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Un soldat des FRCI (pro-Ouattara) à Duékoué, le 19 mai 2011. REUTERS/Luc Gnago
Un soldat des FRCI (pro-Ouattara) à Duékoué, le 19 mai 2011. REUTERS/Luc Gnago

Côte d’Ivoire: Duékoué, carrefour de la haine

Que s’est-il passé à Duékoué, cette ville de l’ouest de la Côte d’Ivoire où plus de 816 personnes ont été tuées fin mars 2011? Florent Geel, directeur Afrique de la Fédération internationale des droits de l’homme, prépare un nouveau rapport sur la question. En avant-première, il livre son analyse à SlateAfrique.

Duékoué, l’une des plus grosses échardes plantées dans le pied d’Alassane Ouattara, intéresse toujours au plus haut point les organisations de défense des droits de l’homme. Et pour cause: beaucoup de questions se posent sur la responsabilité des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’armée levée par le camp Ouattara pour chasser Laurent Gbagbo du pouvoir, dans les événements du 29 mars 2011 qui se sont déroulés dans cette petite ville de l’Ouest peuplée de 72.000 habitants.

Le rôle-clé des Dozos

Ce jour-là, les hommes et les garçons de l’ethnie Guéré sont traqués et exécutés, tandis que femmes et fillettes trouvent refuge à la Mission catholique. Florent Geel, le directeur Afrique de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), s’est rendu sur place début juin, et pointe le «rôle particulier» joué par les Dozos, des chasseurs traditionnels issus des ethnies du Nord (Dioulas et Malinkés) et organisés en milices.

«Ces chasseurs, armés de machettes, de couteaux, de fusils et parfois d’armes de guerre ont accompagné les FRCI dans leur conquête d’Abidjan, et ont commis des exactions dans l’Ouest du pays, affirme Florent Geel. Leur rôle a consisté à contrôler le territoire pendant l’avancée des FRCI, pour empêcher la formation de milices dans leur dos.»

La présence des Dozos est loin d’être anodine: elle s’avère même centrale pour l’avenir politique d’Alassane Ouattara. Les FRCI pourraient en effet devoir répondre de leurs actes à Duékoué devant la justice internationale, la Cour pénale internationale (CPI) ayant ouvert une enquête sur les exactions commises en Côte d’Ivoire après le 28 novembre 2010, date du second tour de l’élection présidentielle.

Le rôle des Dozos a été souligné par l’Organisation des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) dans son premier communiqué après le massacre de Duékoué. L’Onuci faisait alors état de 330 morts, dont 110 imputés aux milices pro-Gbagbo et 220 imputés aux chasseurs Dozos.

Un premier bilan qui contraste très nettement avec celui du Comité international de la Croix rouge (CICR), qui estime de son côté le massacre à 816 morts, principalement parmi des membres de l’ethnie Guéré, pour la seule journée du 29 mars. A tort ou à raison, le communiqué des Nations unies avait été perçu comme un moyen de relativiser la responsabilité directe des FRCI.

Le rôle des Dozos a aussi été mentionné par Amnesty International, dans son rapport publié le 25 mai, qui présente ces chasseurs comme des forces supplétives aux FRCI. Dans l’Ouest, la responsabilité des Dozos dans «une majorité de crimes paraît clairement établie», selon l’ensemble des témoignages recueillis par la FIDH.

Des questions importantes, sur le plan politique aussi bien que judiciaire, restent posées: qui sont exactement ces chasseurs traditionnels aux chapeaux à frange, bardés d’amulettes, armés de couteaux, de machettes, de fusils et d’armes de guerre? Sont-ils des électrons libres opérant depuis des années en toute impunité, ou des membres à part entière de l’ex-rébellion nordiste des Forces nouvelles (FN), dont les 20.000 hommes ont formé le gros des troupes des FRCI? Quel est leur lien hiérarchique avec les FRCI? Début de réponse de Florent Geel:

«Les FRCI savaient. Au mieux, ils ont protégé les Dozos. Au pire, ils ont été les instigateurs de leurs crimes.»

La FIDH recommande comme Amnesty International des enquêtes impartiales et indépendantes, mais Florent Geel précise qu’il faudra faire le tri dans les témoignages, crédibles ou pas, recueillis sur le terrain:

«La situation est tellement complexe qu’on ne peut pas se fier aux témoignages, dit-il. J’ai moi-même été confronté à des témoignages bidon et instrumentalisés, essentiellement à Duékoué.»

Tensions et violences intercommunautaires

Si le pire est arrivé à Duékoué, ce n’est pas seulement parce que le contingent de 200 Casques bleus marocains posté à moins d’un kilomètre du quartier Carrefour s’est distingué par sa passivité, comme le dénonce Amnesty International. Aux yeux de Florent Geel, la région concentre plusieurs facteurs explosifs.

Un problème foncier qui remonte aux années 1970, des populations Guéré (ethnie «autochtone» de la Côte d’Ivoire forestière) qui ont progressivement vendu leurs terres à des gens d’autres ethnies venues du Nord ou bien d’autres pays, pour les réclamer plus tard, n’ayant plus d’argent. Le contentieux foncier est né de l’absence de titres de propriété entre les mains des personnes à qui les terrains avaient été vendus, explique Florent Geel.

L’immigration importante de main-d’œuvre venue du Nord pour travailler dans les plantations a été perçue comme une menace par les Guérés sur leur place dans la société. Au problème foncier s’est ajouté un problème politique: Guiglo, Bloléquin et Duékoué sont autant de localités situées le long d’une ligne de défense, d’abord érigée contre l’immigration venue du Nord. Une ligne devenue ensuite militaire, marquant l’arrêt de l’avancée des rebelles nordistes en 2002.

«Duékoué, comme Guiglo et Bloléquin, est devenu un centre important de formation des milices pro-Gbagbo, où se trouvait même un détachement de la garde présidentielle, pour protéger ce verrou stratégique qui ouvre sur les routes de Daloa, Yamoussoukro et San Pedro.

Les miliciens sont devenus à Duékoué ceux qui donnaient des ordres aux gendarmes et aux policiers. Ils ont mis en place des corridors et pouvaient par exemple arrêter un type en bicyclette qui avait un physique de Burkinabè, et lui donner des coups de machette. Duékoué est devenu le lieu paroxystique de l’affrontement, où les populations se sont identifiées comme autochtones ou allogènes, mais aussi comme pro- ou anti-Gbagbo.»

Des milices qui s'entretuent

Tout serait parti, selon Florent Geel, du projet des miliciens pro-Gbagbo de décimer un quartier peuplé par des ressortissants de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Des groupes d’auto-défense se sont constitués, y compris parmi les Baoulés, pour résister et empêcher le massacre.

«Les Dozos sont intervenus pour sauver ces populations, avec le soutien d’un chef de guerre local, un coupeur de route burkinabè».

Cet ancien réparateur d’équipements électriques actif dans le commerce de bois et des armes de guerre aurait levé une milice de 200 à 300 hommes, qui n’agit pas sous le contrôle des FRCI. Quand Laurent Gbagbo a essayé de venir à bout de cette organisation criminelle, en décembre 2010, neuf gendarmes ont été tués.

«Après avoir pris le contrôle de la ville, les Dozos et cette milice sont allés “faire le ménage” au quartier Carrefour, qui concentrait les miliciens pro-Gbagbo, et ont exécuté les hommes. Il ne s’agit peut-être pas d’un Srebrenica bis, ni d’une exécution sommaire de masse.

Il faut creuser la fosse commune où se trouvent 192 corps et faire des autopsies, pour voir si les gens ont été exécutés sommairement ou s’il y a eu des combats.

Les hommes de la FRCI auraient prévenu les habitants du Carrefour: ils leur auraient dit de partir, car ceux qui arrivaient derrière eux n’allaient pas faire de quartier.»

Cette version des faits apporte un éclairage nouveau sur les événements de Duékoué. Amnesty International a souligné les violences intercommunautaires importantes dans cette ville dès le mois de février, enquêtant à la fois sur les meurtres de Dioulas et les viols de femmes Guéré. Dans son rapport du 25 mai, Amnesty International a mentionné les exactions commises le 28 mars à Duékoué et dans les environs par les milices pro-Gbagbo:

«A Duékoué, lors de la journée du 28 mars, des mercenaires libériens et des miliciens loyaux à Laurent Gbagbo se sont rendus dans des concessions habitées souvent par plusieurs familles et ont tué plusieurs Dioulas. Ils ont pillé et incendié des maisons et abattu des partisans avérés ou présumés d’Alassane Ouattara en fonction de critères purement ethniques ou politiques.

Un imam, Drissa Konaté, et un homme habitant dans la même cour, Samasy Sidicki, ont été tués chez eux. Ce même jour, les forces pro-Gbagbo ont également abattu des ressortissants de la sous-région, notamment trois Maliens […] ainsi qu’un Burkinabè.»

Aucun témoignage recueilli par Amnesty International ne corrobore cependant la thèse d’un projet de massacre à grande échelle à Duékoué contre des «Nordistes», et du contre-massacre préventif —si l’on peut dire— qui aurait pu suivre au quartier Carrefour.

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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