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Des étudiants de l'université de Tunis, juin 2011. © FETHI BELAID / AFP
Des étudiants de l'université de Tunis, juin 2011. © FETHI BELAID / AFP

La jeunesse tunisienne ne veut pas être intrumentalisée

Les récentes élections étudiantes dans le pays ont marqué une rupture avec la politisation de l'université.

Elles ont lieu tous les ans et sont bien moins médiatisées que les élections politiques. Et pourtant, le résultat des élections syndicales étudiantes du 13 mars montre aussi les tendances d'une jeune génération d'électeurs qui refuse la politisation de l'université malgré une rivalité entre le syndicat de gauche (UGET) et le syndicat islamiste (UGTE).

Alors que l'assemblée vient de définir un nouveau calendrier électoral, d'autres élections se sont jouées cette semaine au sein des universités. Dans 165 établissements, les étudiants tunisiens ont élu leurs représentants syndicaux aux conseils scientifiques. L'UGET a remporté  295  sièges sur 549 contre l'UGTE (131 sièges) et les 123 sièges restants sont allés aux indépendants.. Depuis plusieurs années l'UGET (Union Générale des Etudiants Tunisiens) est le principal syndicat étudiant. Sous Ben Ali, il était l'unique syndicat toléré bien que les étudiants n'aient pas pu organiser un congrès depuis 2003.

Les forces en présence

Depuis la révolution, de nouvelles forces sont entrées sur la scène estudiantine, notamment l'UGTE (Union générale tunisienne des étudiants) qui avait été interdite depuis les années 90. L'année dernière, les élections étudiantes avaient fait l'objet d'affrontements fréquents entre membres de l'UGET et membres de l'UGTE. Le premier reprochait les «fausses accusations et rumeurs» selon une ugetienne «colportées» par l'UGTE selon elle, pendant la campagne électorale.

L'institut supérieur de gestion de Tunis fête la victoire de l'UGET le 13 mars

Du côté de l'UGTE, la volonté de mettre fin au monopole syndical de l'UGET était l'une des principales revendications. Cette année, les élections étudiantes ont récolté le plus fort taux de participation en vingt ans selon Rached Kahlani, secrétaire général de l'UGTE :

«Le point positif de ces élections reste le taux de participation de 25% et aussi le pluralisme avec le nombre important d'indépendants.»

L'année dernière, seul 20% d'étudiants avaient participé et Rafik Zeghidi, militant à l'UGET depuis sept ans, parlait à l'époque de «boycott» des élections notamment à cause d'un climat politique tendu. Le taux de participation reste peu élevé cette année par rapport au nombre d’étudiants en Tunisie qui était de 470 000 en 2010 et augmente chaque année.  Il représente un nombre structurellement élevé par rapport à la population analyse l’économiste Françoise Benhamou.

Si la victoire aux élections a été, une fois de plus, remportée par l'UGET, les résultats montrent aussi une part importante des votes pour les indépendants, dont l'arrivée de l'Organisation Voix de l'Etudiant Tunisien qui se présente comme un nouveau syndicat «indépendant». Pourquoi le mot « indépendant »choisi aussi pour les lites « indépendantes » aux élections du 23 octobre 2011? Parce que la rivalité entre les deux syndicats au sein de l'université témoigne aussi d'une bipolarisation politique, similaire à celle du pays, dans la vie universitaire.  Pour Samar Tlili, membre de l'UGET, le contexte politique influe de près la vie estudiantine :

«Même si les élections ont été plus calmes que l'année dernière, nous avons eu des indécis qui se sont ralliés à l'UGET cette année à cause du mauvais rendement d'Ennahdha au gouvernement.» Pour Rached Kahlani, c'est au contraire dans les établissements où il était peu connu l'année dernière que le syndicat de l'UGTE a remporté de nouveaux suffrages. «Je pense que les étudiants savent faire la distinction entre le parti et le syndicat même si c'est vrai que nous sommes de tendance islamiste. Nous avons une charte au sein du syndicat qui interdit aux militants d'Ennahdha, s'ils ont des responsabilités au sein du parti, de faire aussi partie du syndicat.»

Rivaux de longue date, les affrontements éclatent ponctuellement au sein des universités entre les deux syndicats. Le 9 octobre 2012, des cours ont été interrompus à la faculté du 9 avril à Tunis en raison de violences entre les deux syndicats. En avril 2012, des armes blanches sont utilisées lors d’affrontements au campus d’El Manar à Tunis. Pour Samar Tlili, le principal facteur de tension repose sur la proximité de l’UGTE avec le parti Ennahdha.

«L'UGTE représente le bras étudiant d'Ennahdha dont le seul projet est l'islamisation de l'université tunisienne.»

Des buts communs

Historiquement, l’UGET est constituée de nombreux étudiants souvent politisés à gauche et l'UGTE, plus islamiste. Ils déclarent malgré tout avoir des buts communs : «défendre avant tout les droits des étudiants et réformer le système LMD (Licence-Master-Doctorat) qui est l'une des causes du chômage actuel pour les jeunes diplômés.» Pour Samar Tlili, la victoire de l'UGET reste à distancier du climat politique :

«Les facultés ont toujours été politisées en Tunisie mais on veut rester en dehors des conflits politiques. Certes, cette victoire est une forme de résistance face au climat politique actuel où les islamistes sont encore gagnants mais nous, notre but reste de séparer l'activité syndicale de l'activité politique».

A l'assemblée nationale constituante, les députés viennent d'accorder à 139 voix pour contre 45 défavorables et 13 abstentions,  leur confiance au nouveau gouvernement islamiste. Sarra Grira, journaliste tunisienne à France 24 comment avec ironie la différence des deux résultats :

«A l’ANC, la confiance est votée pour le nouveau gouvernement de la Troïka. Dans les facs, c’est l’UGET qui sort gagnante des élections. La crise politique n’est-elle pas aussi une crise de générations ?»

Et pourtant du côté des élections syndicales, comme de la composition du gouvernement, on peine de plus en plus à choisir entre deux tendances. Le nouveau gouvernement a octroyé les portefeuilles régaliens à des indépendants, du côté des élections syndicales, malgré la large victoire de l'UGET, beaucoup d'étudiants ont également voté pour des indépendants.

Malgré leur volonté de s'écarter de la politique, les deux syndicats font également face aux mêmes enjeux que les partis politiques tunisiens. Alors que le nouveau calendrier électoral vient d'être décidé à l'Assemblée, les syndicats étudiants se préparent également pour l'année prochaine: la restructuration de leur syndicat et la préparation d'un congrès sont les priorités. En interne, les problèmes sont discutés ouvertement. Du côté de l'UGET, la division est avérée entre la base syndicale et le bureau exécutif selon Samar Tlili:

«Il y a de nombreux ugetiens qui ne veulent plus d'Ezzedine Zaatour comme secrétaire général. Nous n'arrivons pas à préparer le congrès car la majeure partie des bases militantes de l'UGET est contre la supervision du congrès par l'actuel bureau exécutif. Cela fait également plusieurs années, que nous n'avons aucun financement pour la campagne électorale à cause d'une mauvaise gestion du budget accordé par le Ministère de l'enseignement supérieur.»

 Ce manque de consensus autour de l'actuel secrétaire général de l'UGET, avait été déjà dénoncée l'année dernière par Rafik Zeghidi.

«l'UGET n'a pas toujours une bonne image au sein des universités car même si c'était une force d'opposition, les différents membres du comité de direction ont souvent pactisé avec l'ancien régime. Il y avait en fait deux comités de direction, un, bureaucratique, qui était chargé de négocier avec le Ministère et un autre, informel, sur le terrain qui était en contact direct avec les militants.» déclarait Rafik en 2012.

SlateAfrique a tenté de joindre Ezzedine Zaatour au téléphone pour avoir sa réaction jeudi 14 mars, il a décroché une première fois puis il a coupé son portable. L'homme est âgé d'une quarantaine d'années et représente le syndicat depuis près de douze ans. Sans base de données sur le nombre d'adhérents ni de réelle direction, le syndicat souffre aujourd'hui de ce manque de structure. Du côté de l'UGTE, qui n'est pas encore reconnu légalement comme un syndicat étudiant, les financements viennent des cotisations et des dons des anciens de l'UGTE selon Rached Kahlani. L'enjeu pour lui est de tenir un congrès début avril 2013 qui permettra aussi au syndicat de se restructurer mais la bataille reste aussi politique selon lui :

«Il faut que nous nous battions pour le droit de s'organiser en tant que force syndicale au sein de l'université. Certaines facultés ne sont pas neutres, on nous accuse de propagande mais parfois ce sont aussi les professeurs ou l'administration qui outrepassent leur rôle et participent aux campagnes électorales, souvent en notre défaveur.»

D'un côté comme de l'autre, la bataille des syndicats étudiants n'est pas terminée. L'apprentissage démocratique tout comme le choix politique se  construit progressivement au sein d'une jeune génération dont les choix électoraux sont bien différents de ceux des dernières élections nationales. Le taux de participation au scrutin étudiant qui reste faible malgré sa progression renvoie aussi à l'enjeu des prochaines élections politiques, l'abstention, qui est restée la grande gagnante du premier scrutin démocratique en Tunisie.

Lilia Blaise

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