aussi pillées, mais ce qu'il faut par ailleurs noter c'est qu'on a retrouvé des armes et des munitions dans certaines de ces boutiques. Tout le monde s'interroge pourquoi? Ces gens, qui étaient supposés nous garder, ont trahi. Oumar Ould Hamaha (dirigeant de l'un des plus importants bataillons du mouvement Ançar Dine), qui disait qu'«on va aller du lever au coucher du soleil», est né et a grandi à Tombouctou. Sanda Ould Bouhamama, (porte-parole d'Ançar Dine) est né et a grandi à Tombouctou. Et Mohamed Ahmed  est né et a grandi à Tombouctou. Ce dernier était même imam d'une mosquée,  mais il s'set permis de toucher à la dignité intime des femmes.

ALAKHBAR: Qu’en est-il du retour des populations déplacées vers d'autres pays?

 C. Major Mamadou Mangara: Il y a beaucoup qui sont en déplacement extérieur vers la Mauritanie, le Niger ou le Burkina Faso.  Mais le retour ne les concerne pas seuls, il y a aussi les déplacés à l'intérieur du pays. C'est une programmation. Tous les départements ministériels font leur préparation intellectuelle et matérielle en vue de faciliter le retour de ces déplacés. Tous les départements sont représentés au niveau des directions régionales et chacun s'attèle à faire son travail autant qu'il peut.

Toutefois, le retour ne peut aller qu'avec l'accord des pays voisins. À l'exception des deux régions du sud à savoir la Guinée et la Côte d'Ivoire, les cinq autres qui entourent le pays, parce que le Mali est un pays continental avec sept frontières, ces cinq partagent avec nous le même partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme. Ensemble, nous avons fait tellement de démarches sur le plan militaire pour conjuguer les efforts et pour éviter que nos zones soient des sanctuaires de ces terroristes.

ALAKHBAR: Ce partenariat transsaharien n'a pas empêché l'installation d'Ami dans le nord du Mali.

 C. Major Mamadou Mangara: L'Aqmi était venue en Messie. Quand quelqu'un vient vous dire : «Voilà, vous avez faim, je vous donne à manger, vous avez soif, je vous donne à boire, vous êtes malade, je vous soigne. Je me marie même à vos filles, je suis avec vous, je suis un musulman et nous partageons la même foi».  Quand quelqu'un vient vous dire tout cela,  vous risquerez de le suivre.

ALAKHBAR: Voulez-vous dire que la faute incombe à l'Etat malien?

 C. Major Mamadou Mangara: La faute, c'est le sous-développement. La faute, c'est la pauvreté. Et puis, les gens sont très éloignés; souvent ou arrive même pas à imposer les taxes et impôts tellement qu'ils sont éloignés tellement la vie est aussi dure dans ces régions du nord.

ALAKHBAR: Qu'est ce que le Mali a-t-il fait pour contrecarrer cette offre juteuse d'Aqmi ?

 C. Major Mamadou Mangara: Nous avons lancé deux grands organes;  le premier c'est l'agence de développement du nord du Mali qui est assez costaud et qui agit dans le cadre du développement et de la réinsertion socio-économique des jeunes et de toute la population pratiquement. Cet organe, financé initialement à hauteur de 10 milliards de francs Cfa,  a été mis en place depuis les années 92 pour développer le nord. Il a été appuyé par les partenaires du Mali. Le deuxième organe s'agit d’un programme spécial qui prenait en charge la restauration de certaines infrastructures de base, le retour à la vie normale en donnant plus d'espoir aux gens et en  les subventionnant, souvent même en leur donnant gratuitement de l'argent pour mener du commerce, évoluer dans l'artisanat, faire de petits métiers ou d'autres activités génératrices de revenues.

ALAKHBAR: Malgré tout, le nord se dit toujours marginalisé.

 C. Major Mamadou Mangara: Le nord se dit sous-développé mais que les populations du nord viennent voir le sud.  Le sud n'est pas autant développé, la capitale Bamako d'accord, mais allez y dans les confins de Sikasso (troisième région) ou dans les confins de Kai (premier région), vous verrez de la pauvreté. Si on ne va  pas voir le voisin on ne se rendra pas compte de sa souffrance !

Cependant, les choses s'améliorent au nord. Pour quelqu'un qui a fait Kidal en 1985- J'ai été commandant de compagnie à Kidal en 85- En ce moment, chacun était tenu de prendre trois bidons de 20 litres d'eau pour la consommation journalière. Mais actuellement, il y a la douche, de l'électricité et on suit même la télévision. Donc, un grand pas a été franchi.

ALAKHBAR: Ce pas n'a pas été franchi en matière d'infrastructure routière. Il faut emprunter une piste quasi impraticable pour aller à Tombouctou.

 C. Major Mamadou Mangara: Ce n'est pas seulement un problème d'infrastructures routières, il y a même un déficit de repères quand on fait le déplacement, ce sont des zones difficiles. Mais il est prévu le bitumage d'une route longue de 874 kilomètres, pour relier Ségou à Tombouctou. Le Mali est  un pays pauvre et vaste. Tombouctou seule occupe 40 % du ce territoire national. Si on veut faire ces réalisations,  il faut alors être sérieusement nanti et bénéficier de l'aide nos partenaires.

ALAKHBAR: Un autre sujet: la classe politique parle d'élections et le Mali n'a pas retrouvé tout son territoire?

 C. Major Mamadou Mangara: Il faut savoir que l'organisation d'élections fait partie de la feuille de route du gouvernement de la transition. L'intégralité territoriale est en première position dans cette feuille de route et il y a, en deuxième lieu, l'organisation d'élections crédibles.

ALAKHBAR: Mais est-ce qu'il est possible de tenir des élections dans le Nord?

 C. Major Mamadou Mangara: Je suis optimiste de nature. On avait déjà fait le travail, tout le travail a été calé pour avril 2012, même au niveau des fractions. Les fractions sont comme les villages en zone nomade. Dans toutes les fractions, communes,  arrondissements, cercles jusqu'au niveau de la région, les fiches électorales étaient totalement classées. Tout était fin prêt, le travail nécessaire a été effectué et le matériel acheminé sur place. Les résultats de l'élaboration des fiches électorales sont centralisés au niveau d'une direction chargée des élections avec un délégué général au niveau de l'administration territoriale. Il reste à répertorier ceux qui sont encore en vie, sinon le travail est déjà fait. Je crois que c'est possible d'organiser des élections et les populations sont même pressées que cela soit.

ALAKHBAR: Mais ne pensez-vous pas toutefois qu'il est trop tôt de parler d'élections?

 C. Major Mamadou Mangara: Ça peut paraitre souvent difficile, compte-tenu du fait qu'ils (les islamistes armés) ont miné certains lieux, mais les services du Génie français et malien sont à pied d'½uvre pour déminer et pour désamorcer les pièges des terroristes. En tout cas de mon humble avis le pays ne se reconnaitra que lorsqu'il y a des élections. Sinon la transition n'est pas une situation favorable. Il faut qu'on soit dans une situation légale avec un président et des institutions en place.

ALAKHBAR: Voulez-vous ajouter quelque chose ?

C. Major Mamadou Mangara: Je lance un Message.  Le gouverneur de Gao et moi-même avons fait le déplacement dans le nord. Celui de Kidal n'a pas pu le faire en raison de certaines réalités.  Mais nos mots étaient de ne pas placer le c½ur avant la raison. La vengeance, comme on le dit  élémentairement, se mange à froid. Il faut que les gens se disent qu'en un moment donné nous avons cohabité et si les gens se sont trompés de cible, il ne faut pas essayer de se venger parce que si l'international est à notre chevet, ces temps-ci, c'est que nous avons été brimés quelque part du point du vue du Droit international, du point de vue dignité et du vue de pas mal de choses. Maintenant si nous-mêmes se mettons à agir en extrajudiciaire ce n'est pas bon. Rien ne sera impuni, mais il ne faut pas que les gens eux-mêmes fassent justice. Ce sera un cycle infernal de violence : «Je tue votre fils, vous me tuez et mon fils vous tuera».

ALAKHBAR  

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