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Devant le siège du gouvernement à Tunis, en janvier 2011. Reuters/Finbarr O'Reilly
Devant le siège du gouvernement à Tunis, en janvier 2011. Reuters/Finbarr O'Reilly

La Tunisie à l’épreuve de la réconciliation

Après la chute de Ben Ali et des décennies de dictature, les Tunisiens font l'apprentissage de la démocratie. Pas si simple dans une société minée par le syndrome autoritaire.

Un système dictatorial ne se contente pas de spolier les richesses d’un pays, de réprimer brutalement et impunément toute opposition politique, de brider toute créativité artistique et tout esprit d’entreprise, il a également le pouvoir de s’insinuer profondément dans une société et de pervertir durablement ses structures de pensée. Nul individu ayant vécu et ayant été formé sous un régime autoritaire n’est à l’abri de reproduire inconsciemment les schèmes de pensée qui lui ont été imposés.

Si bien qu’aujourd’hui en Tunisie, alors même que le processus de démocratisation semble en bonne voie avec l’annonce d’élections pour une assemblée constituante en juillet 2011, on peut craindre pour une courte période, chez les citoyennes et les citoyens, une tendance à vouloir imposer leur voix et à reproduire en somme quasi inconsciemment des comportements de tyran et de dictateur en puissance. 

Les bons et les méchants

Le régime de Ben Ali comme, sans doute, la présidence de Bourguiba ont imposé sur plus de cinq décennies une pensée manichéenne avec d’un côté ceux qui détenaient le pouvoir, et par voie de conséquence le monopole de la parole et de la vérité, et, de l’autre côté, tous ceux qui s’opposaient au pouvoir et qu’il fallait museler, diaboliser, discréditer et au besoin réduire au silence par la violence, l’emprisonnement ou l’exil forcé.

Il est donc naturel —bien que regrettable— que certains citoyens ou groupes de citoyens pensent aujourd’hui à leur tour détenir cette vérité absolue qui jusque là était le monopole du régime. C’est probablement ce qui s’est passé ces derniers jours dans certains endroits du pays dans le cadre du projet «Artocratie», initié par l’artiste JR, créateur de «l’art infiltrant» qui s’affiche sur les immeubles des banlieues parisiennes, sur les murs du Moyen-Orient, sur les ponts brisés d’Afrique ou dans les favelas du Brésil. L’idée de départ d’«Artocratie» en Tunisie est de se réapproprier l’espace public et de le nettoyer des représentations de l’ancien dictateur en affichant les portraits de 100 Tunisiens originaires de différentes régions du pays.

Parmi les lieux choisis, le fort de la Karraka de La Goulette, dans la banlieue nord de Tunis, orné jusqu’au 14 janvier 2011 d’un gigantesque portrait de Ben Ali. Le 17 mars, alors que des photographes tunisiens (dont Héla Ammar, Sophia Baraket, Hichem Driss et Aziz Tnani) et les membres de l’équipe de JR étaient en train d’afficher les neufs photos prévues, un groupe a commencé à contester vivement l’opération, au point de provoquer l’intervention de la police qui a pour finir décidé d’arrêter l’affichage. Malgré les explications des artistes, les contestataires parfois agressifs n’ont pas démordu.

Parler plus fort que le voisin

Peut-être est-il encore tôt pour que les Tunisiens parviennent à instaurer entre eux un véritable dialogue et à infléchir leurs certitudes. La notion de démocratie, après plus de vingt-trois ans de dictature de la peur, va se confondre d’abord avec la nécessité d’imposer sa voix, comme le faisait le régime de Ben Ali, en criant plus fort que les autres.

Il s’agit donc bien pour les Tunisiens d’apprivoiser la notion de libertés individuelles dans le cadre d’un Etat de droit, de comprendre que dans un régime démocratique différentes voix peuvent s’élever à condition qu’elles respectent le cadre légal, d’admettre enfin que la protestation et la contestation doivent elles aussi suivre des procédures précises. En Tunisie, à l’avenir, combien de projets artistiques ne feront probablement pas l’unanimité et seront contestés. Il s’agira qu’ils le soient en toute légalité et dans le respect des lois.

Aujourd’hui encore, dans l’une des plus anciennes démocraties du monde occidental, le Mur pour la paix situé sur le Champ de Mars dans le VIIe arrondissement de Paris est régulièrement dégradé. Le 12 février, trois des douze panneaux de verre sur lesquels est inscrit le mot «paix» en 32 langues ont été brisés et l’ensemble est régulièrement souillé d’inscriptions racistes. Mais ces actes de vandalisme sont punis par le code pénal et leurs auteurs ne sont pas censés ignorer les peines qu’ils encourent.

Une société à plusieurs visages

Jusque là, en Tunisie, le droit ne s’appliquait pas à toutes et à tous, faisant ainsi place à l’arbitraire du régime et à une justice de façade. Et c’est paradoxalement en cette période de grande liberté et de transition politique que les libertés individuelles risquent d’être le plus mises en cause. On s’inquiète en effet ces derniers jours, notamment à travers les réseaux sociaux, de débordements constatés lors de différentes manifestations organisées en faveur de la laïcité. Le dimanche 20 mars dans la ville de Sfax, des contre-manifestants parfois virulents ont tenté d’intimider ceux avec lesquels ils ne partagent pas la même vision de la société. Cette fois encore, il s’agit de crier plus fort et de faire taire l’adversaire. Que dire encore d’un témoignage qui circule sur Facebook d’une jeune étudiante ayant préféré garder l’anonymat et qui se déclare menacée et harcelée dans l’enceinte de son établissement universitaire par d’autres étudiants d’obédience salafiste?

Puisqu’il était impossible de se protéger des exactions commises par le régime de Ben Ali, ce dernier a durablement perverti les schèmes de pensées, faisant oublier qu’il existe des recours légaux à toute atteinte à la liberté, à tout acte de harcèlement et à toute tentative de menace sur un individu. C’est notamment pour remédier à cet état de fait qu’un groupe de juristes a fondé il y a quinze jours l’Association tunisienne de défense des libertés individuelles (ADLI), présidée par Wahid Ferchichi, maître de conférence à la faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis. Vice-présidente de l’association, la juriste Jinan Limam rappelle que c’est un projet ancien, rendu possible depuis le 14 janvier 2011, jour de la fuite de Ben Ali. Les premières activités de l’association consisteront notamment en l’organisation d’une table ronde sur l’individu et le lancement d’une campagne de sensibilisation au sujet des droits de la femme et du Code du statut personnel, en partenariat avec le ministère de la Femme.

Il est en effet vital pour la Tunisie et pour les libertés individuelles que ce type d’initiatives se multiplie pour venir en appui au Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), fondé en 1998 et dont Sihem Bensedrine est aujourd’hui la porte-parole. Il est également capital de repenser en profondeur un système éducatif et universitaire miné par vingt-trois années de dictature et dont le tort n’est pas seulement de former de futurs diplômés chômeurs. Dans le système manichéen imposé par la dictature de Ben Ali, les étudiants ainsi que les enseignants n’ont pas toujours pu se former à l’exercice d’une pensée libre, dialectique et nuancée.

Se débarrasser du syndrome autoritaire à tous les niveaux de la société reste un chantier ouvert et passionnant qui nécessitera les actions conjointes des citoyens, de la société civile, mais également des futurs pouvoirs publics.

Meryem Belkaïd

Meryem Belkaïd

Universitaire algéro-tunisienne.

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