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Le Tchadien Idriss Déby et le Libyen Mouammar Kadhafi àTripoli en novembre 2010. Reuters/François Lenoir
Le Tchadien Idriss Déby et le Libyen Mouammar Kadhafi àTripoli en novembre 2010. Reuters/François Lenoir

Kadhafi, l'ami encombrant des Tchadiens

Le Guide libyen s'est toujours mêlé des affaires tchadiennes et le président Idriss Déby reste l'un de ses rares soutiens. Pourtant, au Tchad, tandis que beaucoup attendent la chute de Kadhafi, d'autres désespèrent.

Depuis son arrivée au pouvoir, Mouammar Kadhafi s’est souvent immiscé dans les affaires du Tchad, jusqu’à occuper une partie de son territoire. Les Tchadiens suivent l’évolution de la situation en Libye aujourd’hui avec une extrême attention.

«La génération qui se souvient de l’époque où les avions libyens bombardaient N’Djamena se réjouit de ce qui arrive aujourd’hui à Mouammar Kadhafi», explique un haut responsable tchadien. Sous couvert d’anonymat, il applaudit l’opération militaire internationale et appelle même au déploiement de troupes au sol pour renverser le guide libyen. «Un bourreau», selon lui.

Ce n’est évidemment pas la position officielle de l’Etat tchadien. Dans un entretien accordé au magazine Jeune Afrique, Idriss Déby ne cache pas sa désapprobation quant à l’intervention militaire internationale. Le président tchadien, qui affirme avoir des contacts quotidiens avec Mouammar Kadhafi, dit lui avoir prodigué des conseils. S’il s’en sort, lui a dit Idriss Déby, il doit engager des réformes. Mais pas question pour le chef de l’Etat tchadien d’apporter un quelconque soutien aux insurgés «Je n’ai rien à redire quant aux révolutions pacifiques en Tunisie et en Egypte. Mais là, ils ont pris les armes et la déclaration d’Alger, en 2003, est claire: pas de prise du pouvoir par la force», explique-t-il encore dans les colonnes de Jeune Afrique. Idriss Déby a lui même longtemps été sous la menace d’une rébellion armée. Pas question pour lui de soutenir un dangereux précédent.

Kadhafi, le Terminator libyen

Immédiatement après son accession au pouvoir en 1969, Mouammar Kadhafi a apporté son soutien à la rébellion tchadienne, majoritairement originaire du nord, dans le conflit qui l’opposait au pouvoir en place, essentiellement sudiste. Ses troupes ont même occupé dès 1973 la bande d’Aozou à l’extrême nord du Tchad et n’ont quitté le pays qu’après plus de dix années de conflit. «Kadhafi a tué beaucoup de Tchadiens, les mines libyennes qui se trouvent dans le nord de notre pays rendent très difficile la circulation et empêchent tout développement. Il doit partir», explique encore l’officiel tchadien sous couvert d’anonymat, ajoutant: «Un jour, nous demanderons réparation au nouveau régime libyen.»

Acheikh Ibni Oumar était membre du CDR, le mouvement rebelle considéré comme le plus pro-libyen à l’époque. Cet ancien ministre en prendra même la direction fin 1982. Il se souvient de l’espoir suscité par la prise de pouvoir de Mouammar Kadhafi.

«C’était au départ un dirigeant tiers-mondiste. Pour nous, il était à mi-chemin entre un Thomas Sankara et un Houari Boumédiène, explique-t-il. Les occidentaux n’ont jamais compris la Jamahiriyya. Ce n’est pas de la folie. C’est une idéologie qui s’est construite avec le temps.»

Acheikh Ibni Oumar décrit une personnalité ambiguë: «Mouammar Kadhafi est quelqu’un qui peut avoir des aspects très positifs, qui peut même être très humain. Mais il a une psychologie particulière. Pour lui comme pour son entourage, ceux qui n’aiment pas Mouammar Kadhafi ne méritent pas de vivre en Libye.» Sa tendance autoritaire s’est renforcée avec le temps.

«Après le bombardement de sa résidence en 1986, quand il a survécu à l’opération américaine [El dorado Canyon, ndlr], il s’est cru invincible et s’est radicalisé. Je l’ai vu se transformer en véritable Terminator.»

Après le retrait des troupes libyennes, Mouammar Kadhafi a toujours été un voisin dont il fallait se méfier. «Il a toujours soufflé le chaud et le froid, nous a fait croire que la stabilité du Tchad passait par lui», explique le journaliste Abba Ali Kaya, correspondant de l’Agence France Presse à N’Djamena. Tour à tour médiateur dans la crise entre le Tchad et le Soudan ou entre le régime et les rebelles, le guide libyen était aussi accusé de fournir à l’opposition militaire tchadienne des armes en sous-main. Ce qui est valable pour le Tchad l’était aussi pour le reste de l’Afrique, précise Acheikh Ibni Oumar.

«Très peu de pays africains n’ont pas été victimes d’actes de déstabilisation, de tentatives d’assassinats ou de corruption. Et parfois simplement parce que Mouammar Kadhafi considérait qu’un chef d’Etat lui avait manqué de respect. Il a un très grand pouvoir de nuisance.»

Pour l'opposant Saleh Kebzabo, Mouammar Kadhafi est un «tigre de papier». «Qui a-t-il déstabilisé sur le long terme? Au Tchad, ni ses actions en faveur de la rébellion, ni celles en faveur du gouvernement n’ont été déterminantes. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de continuité dans sa politique ou sa diplomatie.» Comme on dit souvent à N’Djamena:

«Qui comprend la politique libyenne? Personne! Car personne ne sait ce qui se passe dans la tête de Mouammar Kadhafi.»

Kadhafi doit partir, mais comment?

Kadhafi doit partir. Rares sont ceux qui le contestent aujourd’hui au Tchad. «Il est déjà resté 42 ans au pouvoir. C’est plus qu’assez. Son peuple aspire à plus de démocratie. Il faut qu’il sache tirer sa révérence», estime l’avocat Jean-Bernard Padaré. Le journaliste Abba Ali Kaya le voit assez mal justement «tirer sa révérence»: «Il ne partira pas. S’il doit mourir, il mourra. Sans doute avec l’intervention d’un Toumba libyen.» Sous-entendu, un proche du guide libyen pourrait tenter de l’assassiner, comme cela a été le cas en Guinée. Un militaire guinéen, Toumba Diakité, avait tiré sur le capitaine Moussa Dadis Camara, de plus en plus contesté.

Acheikh Ibni Oumar ne le voit pas non plus partir avant d’avoir tiré sa dernière cartouche. «Il est loin d’avoir épuisé toutes ses ressources», explique-t-il. Un officiel confirme:

«Il ne faut pas sous-estimer Mouammar Kadhafi. Il est prêt à tout pour rester. Il a l’argent, les armes et sait jouer sur les divisions internes en Libye.»

Ce qui fait débat au Tchad aujourd’hui, c’est plutôt l’opportunité d’une intervention militaire internationale. «Pourquoi la Libye et pas la Côte d’Ivoire? Laurent Gbagbo prive sa population d’eau, d’électricité et tire sur elle à l’arme lourde», s’indigne Me Padaré. «Pourquoi la Libye et pas le Tchad en 2008», s’interroge pour sa part l’opposant Saleh Kebzabo. «En février 2008, à N’Djamena, il y a aussi eu des massacres. L’armée a tiré à balles réelles sur des civils», explique-t-il. Tous estiment qu’il y a derrière cette intervention des raisons inavouées. Le pétrole. Le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy et sa détermination à faire taire le guide libyen. L’envie d’en finir avec un dirigeant qui n’a jamais joué le jeu de la communauté internationale.

«Soit c’est de l’ordre du règlement de compte, soit il faut que cette intervention fasse jurisprudence et que la communauté internationale intervienne à chaque fois que la population civile est en danger», affirme Saleh Kebzabo.

Les répercussions au Tchad

Si le conflit s’enlise, le nord du Tchad va évidemment pâtir de la situation. La région du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti), frontalière de la Libye, dépend beaucoup des échanges commerciaux avec son voisin. Mais quel serait l’impact politique du départ de Mouammar Kadhafi? «Ce serait un précédent important. Si même Kadhafi, 42 ans au pouvoir, le roi des rois d’Afrique, part, il y aura des répercussions au Tchad, comme ailleurs en Afrique. Le régime va devoir nous écouter. La population ne se laissera plus faire, comme cela a toujours été le cas ici», estime l'opposant Saleh Kebzabo. Un avis partagé par un militant tchadien des droits de l’homme: «Le gouvernement va réfléchir à deux fois avant de commettre des exactions. Car cela peut toujours devenir la goutte d’eau qui fait déborder le vase.»

De son côté, l’opposition armée espère que cela fragilisera le régime.

«Déby perdra plus qu’un allié, il perdra un tuteur. Mouammar Kadhafi soutient financièrement le régime d’Idriss Déby, a fait même parfois la chasse aux opposants tchadiens», affirme l’ancien ministre et chef rebelle Acheikh Ibni Oumar.

Un autre membre de l’opposition militaire tchadienne, Mahamat Assileck Halata, va plus loin. «Idriss Déby a peur. C’est pour cela qu’il a envoyé des mercenaires en Libye pour soutenir Mouammar Kadhafi.» Une information démentie officiellement par le gouvernement à N’Djamena. Un haut gradé de l’armée tchadienne explique:

«Il y a bien des Tchadiens qui combattent au côté de Mouammar Kadhafi. Mais ce sont les Tchadiens qui sont restés en Libye depuis les années 70 ou 80. Il y a aussi ceux qui y vont en espérant obtenir des armes ou de l’argent.» Ce dernier ajoute: «Si le président Déby ne souhaite pas que le guide de la révolution libyenne soit renversé par les armes, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est prêt à mener des actions qui pourraient lui nuire sur le plan international.»

Les mercenaires de Kadhafi

La présence de ces mercenaires tchadiens en Libye inquiète. «Si Mouammar Kadhafi est vaincu, c’est toute la communauté tchadienne vivant en Libye qui risque d’en pâtir. Car les mercenaires africains, en particulier tchadiens, sont perçus par la population libyenne comme les plus cruels et acharnés défenseurs de Kadhafi», explique un homme d’affaires tchadien qui se rend régulièrement à Tripoli. Il ajoute:

«Une partie d’entre eux ne sont même plus vraiment tchadiens. Ceux qui ont pris le parti de la Libye pendant la guerre sont intégrés dans l’armée libyenne, leurs enfants ne parlent souvent même plus l’arabe tchadien. Que vont-ils devenir?»

Certains responsables tchadiens ne le cachent pas. Leur retour pourrait accroître l’instabilité dans le pays: des milliers d’hommes en armes sans attache et livrés à eux-mêmes. «Ils pourraient même rejoindre la rébellion ou se servir de la Libye comme d’une base arrière», va jusqu’à redouter l’un d’eux. Acheikh Ibni Oumar craint lui aussi une déstabilisation à court terme et pas seulement du Tchad:

«Le recrutement s’opère dans toute la bande sahélienne. Les gens vont en Libye récupérer des armes et rentrent chez eux. Tout cet arsenal va servir à alimenter les trafiquants et groupes armés en tout genre.»

Le président Idriss Déby a quant à lui affirmé qu’une partie des armes libyennes était déjà entre les mains d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

Sonia Rolley

Sonia Rolley

Sonia Rolley est journaliste. Elle a été correspondante au Rwanda et au Tchad, notamment pour RFI et Libération. En janvier 2010, elle a publié Retour du Tchad, carnet d'une correspondante (Actes Sud).

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