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A la découverte de Moussa Tine : Le père fondateur des fresques des cars rapides

Très enthousiaste de nous parler du label qu'il revendique, les fresques des cars rapides. Plus qu'artiste visuel que dessinateur, Moussa Tine qui a intégré l'institut national des arts du Sénégal de 1974 à 1978, section de recherche art plastique, nous a accueillis dans son atelier sis au village des arts, pour nous conter son idylle avec les cars rapides. Laquelle a embelli, avec beaucoup de couleurs, l'ère des cars rapides.


Parlez nous de votre histoire avec les cars rapides ?
C'est par hasard que j'ai été dans le milieu des cars rapides, parler des cars rapide revient à parler de ma bibliographie. Je l'ai adopté comme premier support d'expression artistique. J'avais envie d'intégrer l'école des beaux arts de Dakar. A mon arrivée dans la capitale, un cousin m'avait demandé de servir d'apprenti à son chauffeur de car rapide. C'était un plaisir pour moi de faire des voyages à bord du car rapide, à la découverte de Dakar. Certes, servir d'apprenti n'était pas mon objectif, mais j'accompagnais partout le chauffeur. C'est de là que je me suis dit un jour, pourquoi ne pas décorer notre car rapide, c'était en 1971. J'avais mes pots de peintures dans un coin du véhicule, dès qu'on avait du repos, je me mettais à faire des dessins à l'extérieur comme à l'intérieur de la voiture. Les gens étaient émerveillés, pouvant pas comprendre qu'un apprenti puisse faire de telles merveilles. J'ai trouvé cela génial, vu que les grands transporteurs ont commencé à demander mes services. C'est alors que j'ai ouvert mon premier atelier à Thiès, j'ai laissé tomber les voyages pour me consacrer à la décoration des cars rapides.
A cette époque, les cars rapides n'avaient-ils pas de décorations ?
Si pourtant, l'Etat du Sénégal avait demandé à des capverdiens de mettre des identifications au niveau des cars rapides. Ces derniers mettaient des écritures, des dessins de fruits sur les parties latérales des cars, une décoration trop légère, à mon goût. Aussi, à mon arrivée, ai-je enrichi le décor avec plus de couleurs, d'ambiance, de telle sorte que la décoration impacte aussi sur la clientèle. A cette époque, le car rapide le mieux décoré est le plus prisé des passagers. Je mettais des éperviers, des yeux, des ''baye Fall'', des fleurs... c'est pourquoi je revendique ce label.
Quel fut votre premier dessin sur les cars rapides ?
Mon premier travail fut un cheval, après j'ai commencé à mettre des portrait de Cheikh Ahmadou Bamba celui qui m'a plus lancé. Au fil du temps, j'ai commencé à changer les fresques, à la demande de la clientèle.
Avec autant de facilité, peut-on parler de don ou de longue formation ?
Pas du tout. Je me rappelle, un jour, un de nos instituteurs à l'époque nous avait demandé de dessiner un truc de notre choix sur les ardoises. Moi, j'avais fait la tête d'un cheval. Quand il a vu mon dessin, il s'est émerveillé, a pris mon ardoise, l'a montrée à toute la classe. Mieux, il la montrera dans toute l'école et les élèves étaient tous étonnés. C'est de là que je me suis dit que je pouvais faire quelque chose qui puisse plaire. J'ai commencé à décorer les murs de la classe avec des dessins de chevaux.
Pourquoi le cheval ?
Il fut l'animal que j'ai le plus approché, je suis issu du monde rural. On se déplaçait toujours sur son dos. Etant enfant, je m'occupais d'un cheval. Ces souvenirs juvéniles m'ont accompagné. Vous savez l'artiste ne s'inspire que de son environnement, de ses sentiments.
Est-ce à dira que Moussa ne peut créer qu'à partir de sa vie ?
Non. Certes l'artiste est sensible mais, je dessine aussi d'autres choses. Les transporteurs me demandaient de faire des croquis ayant trait à leurs cultures, éducations, religion, entre autres. Par exemple, pour les cars de Lobatt Fall, je mettais un pécheur se tenant debout sur sa barque, lançant un filet, afin d'attraper un crocodile, il fait partie de l'ethnie des ''thioubalo'', les chasseurs de crocodiles. J'ai connu de beaux jours avec mes dessins, la clientèle venait de tout le Sénégal.
M. Tine vit bien de son art, donc ?
Ha oui, j'ai gagné beaucoup avec, mais pas de prix. Mon travail avec les cars, c'était de l'informel. Mais, j'avais plus de mérite et de popularité, tout le monde reconnaissait ma signature.
Quelle est l'approche de Moussa sur nos cars rapides ?
Il y a eu des successions de voitures, au début, on ne parlait pas de cars rapides, mais plutôt de ''ndoudi''. J'ai révolutionné le car rapide, il est devenu un symbole national. Il y a une absence d'innovation dans ses dessins, depuis 1994, date où j'ai arrêté de faire des fresques. Le cheval renvoie à celui de mon enfance, l'épervier et le corbeau sont ceux que j'ai dessiné, m'inspirant de la chanson de Pape Seck : ''sama thiély nawna''. Rien de nouveaux depuis.
On peut dire que vous avez oublié les cars rapides?
La création artistique qui permet de rendre la chose à la fois lisible et illisible, et la décoration sont deux choses différentes. A mon entrée à l'école des arts, j'ai arrêté de faire les dessins, mais je jetais toujours un regard sur les cars rapides, de manière symbolique. J'ai fait un tableau ''cri de détresse'' où je dénonce le vieillissement de ces voitures, qui commencent à disparaitre de notre paysage. Alors qu'ils sont un symbole. Je fais aussi des ½uvres où je dénonce l'anarchie dans les cars rapides, avec les surcharges et autres. La municipalité de Dakar devait apprécier son moyen de transport le plus visible et lui créer un musée.
Quid de la relève ?
Hé oui. J'ai eu à former un certain nombre de personnes qui sont en train de faire de jolies choses, à la gare routière de Dakar. Mais aujourd'hui, avec la modernité et l'arrivée des bus, la décoration a perdu de son lustre. La situation a changé, les cars ne sont plus autant décorés. Le transport est devenu incolore, réducteur. Il y a cette absence de beauté, de chaleur qui animait les routes.
Fanta DIALLO
REWMI QUOTIDIEN