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Monument en hommage à Mohammed Bouazizi, Sidi Bouzid, décembre 2011.  FETHI BELAID / AFP
Monument en hommage à Mohammed Bouazizi, Sidi Bouzid, décembre 2011. FETHI BELAID / AFP

En Tunisie, c'est encore pire qu'avant

La mort du jeune Adel Khadri par immolation a rappelé celle de Bouazizi. Mais elle a surtout montré que rien n'a changé en Tunisie.

Retour à la case départ. En voyant les photos du jeune vendeur Adel Khadri sur les réseaux sociaux, le premier sentiment est celui ressenti lorsque les premières nouvelles de l'immolation de Mohamed Bouazizi faisaient le tour de la toile en 2010 en Tunisie. Déception, angoisse et colère. Le mardi 12 mars 2013, le jeune vendeur de cigarettes Adel Khadri s'est immolé devant le théâtre municipal de Tunis. Transféré directement au Centre de traumatologie des grands brûlés de Ben Arous, il est aujourd'hui dans un état critique selon l'AFP. Le même jour, le nouveau Premier ministre Ali Larayedh, annonce la composition du nouveau gouvernement à l'Assemblée Nationale Constituante. Quelques heures avant, le jeune homme hurlait sur l'avenue «voilà la jeunesse qui vend des cigarettes, voilà le chômage» selon un témoin pour l'AFP.

Un manifestant sur l'avenue Habib Bourguiba à Tunis

Adel Khadri n'est pourtant pas le premier mais le suivant d'une longue série d'immolations en recrudescence depuis celle de Mohamed Bouazizi en décembre 2010. Geste de l'indignation, il est aussi devenu le plus destructeur, puisque dans la plupart des cas recensés en Tunisie, très peu survivent à leur blessures. Difficile d'obtenir le chiffre de ces autodestructions sur le territoire tunisienne, selon un interlocuteur du Centre de traumatologie des grands brûlés de Tunis, il y aurait plus de 150 cas recensés depuis 2011 parmi lesquels on compte plus d’une cinquantaine de cas médiatisés comme le montre cette carte ci-dessous. (cliquez sur les marqueurs pour avoir les détails).

Il semble aussi complexe d'en déterminer les causes, puisque dans la plupart des cas, peu d'enquêtes sont menées. Les causes sont en général de trois ordres : l'immolation par «revendication sociale» revient le plus souvent, l'acte «en état d'ivresse» revient aussi fréquemment et enfin, l'acte de personnes souffrant de «troubles mentaux» arrive aussi souvent.

Peu après la mort de Mohamed Bouazizi, on recensait déjà plus de onze cas d'immolations en Tunisie en février 2011, six mois plus tard plus d’une centaine aujourd'hui, on en compte dix rien que depuis le 1 er janvier 2013. Le taux de chômage de 16,7 %  selon les derniers chiffres de l’INS (Institut National de la Statistique) en est la principale cause mais l'acte frappe aussi par le désespoir qui le motive. Dans la plupart des cas il s'agit de suicides réels liés à un désespoir social.

On entend souvent à Tunis, le lancinant «rien n'a changé » depuis la révolution. Ces immolations sont en effet le rappel quotidien que la situation économique et sociale du pays est toujours critique. En donnant les priorités du nouveau gouvernement, Ali Larayedh a mis l'accent sur une baisse du chômage et la priorité donnée à l’emploi des jeunes, ces promesses sont pourtant les mêmes que celles des gouvernements précédents. L’enjeu n’est plus seulement politique ou économique, il devenu désormais psychologique.

«Avec l’immolation de Mohamed Bouazizi, cela a été le commencement d’une nouvelle manière de protester sachant que le suicide reste tabou dans le monde arabe.Le message de cette forme de suicide est avant tout social, il marque l’incapacité à s’intégrer désormais dans une société qui n’offre ni avenir ni travail.»

 commente le psychiatre Sofiane Zribi qui a alerté dans les médias’une augmentation de 20% des cas de dépressions graves depuis la révolution.

«Aujourd’hui, nous manquons d’infrastructures comme des centres d’écoute et d’appel pour ces gens. Nous trouvons plusieurs cas de dépressions post-révolutionnaires, il y a le cas plus général de la peur de l’insécurité, certains patients ne vont plus dans les manifestations, ont peur le soir en rentrant chez eux et puis il y a cette forme marginale, de l’immolation qui est une manière radicale d’exprimer son mal-être.»


Dans un article publié sur Slate.fr, intitulé « Pourquoi s’immole-t-on? » , la psychologue Saida Douki Dedieu interrogée sur le sujet parle des immolations présentes en Tunisie avant 2011:

« Saida Douki Dedieu exerçait en Tunisie jusqu’en 2006. Elle a eu l’occasion de poser la question à plusieurs jeunes qui avaient choisi ce moyen pour attenter à leur vie et leur a posé la question. Leur réponse était toujours la même: «Ils m’ont dit que la douleur provoquée par le feu était telle qu’ils pensaient que Dieu serait compatissant. Ils s’en remettaient à la miséricorde de Dieu, une miséricorde qu’ils n’avaient pas trouvé sur terre.» »


Des cas ont existé en Tunisie avant Mohamed Bouazizi comme celui d’Abdesalem Trimmech mort à Monastir en mars 2010, témoignant à chaque fois d’une société en crise. Aujourd’hui, les marchands ambulants défilent à Tunis pour rendre hommage à Adel Khadri. En septembre 2011, les étals anarchiques avaient été interdits sur l’avenue Habib Bourguiba, ils étaient près de 600 à occuper l’avenue et ses alentours après la mort de Mohamed Bouazizi.Aujourd’hui, ils restent marginalisés dans une économie parallèle qui témoigne encore d’une révolution inachevée.

Vidéo amateur de Slim Ayadi, sur la manifestation des marchands ambulants à Tunis:

Lilia Blaise

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