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Un bébé recouvert de talc dans le «bloc chirurgical» pour être désenvouté. © Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés
Un bébé recouvert de talc dans le «bloc chirurgical» pour être désenvouté. © Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés

Les enfants du diable habitent à Kinshasa

Des milliers d'enfants tentent de survivre seuls dans la capitale congolaise. Accusés de sorcellerie par leur famille, ils sont «opérés» par des guides spirituels puis jetés à la rue.

Schégués, phaseurs, enfants de la rue… quel que soit le nom qu’on leur donne à Kinshasa, 30.000 à 50.000 mineurs survivent aujourd’hui comme ils le peuvent dans les rues de la capitale congolaise. Véritable société parallèle, autonome et marginalisée qui vit de la débrouille, de la mendicité et de la prostitution, ces enfants ont pourtant une famille. Quelque 25% d’entre eux seulement seraient orphelins. Les autres, c’est-à-dire l’écrasante majorité, ont été chassés de leur foyer par un membre de la famille, après avoir été accusés de sorcellerie.

Caution spirituelle

Si le phénomène est étroitement lié à l’explosion démographique et à la paupérisation croissante de la population de Kinshasa, son ampleur va surtout de pair avec la prolifération des églises dites de Réveil dans la capitale. Plus de 7.000 aujourd’hui, ces communautés indépendantes d’inspiration pentecôtiste (inspiration protestante), charismatiques (inspiration catholique) ou kibanguiste (de Simon Kimbangu, prédicateur des années 1920 qui prophétisa la libération spirituelle, économique et politique de l'homme noir) encouragent un véritable nettoyage social en fournissant une caution spirituelle aux familles en passe de se débarrasser de leurs enfants.

Tirant parti de l’absence de services sociaux et de centres d’assistance, les communautés spirituelles profitent du rapport de proximité qu’elles entretiennent avec les populations, séduites par leurs promesses de chance et de prospérité. Ces prophètes locaux, pasteurs ou visionnaires autoproclamés, s’appuient sur une croyance millénaire en la sorcellerie, qu’elles réinventent à leur profit pour répondre aux préoccupations des familles, désemparées face aux situations de crise qu’elles affrontent.

© Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés
Séance de prières. © Gwenn Dubourthoumieu. Tous droits réservés

L'enfant, bouc émissaire des difficultés quotidiennes

Si le sorcier est traditionnellement un vieillard aux pouvoirs ambivalents, capable de protéger et de menacer, la mythologie urbaine de ces visionnaires en a fait un être maléfique et nocif pour son entourage. Dans leur discours, l’enfant, la grande richesse dans l’ordre des valeurs congolaises, est surtout une âme malléable que les forces du mal utilisent à leur gré. Il devient ainsi le responsable tout désigné des maux qui accablent un foyer.

Une lucrative délivrance peut alors être prescrite aux familles inquiètes, soulagées de trouver un ersatz d’explication et de solution à leurs problèmes. Seuls les parents trop indigents pour payer une séance de confirmation et d’exorcisme s’en passent et jettent directement leur enfant à la rue. Les autres familles enrichissent les pasteurs qui se sont fait une spécialité de ces cas de sorcellerie qu’ils ont donc tout intérêt à valider.

Si ces églises ne préconisent pas l’abandon des enfants, de fait elles le favorisent et le justifient. Les enfants dits «sorciers» constituent en effet près 80% des schégués. Car une fois décrétés sorciers par ces autorités spirituelles, les enfants deviennent des fardeaux officiellement dangereux pour parents, oncles, tantes, grands-mères, et le plus souvent marâtres, dont il est légitime de se débarrasser, même après «opération spirituelle».

«C'est maman qui m'a chassé. Parce que je mangeais trop»

Le jeune Sankas, 13 ans, rencontré au centre ouvert Foyer Père Franck dans le quartier de Matongue, dans la rue depuis l’âge de 8 ans, raconte:

«C’est maman qui m’a chassé. Parce que je mangeais trop. Je réclamais. On m’a injurié et frappé avec un bâton pour que je dise que j’avais la sorcellerie. Maman m’a amené à l’église de Bima [église évangélique de la commune de Bumbu, ndlr]. Là, on a dit que j’étais un sorcier. On m’a mis de l’huile sur les yeux pour me délivrer. Mais quand on est rentrés à la maison, maman a pris mes habits et m’a dit de partir, que j’étais un sorcier.»

La question des aveux, centrale dans le processus de délivrance monté de toutes pièces par les pasteurs, justifie des traitements d’une violence inouïe tant de la part des parents que de l’église. Comme Exaucé, 13 ans, les enfants sont souvent condamnés à une période de réclusion au sein de l’église, rétribuée de diverses façons par les familles (en liquidités ou en biens). Au centre ouvert de l’Oseper dans la commune de Matete, Exaucé raconte:

«Quand ma grand-mère est morte, nous sommes allés à l’église de mon grand-père pour le deuil. Le pasteur m’a désigné. Il a dit que j’avais mangé ma grand-mère. Ils m’ont gardé enfermé à l’église avec des cordes aux pieds et aux mains. Je ne voyais pas dehors. On faisait le jeûne pendant trois jours [méthode courante qui a pour objectif «d’affamer le sorcier qui est en eux», ndlr]. Puis on prenait la purge: un litre d’huile de palme à avaler. On nous mettait dans les yeux une eau qui nous faisait pleurer [de l’eau salée mélangée à des herbes, ndlr]. On me versait la bougie fondue sur les pieds et le front. J’ai fui pour retrouver ma famille. Ils m’ont battu pour que j’avoue [c’est-à-dire pour qu’il accepte qu’il est sorcier, afin qu’on le délivre, ndlr]. J’ai fui dans la rue.»

Exaucé n’a pas avoué, il continue de répéter qu’il «ne comprend rien à la sorcellerie» et a directement retrouvé la brutalité de la rue où règne la loi du plus fort. La majorité des autres enfants finissent par céder à la pression psychologique et à la violence du traitement ou sont de toute façon trop jeunes pour fuir ou s’exprimer. Ils passent alors à un rituel d’aveu collectif, suivi d’une spectaculaire délivrance organisée dans la communauté de fidèles à l’aide d’«intercesseurs». Cet exorcisme «maison» va de la simple onction à l’huile à l’opération chirurgicale réelle en passant par la brûlure à la cire de bougie.

Un «bloc opératoire sprirituel»

La cérémonie pratiquée à la Communauté spirituelle des noirs au Congo, d’inspiration kibanguiste, est une version «douce» de l’opération chirurgicale réelle (rapportée par des ONG de protection de l’enfance locale, comme le centre Mima). La violence dont elle témoigne n’en est pas moins édifiante et caractéristique des ressorts de la manipulation.

Après plusieurs heures de prières et de prêche accompagnés des chants de l’assistance, alors que la température de l’église atteint les 45°C sous la tôle brûlante, les intercesseurs se préparent à la transe. Deux enfants (l’un de 7 mois, l’autre de 2 ans dans ce cas) recouverts de talc sont successivement allongés sur une natte au sein du «bloc opératoire spirituel». Cherchant à se débattre et à fuir, ils sont maintenus sur le sol par la force, tandis qu’un des intercesseurs exerce de fortes pressions sur leur estomac. L’homme finit par appliquer ses lèvres sur le ventre de l’enfant afin d’y pratiquer l’opération «chirurgico-spirituelle». A la suite d’une intense succion, il crache trois morceaux de viande rose pâle devant l’assemblée médusée. Il désigne ces bouts de viande crue, probablement dissimulés dans la bouche (du poulet au jugé), comme de la chair humaine. C’est en effet en ingérant de la chair humaine dans le «deuxième monde» (le monde nocturne des forces du mal) que l’enfant reçoit la sorcellerie. Dans le premier monde, l’enfant mange du pain, des bonbons ou même du poisson préparé par un inconnu ou un membre de la famille qui a lui-même la sorcellerie.

Interrogée sur les signes qui ont poussé la grand-mère du petit garçon de 2 ans à soupçonner son petit-fils d’être ensorcelé, elle répond qu’il déféquait au lit toutes les nuits et avait des poussées de fièvre. Aucun événement accablant n’était survenu dans la famille. L’enfant «n’avait mangé personne», moyen par lequel les sorciers nuisent à leur entourage pour s’enrichir dans le second monde et les personnes qu’ils mangent sont malades ou perdent leur emploi, etc. Mais il ne guérissait pas: signe flagrant de sa sorcellerie pour sa grand-mère et non de l’incompétence des dispensaires locaux sans moyens ni formation.

Une croyance jusqu'à l'infanticide

La croyance récente et proprement urbaine dans les enfants sorciers (PDF), apparue dans les années 1990, s’est profondément répandue et enracinée à Kinshasa, jusqu’à expliquer une proportion –infime mais pas moins terrifiante– d’infanticides.

Junior s’est ainsi fait rouler dessus par son propre père. Miraculé, son extraordinaire capacité de résistance a alors été interprétée comme une preuve supplémentaire de sa nature démoniaque. Elysée, quant à elle, a aussi été attaquée, mais par sa tante et à coups de fer à repasser. Sa poitrine et ses bras portent des cicatrices triangulaires qui témoignent de la démence de sa tortionnaire, inspirée par une terreur profonde de l’enfant.

Rémy Mafu, le responsable du Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue (REEJER), continue ses efforts pour faire évoluer les mentalités et éduquer les pasteurs. Il attend beaucoup de sa «révolution tranquille», bien que les résultats de ses ateliers l’affolent souvent. 9 parents sur 10 jugent en effet leur enfant responsable de leur situation et «une grande majorité de pasteurs n’a pas la moindre idée de ce qu’est une maladie psychosomatique, ni des symptômes bénins des maladies infantiles». Face à l’urbanisation et la misère, l’absence de services sanitaires et sociaux et le désengagement de l’Etat restent des problèmes majeurs.

La rue et ses violences 

Bien que l’accusation de sorcellerie soit illégale et qu’un tribunal chargé de faire respecter la Convention relative aux droits de l’enfant ait été mis en place en janvier 2011, aucune mesure réelle n’est prise pour faire appliquer la loi et poursuivre pasteurs et parents.

Au niveau des associations, la diminution du nombre de rafles d’enfants par la police est en elle-même déjà considérée comme une avancée. Il n’est en effet pas rare que les garçons soient battus sévèrement par les agents de police, tandis que les filles dispensent des services sexuels contre leur protection.

Peu de choix se proposent en effet aux enfants pour faire face aux multiples violences dont ils sont victimes dans la rue. Un tiers seulement d’entre eux est en contact avec un centre ou une association.

Malgré ce soutien, 100% des filles de la rue rencontrées au centre pour filles du quartier de Matongue se prostituent pour survivre, dès l’âge de 9 ans. Deux enfants par jour naissent de ces filles-mères. Ils ont 80% de chance de mourir avant l’âge de 3 ans. Les garçons mendient, volent parfois et exercent des petits boulots tels que ramasseur d’immondices ou manutentionnaire. Ils sont nombreux à souffrir d’hernies graves, rarement soignées.

La société civile tente d’endiguer le phénomène en poursuivant un patient travail de pression sur les autorités et en sensibilisant les familles vis-à-vis de leurs responsabilités. Mais, pour le moment, elle est surtout accaparée par la gestion des situations d’urgence. De petites associations donnent chaque soir soins, bain, bouillie et abri aux enfants qui le souhaitent.

Pour le reste, les enfants, dont la capacité de survie étonnante leur confère l’énergie des rescapés, se débrouillent avec leurs armes. 650 viennent grossir leurs rangs chaque mois.

Caroline Six

 

Caroline Six

Journaliste française spécialisée dans la presse culturelle, actuellement basée à Kinshasa.

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