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Panneau publicitaire de France 24 en Tunisie. © Amine Boufaied
Panneau publicitaire de France 24 en Tunisie. © Amine Boufaied

France 24 n'est pas toujours regardée d'un bon œil en Tunisie

La chaîne est devenue le miroir des relations complexes que la France et la Tunisie entretiennent via les médias.

C'était en décembre 2010, quand les médias français n'avaient pas encore parlé de Sidi Bouzid que la chaîne France 24 suit les évènements de près et se trouve propulsée sur le devant da la scène alors que la révolution éclate. Deux ans après la révolution, France 24 maintient son audience en Tunisie malgré les critiques souvent médiatisées de la part des islamistes tout comme des modernistes. Elle reste la chaîne internationale la plus regardée en Tunisie devant Al Jazira avec un public constitué en majorité de jeunes et de cadres dirigeants selon une enquête de TNS Maghreboscope.

Un panneau publicitaire en Tunisie pour la chaîne France 24. Crédits Photos: Amine Boufaied

La crédibilité d'avant la révolution

A l'instar de la chaîne Al Jazira, la chaîne de télévision arabophone et francophone avait peu d'accès en Tunisie sous Ben Ali. «Nous étions souvent accompagnés de policiers en civil qui surveillaient nos moindres faits et gestes » raconte Taoufik Mjaied, l'un des principaux animateurs de la chaîne en arabe. L'invitation sur les plateaux de France24 du militant Moncef Marzouki est également peu appréciée par l'ex-dictateur. Le 23 octobre 2009, la chaîne fait un reportage sur le manque de liberté de la presse en Tunisie et sur la censure de Youtube et Daily Motion. Elle dresse également un portrait explicite de Ben Ali «portrait d'un président à vie» où sont  interviewés des dissidents comme Radhia Nasraoui ou encore Mokhtar Yahyaoui. La chaîne ne laisse rien à l'écart et parle déjà du «clientélisme de la première dame» et de l'emprise des Trabelsi sur le pays .En partie à cause de ce passé d'une chaîne neutre et sans complaisance à l'égard de Ben Ali, la chaîne a une certaine crédibilité en Tunisie notamment avec son canal arabe qui commence à émettre 24h/24 à partir de 2010 sur le satellite Nilesat et son accès en streaming sur internet . En août 2010, la chaîne traite aussi grâce à son site basé sur un réseau de journalistes citoyens, les Observateurs, de sujets plus sociaux souvent éludés par les médias tunisiens à cause de la censure. Une manifestation d'agriculteurs en août 2010 à Regueb sera ainsi relayé grâce au syndicaliste Slimane Rouissi, contact direct sur place qui une source précieuse pour la chaîne lorsque les évènements de décembre 2010 éclatent à Sidi Bouzid. Pour les Tunisiens, la chaîne  a donc une certaine crédibilité au même titre que la chaîne Al Jazira lorsque commence la couverture de la révolution en 2010.

Les violences à Thala en 2011 couvertes par la chaîne arabe:

 

Le succès grâce à la couverture de Sidi Bouzid

Sarra Grira, jeune journaliste tunisienne qui travaille au sein des Observateurs de France 24 se souvient encore du 14 janvier dans la rédaction.

«Evidemment, le matin lors de la conférence de rédaction, la Tunisie était le sujet principal. La journée a commencé assez doucement, nous faisions une veille et c'est lorsque les policiers ont commencé à tirer sur la foule que tout s'est emballé. Il y avait tout à couvrir, aussi bien l'avion de Ben Ali qui partait que la manifestation qui allait suivre en France devant l'ambassade d'Arabie Saoudite.»

La chaîne suit alors le cours révolutionnaire depuis son siège à Paris et un réseau de correspondants à Tunis. Sur les plateaux, les islamistes comme Houcine Jaziri défilent, des opposants politiques comme Amira Yahyaoui et bien d'autres figures devenues aujourd'hui des acteurs clefs de la transition démocratique. La chaîne surfe sur la vague des révoltes arabes et couvre les différents évènements privilégiant aussi les émissions de débats politiques. Elle passe d'une audience hebdomadaire de 10% en 2010 à 32% au Maghreb. Près de 78% des Tunisiens la regardent en 2011 et 47% l'ont choisi après les révoltes arabes alors qu'ils ne zappaient pas sur la chaîne auparavant. Selon un sondage de Sigma, le site d'information de France24.com est aussi leader devant celui d'Al jazeera, NessmaTV et Watania selon l'étude de TNS menée en 2011.

Le premier passage télévisé de Rached Ghannouchi après la révolution sur une chaîne française:

Les élections de 2011 et l'impact de la victoire islamiste

Une première rupture arrive alors avec le public tunisien lors des élections d'octobre 2011. Un rapport de la mission d'observation électorale de l'Union  européenne en Tunisie sous-entend que la chaîne aurait privilégié la couverture du parti Ennahdha plus que les autres.

«Les télévisions satellitaires Al Jazira et France 24 en arabe ont consacré de larges espaces à l'élection de l'ANC durant la dernière semaine de la campagne. La couverture de France 24 a été essentiellement consacrée à Ennahdha. Celle d'Al Jazeera a été plus équilibrée, mais s'est poursuivie pendant la journée du silence électoral. »

«La critique n'est pas infondée, en effet, un reportage sur Ennahdha avait un peu trop tourné en boucle sur la chaîne juste avant les élections» admet Sarra Grira. «Mais en même temps c'était la grande nouveauté après la révolution et c'était normal que l'on s'intéresse à la première montée d'un parti islamiste» justifie-t-elle.

Impératif de l'actualité ou insistance trop marquée sur les islamistes, la chaîne commence à être taxée de « pro-islamiste » dans un climat où la bipolarisation médiatique s'accentue entre les journaux «islamistes» et les lignes éditoriales dites « modernistes» comme celle de Nessma TV ou du journal Le Maghreb.

«C'est en partie pour cette raison que nous avons eu ensuite des problèmes avec les partis modernistes qui nous ont accusé d'être trop indulgents avec les islamistes. Surtout pour la chaîne arabophone, ils s'attendent à ce qu'elle défende une ligne éditoriale qui supporte leur cause puisque derrière la chaîne, il y a toujours l'image de la France.» déclare le reporter de France 24 David Thomson, correspondant sur place depuis le 4 février 2011. En décembre 2012 il décrivait ainsi les critiques adressées à la chaîne. « Du côté d'Enahdha, on ne cessait de me répéter : dites la vérité».

Le journaliste est le témoin principal du rapport qu'entretient la chaîne avec son public puisqu'il est le premier à recevoir les critiques ou compliments lors de ses déplacements. Très suivi sur Twitter (9500 followers), le journaliste jouit également d'une certaine notoriété pour certains reportages dans les régions. Certaines lui ont valu de subir au même titre que de nombreux journalistes tunisiens, des agressions. Lors des évènements de Siliana en octobre dernier, la photo de ses jambes criblées de balles de chevrotine a fait le tour des réseaux sociaux.


«Si je tweet aujourd'hui c'est aussi parce que je suis sur le terrain, que je suis plus libre qu'à l'antenne pour raconter aussi des choses d'ordre plus anecdotique» dit-il mais le réseau social est aussi l'occasion de recevoir les interpellations de certains téléspectateurs déçus ou critiques qui s'adressent directement à lui.

VIDEO

Une couverture impartiale ?

Au fur et à mesure que la tension politique s'installe en Tunisie notamment avec la montée des violences salafistes dans le pays, France 24 est pointée du doigt comme d'autres médias français pour sa couverture insistante du phénomène salafiste.

«Le problème, c'est que les gens oublient que nous ne sommes pas un média tunisien, nous ne adressons pas qu'aux Tunisiens et nous avons une vocation internationale, c'est pour cela par exemple que nous ne pouvons pas faire sans cesse des sujets sur l'Assemblée Nationale constituante, aussi intéressant que cela peut être», déclare David Thomson.

De l'autre côté de la méditerranée, les sujets «salafistes» sont vendeurs et les chaînes française en font leur marronnier jusqu'à aller trop loin comme le montre la polémique autour d'un reportage d'Envoyé  Spécial sur la «menace  salafiste» en Tunisie début janvier 2013. La réalité biaisée et exagérée montré dans le reportage agace le public tunisien et même parmi les politiques, les commentaires désapprobateurs se font entendre. La France et les médias français deviennent aussi l'objet de critiques de la part du parti islamiste Ennahdha. Lors de la manifestation du 16 février visant à soutenir le gouvernement ébranlé par la secousse populaire autour du meurtre de Chokri Belaïd, on peut lire des slogans anti-français sur les pancartes. Pour David Thomson, les propos de certains hommes politiques français comme ceux de Manuel Valls a sur le «facisme islamique» en Tunisie ont un impact direct sur le travail des journalistes expatriés sur place et d'autant plus sur France 24 qui représente avant tout, la France à l'étranger.

«Les propos outranciers de Manuel Valls sur l’islamisme et la Tunisie, ont eu des conséquences catastrophiques sur l’image de la France auprès des partisans islamistes donnant l’impression que la France cherche à soutenir l’opposition tunisienne contre les islamistes. Du coup, cette inquiétude a nourri la crainte d’une ingérence française dans la politique tunisienne a été parfois instrumentalisée, avec un discours anti media française et donc anti France24, qui seraient la courroie de transmission de la politique étrangère française, ce qui bien sûr est faux.»


En effet, l'amalgame est souvent fait entre la diplomatie française et la ligne éditoriale de la chaîne souvent même par des politiques comme un membre d'Ennahdha, qui lors du congrès du Parti, a animé une table ronde consacrée aux médias et a taxé France 24 d'être le relais du «Ministère des affaires étrangères français». Les rapports entre la chaîne et le parti islamiste ne sont plus au beau fixe même si le correspondant insiste sur le fait que le rapport est toujours cordial sur le terrain.

«Cela dit, malgré ce discours hostile, les militants et les leaders islamistes font toujours le distingo entre l’antenne à Paris et les journalistes sur le terrain. Et derrière cette animosité de façade, je garde d’excellente relations avec eux, je suis toujours reçu avec une grande cordialité que ce soit par les militants ou par les leaders d’Ennahda ou même du courant jihadiste » ajoute David Thomson.

Dérapages et clash avec les islamistes

Or, c'est entre la chaîne en arabe et la chaîne en français que les différences de traitement commencent à poindre. La chaîne arabophone qui reste plus regardée que la française commet des dérapages déontologiques qui lui valent de sévères critiques de la part du parti islamiste. Début février, une présentatrice de la chaîne parle de la Tunisie en plein journal comme d'une «colonie française».

 

La déclaration suscite la colère du public tunisien qui se déchaîne sur Facebook contre la journaliste. Le rédacteur en chef de la rédaction arabophone, Mansour Tiss justifie cette bévue en parlant d'une «erreur de lecture» :

«La journaliste a pris avec elle dans la précipitation une dépêche de Reuters écrite en anglais où il est précisé pour le lectorat anglophone que la Tunisie est une ancienne colonie française, elle a lu et traduit trop vite.»

Mais quelques jours plus tard, un autre dérapage est commis: alors que l'ex ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh, vient de déclarer avoir intercepté l'un des tueurs de Chokri Belaïd, la chaîne arabophone déclare de source sure qu'Abou Iyadh, salafiste recherché depuis l'attaque de l'ambassade américaine en Tunisie serait lié au meurtre. La chaîne francophone, elle ne parle que d'un «groupe religieux». Aujourd'hui, Mansour Tiss continue de confirmer la fiabilité de l'information qui provenait d'un des correspondants à Tunis qui avait une source sure au sein du Ministère. Pour lui, la chaîne a toujours le même souci d'objectivité et n'a rien contre les islamistes.

 

«Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, il y aussi un discours récurent qui est soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous et ça me rappelle Ben Ali» rajoute-t-il. Pour certains membres de Nahdha, le parti -pris de la chaîne est désormais explicite.

Fayçal Nacer, chef adjoint du bureau de la communication du parti Ennahdha à Tunis, déclare « boycotter » la chaîne désormais.

«Nous nous entons agressés sur les plateaux des médias français et en particulier par la couverture de cette chaîne qui semble montrer une Tunisie comme un terrain de guerre».

Cette «mauvaise» image du pays est aussi le reproche de Sayida Ounissi, une universitaire tunisienne basée en France qui regarde quotidiennement la chaîne en arabe et en français. Pour elle, la chaîne a perdu sa crédibilité notamment dans sa couverture de l'assassinat de Chokri Belaïd:

«Je ne sais pas combien de fois on a pu entendre sur les plateaux de la chaîne arabe : la question : pensez-vous qu'Ennahdha soit responsable de la mort de Chokri Belaïd et cela est une grave erreur déontologique sachant que l'enquête n'avait même été encore ouverte.»

Ce «boycott» de la chaîne s'exprime parfois par le refus des islamistes de participer à un débat ou un plateau comme par exemple lors des évènements de Siliana. Sur la chaîne francophone, u téléspectateur proche du parti islamiste reproche également à la chaîne des débats où un islamiste est souvent présent face à deux personnes «contre» et donc «automatiquement visé ».

En tête des audiences, la chaîne trouve pourtant bien du fil à retordre dans sa couverture des évènements en Tunisie. Tantôt accusée d'être pro-islamiste, tantôt accusée d'anti, c'est finalement peut-être les critiques et le débat que la chaîne soulève qui témoignerait de son objectivité journalistique. De par son image, liée indéniablement à la France, elle se retrouve  aussi au c½ur des tensions qu'il peut y avoir entre les deux pays depuis la révolution. Mais elle témoigne également des problèmes entre les partis politiques et les médias en Tunisie, le pays vivant pour la première fois une liberté de la presse. Au niveau des téléspectateurs, selon le dernier sondage de TNS Magreboscope publié début 2013, plus de 80% des téléspectateurs de la chaîne estiment que «la couverture de l'actualité au Maghreb par F24 est objective, crédible, complète et experte.»

Lilia Blaise

 

 

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