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Taoufik Ben Brik, le 21 juin 2011, à Tunis. AFP PHOTO/ FETHI BELAID
Taoufik Ben Brik, le 21 juin 2011, à Tunis. AFP PHOTO/ FETHI BELAID

«Jasmin, mon cul!»

Taoufik Ben Brik, le poète, journaliste et écrivain tunisien, opposant de toujours et grand «refuseur» de compromis et d'optimisme, sort son dernier ouvrage postrévolutionnaire, publié à Tunis. Tout en refusant un prix international pour la liberté de la presse, de 200.000 euros.

Je ne partirai pas

Du nom de l'avant-dernier récit de Taoufik Ben Brik. Oui, le poète a toujours raison, et dans le cas de cet écrivain, journaliste tunisien et farouche opposant depuis toujours au régime Ben Ali, la sentence est encore plus vraie.

Il aura eu raison de refuser tout compromis avec le régime dictatorial qui a fini par disparaître dans un parfum de jasmin, du nom de cette première Révolution, qui a engendré les autres. Il aura eu raison de rester opposant, surtout à Tunis, son unique berceau, et pas dans un exil parisien. Il aura eu raison de crier qu'une autre Tunisie était possible.

Raison d'avoir fait de la prison, raison encore d'avoir ameuté le monde sur la cruauté liberticide de Zaba, ainsi que le poète dénomme sans affection le général Zine el Abidine Ben Ali. Il aura eu raison de vouloir se présenter à l'élection présidentielle, «pour faire chier Ben Ali». Le dictateur est parti mais l'élection devait avoir lieu au premier semestre 2011. Aurait-il été président? On a raison d'en douter.

Mais Taoufik Ben Brik a-t-il eu raison de refuser un prix international de 200.000 euros, un prix pour la liberté?

Rome

Du nom de la ville qui a détruit Carthage, reconstruite aujourd'hui en Tunis sur les ruines de la glorieuse cité blanche, belle et prospère mais trop voisine et concurrente de Rome. Qui a eu raison de l'autre? Comme la liberté, Taoufik Ben Brik est universel. Après avoir soutenu le dictateur Ben Ali, l'Europe veut s'amender et remettre au poète un prix spécial international de la liberté.

Entouré d'opposants de la 25e heure, écœuré par les discours de circonstance et du politiquement correct, il quitte la cérémonie de remise du prix avant la fin et refuse les 200.000 euros qui l’accompagnent. Ben Brik, le poète à l'humeur massacrante, explique qu'on lui en veut «de rejeter leur monde, un monde de notables et de mondains. Ils m’en veulent d’avoir craché sur leur argent et leur reconnaissance. Ils font tout pour me caser, m’acheter, me corrompre, me réduire à l’état de légume». Mais Taoufik Ben Brik n'est pas riche.

Pour le poète, le panache est la seule propriété de l'homme. Eternelle cigarette à la bouche, souvent vêtu d'un «bleu Shangaï», habit traditionnel des marins de la Méditerranée, il fait l'éloge de l'orgueil du pauvre et descend les riches:

«Ils veulent désamorcer ma nuisance par des chemins de traverse, des raccourcis et des ricanements affublés de faux nez. Ne savent-ils pas que je suis pauvre… mais orgueilleux? Sans le sou, mais toujours debout? Ils sont pauvres, les riches. En relisant La conjuration des imbéciles de J.K. Toole et en revoyant Kaguemusha de Kurosawa, je vous toise: la montagne ne bouge pas. Je suis l’enfant de la balle.»

Raisonnable ou pas? Pour Taoufik Ben Brik, le problème n'est absolument pas là:

«Où est-ce que j’ai raison? Où est-ce que j’ai tort? Quand est-ce que j’ai eu raison? Quand est-ce que j’ai eu tort? On s’en fout comme de l’an quarante. Je ne suis pas raison. Ma folie n’a jamais eu raison de leur raison. Je reste le maboul du douar. Ils restent les cheikhs de la tribu.»

Jerissa

Du nom de ce village perdu dans la province du Kef, dans cette Tunisie de l'intérieur que personne ne connaît, là où s'est arrêté le progrès, là où les parasols ne peuvent cacher la Tunisie déshéritée. Est-ce un hasard? Jerissa rime avec harissa, la purée de piments, typique condiment tunisien qui accompagne tous les plats. C'est là, à Jerissa, qu'est né Taoufik Ben Brik, en 1960. Ça pique.

«La gifle?», demande Ben Brik, qui après la Révolution a (re)fait le tour de sa Tunisie pour en voir les réalités, c'est une «vérité sous embargo que seules les ombres de l’ombre détenaient: on vient de découvrir que la Tunisie, ce tigre maghrébin, est non pas un pays du tiers-monde, mais du quart-monde.

L'État s’arrête aux portes de Tunis City. Un État en banqueroute, en faillite, la totale; qui ne donne du travail, de l’estime, du succès, de l’argent, du pouvoir, du sexe qu’a ceux qui ont entre leurs mains le Graal.

A l’intérieur, le pays ressemble à Eboli. Gafsa, Sidi Bouzid, Kasserine; des Tombouctou, des Kandahar. A deux heures de vol des cités lumineuses de l’Europe, Tunis crève la faim. Ces villes de l’intérieur qui ont marché un certain janvier 2011 sur Tunis vivent toujours la misère, la paupérisation, l’ignorance institutionnalisée.»

Pour la Tunisie et les Tunisiens, le réveil est brutal. Après la Révolution, les réalités du pays se sont dévoilées, masquées par des décennies de dictature.

«28% de la population vit sous le seuil de la pauvreté», rappelle Ben Brik. Que reste-t-il du pays si la majorité noire et anonyme vit la démerde? 10% de riches qui se gavent et bradent ce pays —ou son semblant?

Dans ces villes de l’intérieur, ces villes qui suintent la guigne, ce ramassis de gourbi-ville, il n’y a pas de cinémas, pas de théâtres, pas de places publiques, pas de jardins, pas d’arbres, pas d’oiseaux, pas d’eau, sauf un soleil grand grand comme un cerceau et rouge, rouge comme un fourneau, qui accable les costauds de la smala»

Mais il n'y a pas que ça. Il se demande si l'on peut accéder à une démocratie en chassant simplement le sorcier du village:

«Sans lieux communs, sans Polis, sans agora; peut-on rêver de politique? Faire de l’élection un festival de rue? Sans débats-combats, sans idées, sans livres, sans lectures, sans nourriture spirituelle; peut-on penser le pays, peut-on réinventer la liberté et croire qu’il est possible d’atteindre la lune avec un ballon?

Peut-on croire à l’impossible alors que rien n’est possible dans ces lieux de désolation, de désastre séculaire, ces paysages de pierres où les oueds sont de pierre, les arbres sont de pierre, les hommes sont de pierre?

Même un plan Marshall ne peut sauver ce pays de la misère et du handicap. Je ne suis pas fataliste, je suis réaliste. La Tunisie, c’est pas la peine. Le bonheur n’est pas tunisien. Le paradis, un peu plus loin.»

Tunis

Du nom de cette ville faussement indolente de la Méditerranée Sud, postée comme un vigile au coin nord-est du Maghreb, l'œil sur le détroit de Sicile qui la sépare de l'Italie. Tunis, ex-paradis des Occidentaux, où il fallait bronzer idiot pour être dans la norme.

Taoufik Ben Brik revient de loin. Tunis est son paradis et son enfer, la ville où il vit et rêve de vivre, mais aussi la ville qui l'a emprisonné en novembre 2009 pour une sombre affaire d'agression contre une femme. Il n'aura pas le privilège d'être à Tunis, puisqu’il sera incarcéré à 127 kilomètres, à Siliana, tout près de Zama, lieu historique de la grande bataille entre Rome et Carthage lors de la troisième guerre punique. Tunis en est sortie vaincue, et Ben Brik en sort grandi.

Mais c'est quoi Tunis aujourd'hui?

«Simplement: nous étions sous Ben Ali une peuplade sodomisée, lobotomisée. Tous cocus. Comme tous les cocus, ils ne veulent ni ne peuvent voir ni rien savoir de ce que leurs femmes leur tressent dans le dos. Il y a des vérités, disent-ils, pas bonnes à savoir.

Ma gaffe, c’est d’avoir exhibé sur la place publique et au clair de la lune mes deux cornes de cocu. J’étais le bruiteur qui bruite l’âme brisée du Tunisien sur un récif d’acier.»

Ben Brik conjugue au passé, encore traumatisé par ces années de dictature:

«Je n’avais pas honte de dire que Ben Ali m’a épousé. Que Ben Ali m’a rendu un homme-cheval. Que Ben Ali me pissait dessus ma tête de macchabée. Ce monde de tarés m’en voulait d’avoir scandé des scandaleuses vérités.

Aujourd’hui, mes co-cocus se réunissent comme des alcooliques anonymes et se la racontent leur misère d’hier sous Zaba. Ils se disent révolutionnaires et "post-dictature" et font tout pour ne pas voir ce qui se trame maintenant et ici sous leur matelas.

D’actualité, ce ne sont pas leurs femmes qui font des enfants dans leurs dos, mais ce sont leurs mères qui forniquent avec le premier… survenu. Mais chut… ne dites rien. Une mère, c’est sacré. Le temple de la virginité. Elle ne copule point. Jamais de la vie. N’insistez pas.»

Nous n'insisterons pas.

Paris

Du nom de cette ville aux lumières affaiblies, réceptacle de tous les exilés et opposants du Maghreb. A sa sortie de prison, en 2010, Ben Brik va fêter sa libération et prendre un peu de repos à Paris. Autour d'une brochette d'opposants tunisiens réunis dans un restaurant, Ben Brik, bruyant orateur, est mal à l'aise, il cherche sa cigarette dans ce restaurant non-fumeurs.

Il est rapidement de retour à Tunis, vit la Révolution et en tirant une énième bouffée de cigarette, tire quelques conclusions:

«Sachez-le, fils de ma mère, la Tunisie qui s’est donnée à Ben Ali continue à se donner sans vergogne à ses enfants naturels: Mohamed Ghannouchi, Beji Gaied Sebssi et autres Rachid Ammar, tous majordomes de Leïla Trabelsi, la belle [l'épouse de Ben Ali]. Une orgie fantasque sous les yeux approbateurs et non hilares de ses propres enfants.

Qui va croire que des Kamel Jendoubi, Kamel Laabidi, Mokhtar Trifi, Khemais Chammari, maquisards sous Ben Ali, rentrent dans les rangs, applaudissent, portent des cravates et font kiss aux caméras, dès qu’il s’agit de coups d’Etat ou d’état d’urgence. Magots ou magouilles obligent.

Ils étaient mes compères. Pire que des traîtres, ils sont devenus des responsables.»

Oui, mais la Révolution? Ben Brik est cruel:

«La Thawra, wala zebbi [«Ni Révolution, ni rien»]. C'est le blues que chante la rue. En revanche, dites: il était une fois la révolution, tout juste après le 14 janvier. Le seul acte révolutionnaire, c’était la fuite de Zaba. Et basta.

Pour la suite, c’est une question de raison d’Etat. Les complices de Ben Ali, ceux qui ont enterré avec lui le cadavre exquis et se sont partagé comme des hyènes la charogne gardent entre leurs mains les clés de verre de la ville et ne laissent personne s’introduire ni s’échapper.

Le pouvoir de l’argent, le pouvoir des armes, le pouvoir directionnel, la presse et surtout le pouvoir de nomination, ce pouvoir quasi-divin sont toujours entre les mains des orphelins de Zaba. Pour le peuple, que dalle.»

Alors, un simple changement dans la continuité?

«Une révolution continue, c’est mettre à plat tout un système. Or, le système est toujours là, florissant, resplendissant; on ne peut rien contre lui et il peut tout contre nous. Les mêmes têtes, le même gang pour le même hold-up. Un changement dans la continuité sans changement. Juste une révolution de palais.

D’ailleurs, la Tunisie peut-elle s’offrir une révolution? Elle n’en a pas les moyens. Une question à mille inconnues. Comment révolutionner un pays qui vit archaïquement et anachroniquement son histoire, sa géographie, son passé, son présent, son futur sans futur? No hope. La gabegie. Un gribouillage de débiles mentaux.»

Alger

Du nom de la ville jumelle de Tunis, deuxième amour de Taoufik Ben Brik, dont il vante souvent le charme obscur et la douce cruauté. Je ne partirai pas, son avant-dernier récit, a été publié à Alger en 2007. Il aime les Algériens et surtout les Algériennes, combattives et fières, notamment celles qui ont lutté pour l'indépendance.

Mais, revenu à Alger pour y rencontrer ses lecteurs, Ben Brik se voit opposer une fin de non-recevoir. Il y est interdit de séjour sur haute décision. Ben Ali est encore là —entre autocrates, on se rend des services. L'adage est connu: dans le monde arabe, seuls les ministres de l'Intérieur s'entendent.

Ben Brik est stoppé à l'aéroport et retourne chez lui, déçu. Il aurait voulu voir et revoir Alger. La presse indépendante algérienne le soutient, mais la condamnation est sans appel. «L'Algérie n'est pas un dépotoir», avait justifié le président Bouteflika dans l'une de ses célèbres crises de mépris. Ben Brik est-il encore interdit de séjour? Il ne le sait pas, il devra retenter Alger pour le savoir. Mais si Ben Ali est parti, Bouteflika est toujours là. «Je ne partirai pas», pourrait-il dire, reprenant Ben Brik. 

Taoufik Ben Brik. Du nom du poète, Taoufik Zoghlami Ben Brik, à l'identité trouble, comme celle des Maghrébins, qui se débattent dans une grande schizophrénie. Ben Brik le sait, il l'est lui-même un peu, coincé entre Tunis, Paris, Alger ou Rome.

«Au sud de l’eau, mes pays se plaisent dans les conneries d’antan. Sommes-nous arabes, musulmans, croyants ou païens? Le monde dialogue avec les Martiens et les petits hommes verts, alors qu’on se bat pour la couleur d’un voile et la longueur d’une barbe.

Y a-t-il dans les parages un cinéaste, un poète, un homme de théâtre à qui je dois une belle phrase, une image, un personnage, une balade? Que des épaves qui puent la moisissure et la sardine. Jasmin, mon cul.»

Chawki Amari


A lire, de Taoufik Ben Brik

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Tunisie, la révolution trahie

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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