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Des membres du «commando invisible» pro-Ouattara dans le quartier d'Abobo à Abidjan. Reuters/Luc Gnago
Des membres du «commando invisible» pro-Ouattara dans le quartier d'Abobo à Abidjan. Reuters/Luc Gnago

Côte d'Ivoire: la guerre sur tous les fronts

Les partisans d'Alassane Ouattara sont passés à l'offensive dans plusieurs régions de Côte d'Ivoire. Objectif: conquérir Abidjan et déloger Laurent Gbagbo.

Les combats à l'arme lourde qui ont éclaté à Duékoué, dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, mais aussi au nord de Daloa dans le centre-ouest et au nord de Bondoukou, près de la frontière ghanéenne, font penser à la progression des insurgés en cours en Libye. Quatre mois, jour pour jour après le second tour de l’élection présidentielle ivoirienne, l'offensive est bien réelle. Les combattants pro-Ouattara ont conquis cinq villes de l'Ouest du pays depuis février et continuent leur avancée. Avec Abidjan en ligne de mire. Une guerre en bonne et due forme, avec ses fronts ouverts, mouvants, et ses inconnues politiques.

Guillaume Soro, l'ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (FN), a quitté les chambres orange et mauve de l'hôtel du Golf d'Abidjan, fief du président Ouattara, pour aller dans l'ouest. L'ancien Premier ministre de Laurent Gbagbo (2007-2010), devenu celui d'Alassane Ouattara après la présidentielle du 28 novembre 2010, a repris du service en tant que chef de guerre. Il se trouve à la manœuvre pour diriger les combats dans une région hautement stratégique, et mener une offensive qui paraît généralisée.

Des combats ont eu lieu lundi 28 mars simultanément à Duékoué, dans l'ouest, Daloa, au centre, et Bondoukou, à l'est, ces deux dernières villes étant passées dans la nuit sous contrôle des pro-Ouattara. Duékoué serait tombée le 28 mars, tôt le matin, aux mains des Forces républicaines (FR, ex-FN), qui ont encerclé la ville. Une information aussitôt démentie par le camp Gbagbo. «Nous contrôlons une partie de la ville et les rebelles une autre», assure Yao Yao, le chef des opérations d'une milice pro-Gbagbo dénommée Front pour la libération du Grand Ouest (FLGO).

Le scénario du pire

Duékoué, 72.000 habitants, située dans une région forestière et montagneuse, à la frontière du Liberia, se trouve sur un axe Nord-Sud qui mène à San Pedro, le principal port d'exportation du cacao. Une matière première dont la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial. Pour mémoire, Duékoué se trouve aussi dans la zone sud du pays, en principe contrôlée par Laurent Gbagbo depuis la partition du pays en deux zones, Nord et Sud, entraînée par la rébellion des officiers nordistes de l'armée, en 2002.

Mais ce n'est pas tellement le cacao qui intéresse les stratèges du camp Ouattara. A l'hôtel du Golf, on anticipe surtout sur les capacités de nuisance de Laurent Gbagbo après sa chute, qui paraît inéluctable. Des foyers de rébellion pro-Gbagbo pourraient perdurer pendant de longues années à l'intérieur du pays, redoute-t-on. Pour empêcher ce scénario, la maîtrise militaire du sud de la Côte d'Ivoire paraît essentielle.

Il s'agit aussi, pour le camp Ouattara, de sécuriser la frontière avec le Liberia et de chasser les mercenaires libériens qui exportent en Côte d'Ivoire les méthodes de leur sanglante guerre civile (1989-2002). Selon certaines sources, les spécialistes de la violence libériens travailleraient pour les deux camps rivaux en Côte d'Ivoire. Une chose est sûre: ces Libériens sont «des centaines à piller, violer et tuer», selon Jacques Franquin, directeur du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Abidjan.

Plusieurs fronts dans la ville d’Abidjan

A Abidjan, l'autre épicentre du conflit, la guerre suit une géographie plus fluctuante. Les fronts sont ouverts en plusieurs endroits de la ville, à Abobo, Cocody ou Port Bouët, apparaissant et disparaissant au fil des jours, au gré des barricades et des combats nocturnes. Les forces acquises à Laurent Gbagbo paraissent extrêmement contrôlées: elles peuvent être appelées à marcher ici ou là, et donnent l'impression de pouvoir rentrer chez elles sur un simple claquement de doigts. Pas moins de 15.000 jeunes partisans de Laurent Gbagbo se sont enrôlés dans l'armée depuis le 21 mars, selon l’agence Reuters.

Les forces acquises à Alassane Ouattara, en revanche, paraissent moins disciplinées: un certain colonel Bauer, membre du commando invisible du général Ibrahim Coulibaly, le célèbre «IB»,a déclaré défendre la démocratie, mais pas nécessairement Ouattara. IB fait pour lui figure de seul chef, en tant que membre du noyau dur des commandants de la rébellion nordiste de 2002.

Malgré tout, un certain optimisme continue de prévaloir à l'hôtel du Golf, où l'on sent le camp Ouattara confiant dans le sens qu'a pris «le vent du changement sur le continent», selon l'expression célèbre du Premier ministre britannique Harold Mac Millan, lors d'un discours prononcé en 1960 en Afrique du Sud. Selon certains experts occidentaux à Abidjan, la partie est loin d'être jouée. Les forces restent très inégales sur le terrain.

«Les anciens rebelles des Forces nouvelles se sont embourgeoisés après la signature des accords de Ouagadougou en 2007, rappelle un diplomate européen. Le camp Ouattara ne dispose pas des équipements nécessaires pour faire le poids, face aux trois grands groupes de "corps habillés" qui défendent Gbagbo, les Compagnies républicaines de sécurité (CRS), le Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos) et la garde républicaine.»

Stratégie politique des chefs de guerre

La grande inconnue porte aussi sur l'évolution de la stratégie politique des chefs de guerre ivoiriens. Jusqu'où la loyauté de Guillaume Soro ira-t-elle, en cas de victoire militaire, à l'égard d'Alassane Ouattara? Le président élu, ancien directeur pour l'Afrique du Fonds monétaire international (FMI), âgé de 68 ans, n'est pas dans un état de santé resplendissant. Il ne montre pas un sens politique des plus affûtés, et sera toujours perçu, qu'il le veuille ou non, comme un «Burkinabè» par une partie de l'opinion ivoirienne. Guillaume Soro, lui, aura 40 ans en 2012. Ce catholique du Nord pourrait présenter l'avantage de clore toute polémique liée à l'ivoirité, étant incontestablement ivoirien...

De même, Charles Blé Goudé, qui a le même âge que Soro et est passé comme lui par la direction de la Fédération des étudiants et scolaires de Côte d'Ivoire (Fesci), pourrait faire figure de relève politique, au sortir de la guerre civile.

L'exode

L'aéroport d'Abidjan, qui était vide en janvier, ne désemplit pas depuis deux semaines. Les salles de départ sont pleines d'étrangers, étudiants marocains, familles de commerçants libanais, femmes et enfants d'Ivoiriens pouvant se permettre le billet d'avion et disposant d'un point de chute à l'étranger.

Pour l'anecdote, les enfants de Pascal Affi N'Guessan, le chef du parti de Laurent Gbagbo, ont été évacués vers le Ghana, tandis que l'épouse de Charles Blé Goudé se trouve en... France. Un exode qui incite certains, comme le «modérateur» du site Ouattara Gbagbo Dégagez, à demander haut et fort le départ de tous les prétendants à la succession du «Vieux», Félix Houphouët-Boigny, pour faire place aux jeunes.

Anne Khady Sé 

 

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Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

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