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Un écolier malgache traversant un pont dans la campagne d'Antananarivo. Reuters/Siphiwe Sibeko
Un écolier malgache traversant un pont dans la campagne d'Antananarivo. Reuters/Siphiwe Sibeko

Massacre de 1947: les Malgaches toujours divisés

La commémoration de l'insurrection anti-coloniale est une occasion pour le régime de Rajoelina de raviver la flamme patriotique en pleine crise politique.

Mis à jour du 29 mars 2012: En ce jour férié à Madagascar, les Malgaches célèbrent le 65e anniversaire de l'insurrection contre le pouvoir colonial français. Le Premier ministre malgache Omer Beriziky a émis le souhait que la France lève les restrictions et interdits sur les archives militaires et celles des Affaires étrangères et du ministère des Colonies pour un libre accès aux chercheurs. Les commémorations se déroulent alors que le pays demeure plongé dans une crise politique et insitutionnelle depuis 2009.

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Tous les Malgaches ont entendu parler de «47». Pas besoin de leur en dire plus pour évoquer cette année terrible dans l’histoire de Madagascar, alors sous colonisation française. On associe communément ce chiffre à une journée, le 29 mars. C’est à la faveur de la nuit qu’à cette date du siècle dernier, des Malgaches armés de sagaies lancèrent une attaque contre un camp militaire français et des concessions près de Moramanga, dans la région est de la Grande Île. Ce fut le début d’une révolte contre l’occupant, la France, qui avait décrété cette terre baignée à l’ouest de l’océan indien comme sienne, par une loi d’annexion en 1896. Comment ces hommes, rebelles, insurgés, nationalistes, patriotes, ont-ils pu envisager vaincre un ennemi aussi puissant avec si peu de moyens?

La réponse de l’ordre colonial français fut particulièrement meurtrière et s’étala jusqu’à la fin 1948. Elle fit plus de 89.000 morts selon un rapport de l’état-major français en 1949, mais certains historiens ont depuis revu ce nombre à la baisse et parlent de 10.000 victimes directes, auxquelles s’ajoutent deux à trois dizaines de milliers de personnes mortes dans la forêt où elles avaient fui.

Devoirs de mémoire

A Madagascar, chaque 29 mars donne lieu à des commémorations officielles. Si l’exercice est coutumier, voire routinier, son oubli serait néanmoins injustifiable, voire impardonnable. On se souvient de l’impair du président déchu Marc Ravalomanana qui, en 2005, avait avoué son manque d’intérêt à propos de «1947», car né deux ans après les événements, rappelait-il.

Cette année 2011, pour son troisième 29 mars aux affaires nationales, le président de la Haute Autorité de la Transition (HAT), Andry Rajoelina, n’a pas négligé l’événement. C’est l’ensemble d’un régime, toujours en quête de reconnaissance internationale, qui s’est mobilisé et organisé. Dans la matinée, le Premier ministre malgache Camille Vital s’est chargé des cérémonies dans la capitale Antananarivo avec une importante délégation de son nouveau gouvernement.

Le président de la HAT s’est lui rendu à Moramanga, haut lieu de la rébellion, où il a déposé des gerbes de fleurs sur la stèle commémorative de 1947, ainsi qu'au mausolée d’Ampanihifana, à l’entrée de la ville. Là, selon le président de l’Association des anciens combattants de Moramanga, gisent 2.500 rebelles locaux. Accompagné de son épouse et d’une brochette de ministres fraîchement nommés, Andry Rajoelina a honoré sa promesse faite l’année précédente en inaugurant officiellement un Musée de 1947, avec des photos et documents d’archives, une initiative du ministère de la Culture et du Patrimoine.

Des Malgaches toujours divisés

Dans d’autres villes de l’île, les autorités locales ont procédé à des dépôts de gerbes de fleurs à Mahanjaga au nord-ouest du pays, à Antsirabe au sud d’Antananarivo, et les anciens combattants ont été solennellement remerciés.

Si à Moramanga 31 anciens combattants se sont vus décorés de l'ordre de Libération nationale par Andry Rajoelina, à Mahajanga, une vingtaine d’autres ont reçu une enveloppe de 100.000 ariary (environ 40 euros) remise «en guise de rafraîchissement» par une délégation de dix membres du Congrès de la Transition au nom de leur propre assemblée et de la HAT. La ville a également eu droit à son exposition photos.

Dans la plupart des cas, la célébration d’un culte œcuménique est de mise, en présence des autorités qui figurent en bonne place. Mais, loin d’unir les Malgaches, les commémorations du 29 mars 2011 ont, comme l’année précédente, été marquées par la crise politique qui dure depuis plus de deux ans.

Le professeur Albert Zafy, ancien président de Madagascar, conduisit les partisans de l’opposition dite des trois mouvances (en référence aux trois anciens présidents malgaches qui en font partie), venus très nombreux assister à la cérémonie dans la capitale, «en dépit des avertissements ou intimidations des autorités en charge du maintien de l’ordre», relève Madagascar-Tribune.com. Seul réconfort: cette fois-ci, à Tana, les commémorations de 1947 se sont déroulées dans le calme; elles ont retrouvé un semblant de dignité.

Du patriotisme en temps de crise politique

Cette année, au-delà de l’inauguration d’un musée, on observe une innovation beaucoup moins convaincante —voire franchement démagogique: le remake d’un film historique de Solo Randrasana, intitulé Ilo tsy very. Aux 90 minutes initiales racontant l’histoire du pays dans la lutte anticoloniale se sont raccordées plus d’une vingtaine de minutes de séquences supplémentaires.

L'Express de Madagascar relève que «"Ilo tsy very" se conclut en larmes et en sang sur l'épisode 2009, avec des scènes chocs du 7 février», c'est-à-dire lors de la fusillade d’une foule de partisans d’Andry Rajoelina devant le palais présidentiel à Antananarivo. «Vers la fin, le film historique semble décliner vers un exercice accusateur et de déni, loin d'être neutre et sincère envers ceux qui ont laissé leur vie le 29 mars 1947», regrette le quotidien. Un travers qui n’a pas échappé à certains spectateurs tananariviens qui l’ont vu au cinéma Ritz de la capitale et ont quitté avant la fin de la séance une salle déjà clairsemée.

En revanche, à Antsirabe, une conférence-débat sur les événements de 1947 dans la Maison de la culture de la ville a été suivie d’une projection d’Ilo tsy very qui, commente le journal Les Nouvelles, «n’est autre que le passage du flambeau du patriotisme à toutes les générations futures. La salle a été pleine de jeunes et de moins jeunes». A Moramanga, Andry Rajoelina avait donné le ton en lançant dans son discours officiel «un appel au réveil des jeunes, afin de défendre la Nation à l'image des anciens combattants nationalistes».

Philippe Randrianarimanana

Article publié le 30 mars 2011

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Philippe Randrianarimanana est Franco-malgache, il est spécialiste de Madagascar et la Russie.

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