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Uhuru Kenyatta, président du Kenya : Au nom du père et des Kikuyu (1/4)

La démocratie est une affaire simple : la majorité l'emporte sur la minorité. Au Kenya, à l'issue de l'élection présidentielle du 4 mars 2013, Uhuru Kenyatta l'a emporté, dès le premier tour, sur son adversaire, Raila Odinga. 50,03 % des voix pour l'un contre 43,28 % des voix pour l'autre. Les chiffres imposent leur loi. Reste à savoir ce qui motive le fait que les voix des électeurs se portent plutôt sur l'un que sur l'autre. Au Kenya, là encore, pas de problème ; c'est une simple arithmétique. Kenyatta est le candidat des Kikuyu, très nettement premier des cinq principaux groupes ethniques du pays.

Son colistier, William Ruto, est, quant à lui, le candidat du groupe Kalenjin qui est le troisième/quatrième (les recensements sont à géométrie variable) groupe ethnique. En ce qui concerne Odinga, son groupe est celui des Luo qui dispute aux Kalenjin la troisième place. Et son colistier est du groupe Kamba, quatrième/cinquième groupe ethnique. Kenyatta partait donc avec un avantage numérique appréciable et pouvait penser l'emporter avec certitude : il lui suffisait pour cela de convaincre une partie du deuxième groupe ethnique du pays, les Luhya, qu'il valait mieux voter pour lui que pour son adversaire. Pas difficile quand on appartient à une ethnie qui a largement dominé non seulement la vie politique du pays mais aussi la vie économique et financière. Kenyatta devait l'emporter ; il l'a emporté. Et Odinga a perdu la présidentielle pour la troisième fois. Mathématique.

Mathématique, mais pas nécessairement démocratique. Cela ne dérange guère le Kenya puisque la population s'est déplacée en masse pour aller voter (ce qui prouve qu'elle estime que la voie des urnes est la seule valable pour accéder au pouvoir). Le 27 décembre 2007, la défaite d'Odinga face au président sortant, Mwai Kibaki - un duel Kikuyu-Luo - avait plongé le Kenya dans le chaos. Les « affrontements inter-ethniques » avaient fait alors, officiellement, 1.133 morts et changé la donne politique. Kibaki, le Kikuyu, avait été nommé président de la République, et Odinga, le Luo, à celui de premier ministre. Et un référendum constitutionnel, le 4 août 2010, avait permis d'encadrer les pouvoirs du chef de l'Etat au profit du parlement et des régions. Cette année, Kibaki ne se représentait pas pour un troisième mandat. C'est son adversaire malheureux de 2002, Kenyatta, qui était opposé à Odinga.

Depuis l'accession à l'indépendance du Kenya le 12 décembre 1963 (il y aura cinquante ans cette année), le pays a connu quatre présidents : le « père de l'indépendance », Jomo Kenyatta (1963-1978) ; Daniel Arap Moi (1978-2002) ; Mwai Kibaki (2002-2013) ; et, désormais, Uhuru Kenyatta. Si Uhuru est le fils de Jomo Kenyatta, Odinga est celui d'Oginga Odinga, premier vice-président du Kenya qui sera, par la suite, emprisonné par le chef de l'Etat. Arap Moi, quant à lui, à la mort de Kenyatta, avait été proclamé président par le parti KANU au pouvoir depuis l'indépendance (puis élu en décembre 1992 lors du premier scrutin multipartiste et réélu en décembre 1997). Mwai Kibaki a été, en 2002, le premier président de « l'alternance », mettant fin ainsi à la domination de la KANU grâce au soutien... d'Odinga. Mais Odinga rompra très rapidement (en 2005) avec Kibaki qui avait organisé un référendum constitutionnel renforçant les pouvoirs du président de la République. Cinquante ans après l'indépendance du pays, le duel Kenyatta-Odinga de 2013 serait donc un remake du duel Kenyatta-Odinga des années 1960, les fils continuant de régler les comptes des pères. Pas si simple. Et pour tenter de comprendre ce qui se passe, aujourd'hui, au Kenya, il faut retourner sur les traces de ces deux hommes*.

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32 Européens et 1.800 Africains tués du côté gouvernemental ; 30.000 « rebelles » mis hors de combat, 80.000 incarcérés. Jailli des profondeurs de la forêt, le mouvement Mau Mau a répandu sur cette terre d'Afrique un fleuve de sang qui, au-delà des terrains de parcours des Kikuyu, marque l'histoire des peuples africains et afro-américains. Mais qui s'en souvient ? Pourtant, l'écho du Mau-Mau se faisait entendre, en décembre 1964, de l'autre côté de l'Atlantique, sur cette terre d'esclavage qu'a été l'Amérique. Malcom X déclarait alors : « La meilleure façon d'apprendre à conquérir la liberté consiste à étudier la manière dont Kenyatta l'a apportée aux siens au Kenya, dont Odinga l'a aidé, et l'excellent travail qu'ont fait les combattants de la liberté Mau Mau. Voilà en fait ce qu'il nous faut dans le Mississipi. Ce qu'il nous faut là-bas, c'est le mouvement Mau Mau. En Georgie, c'est la même chose. Et ici même, à Harlem, dans la ville de New York que nous faut-il ? Un mouvement Mau Mau ».

N'ayant jamais accepté la confiscation des terres les plus fertiles par les colons britanniques qui rêvaient de transformer les Hautes-Terres en White Man's Country, les Kikuyu mirent à profit le désarroi de l'Empire britannique, bouleversé par la reconstitution du marché mondial, consécutif à la guerre de 1917, et ses difficultés sur le « front » de l'Inde, pour se regrouper, dès 1920, au sein de l'Association Kikuyu, à l'appel de Harry Thuku. Thuku avait proclamé le caractère sacré du territoire occupé par ses frères et demandé la restitution des terres perdues. Les Missions furent, en fait, l'élément mobilisateur des masses rurales contre les Anglais et leurs alliés nationaux. En refusant la destruction et l'interdiction des pratiques coutumières et rituelles : polygamie, initiations, excision des femmes... les Africains refusaient en fait la destruction de leur équilibre politique et social assuré alors par les groupes ethniques, les classes d'âge, les chefferies. La confiscation des terres, en détruisant le culte des ancêtres, avait créé une situation économique et sociale explosive. Les Missions, vecteur répressif, permirent d'affermir la volonté de lutte des Africains.

Les Kikuyu formaient alors la grande masse du salariat agricole et rural puis, avec l'urbanisation croissante, le sous-prolétariat des faubourgs insalubres de Nairobi. Jomo Kenyatta le notait déjà, en 1930, dans « Au pied du Mont Kenya » : « Les Kikuyu se sentent spoliés et assiégés, menacés dans leur enracinement. A leur abord, 3.000 colons blancs disposent de 42.000 km², tandis qu'ils s'entassent à plus d'un million sur 10.000 km²... La pression du nombre et l'ordre colonial imposent indirectement l'exil : les Kikuyu composent la main-d'½uvre des fermiers européens. L'insécurité s'étend comme un feu de brousse ». Affirmant leur unité dans les mouvements revendicatifs, ouvriers et paysans africains lançaient à travers tout le Kenya, dès 1940 puis à nouveau en 1942, une série de grèves alors que la Grande-Bretagne, une fois encore, se trouvait engagée sur d'autres fronts. Un mouvement irréversible était ainsi enclenché, dont l'aboutissement allait se situer en 1946 avec la proclamation de la constitution, à l'initiative de Jomo Kenyatta, de la Kenya African Union (KAU).

Son programme se fixait pour objectif la solution au problème des terres, la conquête des droits politiques, la fin de la discrimination raciale, la liberté syndicale et le développement de l'instruction publique. Les travailleurs kenyans refusaient non seulement la déculturation, la décivilisation, le retour à la barbarie, mais revendiquaient les droits fondamentaux qui devaient leur permettre d'accéder au rang de société industrielle.

* Le texte qui suit est repris d'un article que j'avais publié le 19 juin 1970 dans « Les Petites Affiches ». Il était intitulé alors : « Jomo Kenyatta. Le vieil homme du Mau Mau et la terre ». D'où une formulation et des références qui fleurent bon les années 1960. Mais à la relecture de ce texte vieux de plus de quarante ans, je n'y trouve pas la nécessité d'y retrancher grand chose. J'avais alors vingt-trois ans et, jeune journaliste, je me préparais à séjourner au Kenya, en Tanzanie et à Zanzibar.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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