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Une pancarte anti-Sarkozy à un rassemblement de supporters de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 26 mars. REUTERS/Thierry Gouegnon
Une pancarte anti-Sarkozy à un rassemblement de supporters de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 26 mars. REUTERS/Thierry Gouegnon

Paris ne fait plus rêver l'Afrique

L'image de la "patrie des Droits de l'homme" se dégrade auprès des jeunes Africains. Les sentiments antifrançais s'enracinent.

La France ne s’est pas fait une fort belle image de marque en raison seulement de sa révolution de 1789. Elle a longtemps été la patrie naturelle des intellectuels, des hommes politiques ou de culture martyrisés dans leur propre pays et en quête d’exil. Tout comme elle a été pendant longtemps le réceptacle des étudiants africains. Mais cette image idyllique s’est peu à peu écornée pour donner à la France un visage aujourd’hui défiguré et qui suscite auprès de nombreux jeunes africains un sentiment antifrançais.

Visa contre humiliations

Autrefois, étudier en France était le couronnement du cursus normal des jeunes Africains. Presque un rite, un parcours initiatique. Chose qui relève maintenant d’un véritable parcours du combattant, tant l’obtention des visas que la France accorde avec parcimonie rebute plus d’un. Au point de conduire tous ceux qui le peuvent à se détourner de la France pour le Canada ou les Etats-Unis.

Pour obtenir un visa d’entrée sur le territoire français, il faut généralement accepter de subir moult humiliations. Il suffit d’aller à n’importe quel consulat de France en Afrique pour s’en rendre compte. De l’attente à l’accueil très peu courtois, en passant par les nombreux refus de dossier, tout est soigneusement mis en œuvre pour décourager voire humilier le demandeur. Parfois même lorsqu’il justifie pourtant des moyens requis et des conditions exigées.

«J’ai mis 14 ans avant de remettre les pieds en France, en dépit des multiples invitations d’amis français. Tout simplement parce que je me refuse à accepter les humiliations par lesquelles il faut passer pour avoir un visa», confie Serge Félix N’Piénikoua, journaliste de son état.

Le durcissement de la législation en la matière se comprend toutefois dans l’opinion publique africaine, en raison de la ruée de nombreux jeunes africains vers l’Europe, qu’ils considèrent encore comme un eldorado. Les tristes spectacles d’immigrés vers Lampedusa, Ceuta, Melilla sont là pour le rappeler. Mais l’application de cette loi se fait malheureusement sans discernement dans bien des cas.

Une France de plus en plus xénophobe

Au-delà de cet épineux problème, la montée de la xénophobie à l’égard des Africains en France —qui s’accompagne de celle du Front national— n’est pas sans impact sur le continent noir. Beaucoup d’Africains de la diaspora ou qui séjournent en France n’ont de cesse de se plaindre du délit de faciès ou du racisme auxquels ils sont souvent confrontés. Ce qui conduit de plus en plus d’Africains à «réciproquer» vis-à-vis des Français.

«Les jeunes du Maghreb expriment parfois de la haine à l’égard des Français pour des raisons qui ne sont pas toujours justifiées, mais c’est leur sentiment», confie un jeune diplomate français qui a vécu cette situation.

Si dans le paysage politique africain il n’existe pas encore de partis qui recrutent des militants en jouant sur des sentiments xénophobes, cela risque bien d’arriver un jour. La France est encore la seule des anciennes puissances coloniales à être omniprésente dans la vie sociopolitique, voire économique de ses anciennes colonies.

Paternalisme et résurgence du néocolonialisme

Une situation qui est loin d’arranger l’image de la France, quand on sait que dans sa politique elle ne défend pas toujours les valeurs qui sont les siennes mais plutôt ses intérêts, au mépris parfois des principes les plus élémentaires du point de vue des droits de l’Homme et de la démocratie. Certaines pseudo-démocraties sont ainsi soutenues pendant que d’autres sont décriées, c’est le fameux «deux poids, deux mesures». La Tunisie et l’Egypte en constituent l’illustration la plus éloquente, et l’engagement de Nicolas Sarkozy en Libye n’est pas étranger à cet état de fait.

En Afrique noire, le fort sentiment de résurgence du paternalisme et du néocolonialisme avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir contraste avec l’image que l’on avait de la France jusqu’à une époque récente, encore sous Jacques Chirac. Même si, dans le fond, la politique africaine de la France n’a pas changé. Le tollé général suscité par le discours de Sarkozy à Dakar selon lequel «l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’Histoire» n’a pas non plus contribué à améliorer l’image de marque de la France en Afrique —bien au contraire.

Dans des pays du Maghreb comme le Maroc ou la Tunisie, la présence de plus en plus massive d’Européens n’est pas toujours bien perçue, surtout par des nationaux qui vivent de plus en plus mal avec la cherté de la vie et la flambée des prix de l’immobilier, dûe à l’installation de plus en plus d’Européens —et plus particulièrement de Français. Des Maghrébins qui ne comprennent pas que les leurs fassent l’objet de vives discriminations en France cependant que leurs dirigeants accueillent les Français dans leurs pays en leur offrant toutes les facilités.

Mais c’est avec la crise en Côte d’Ivoire qu’elle a pris le plus grand coup. Les relations houleuses que l’ancienne puissance colonisatrice a entretenues avec le régime du président Laurent Gbagbo font que les manifestations antifrançaises y sont quasiment quotidiennes. Au point de fait dire au leader des «jeunes patriotes», Charles Blé Goudé, que «la Côte d’Ivoire n’est pas une sous-préfecture de la France». Un point de vue largement partagé en Afrique, y compris par ceux qui ne soutiennent pas Gbagbo.

De toute évidence, au regard de ce qui se passe un peu partout en Afrique, la France a tout intérêt à redorer son blason, terni par l’absence d’une politique et d’une diplomatie efficaces vis-à-vis du continent et surtout de ses peuples, avec lesquels subsistent beaucoup d’incompréhensions —en l’occurrence sur les valeurs qui fondent la République française et qu’elle défend. Des valeurs affichées et revendiquées, et qui offrent un contraste saisissant avec ses agissements en Afrique.

Marcus Boni Teiga

Marcus Boni Teiga

Ancien directeur de l'hebdomadaire Le Bénin Aujourd'hui, Marcus Boni Teiga a été grand reporter à La Gazette du Golfe à Cotonou et travaille actuellement en freelance. Il a publié de nombreux ouvrages. Il est co-auteur du blog Echos du Bénin sur Slate Afrique.

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