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A la gare routière d'Abidjan, des citadins attendent le bus pour fuir la violence. Reuters/Luc Gnago
A la gare routière d'Abidjan, des citadins attendent le bus pour fuir la violence. Reuters/Luc Gnago

Les clignotants au rouge en Côte d'Ivoire

A Abidjan et dans l'Ouest, les violences se multiplient, dans les deux camps. S'ajoute la crise humanitaire avec le flot de réfugiés. Mais toujours aucune solution en vue.

C'est une guerre civile, mais aussi une grave crise humanitaire qui se prépare en Côte d'Ivoire. Le bilan des combats à Abidjan et dans l'Ouest est déjà de 462 morts selon l'ONU, 500.000 personnes déplacées et 93.000 réfugiés, majoritairement au Liberia voisin. La tactique du pourrissement de la situation, sur laquelle a parié Laurent Gbagbo, continue de jouer en sa faveur. Quatre mois après une présidentielle censée marquer le retour d'une paix durable, les clignotants sont en rouge et les ONG tirent de toutes leurs forces sur le signal d'alarme. D'autre part, le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU a décidé le 25 mars de créer une commission d'enquête internationale indépendante sur les violations qui auraient été commises depuis la présidentielle de fin novembre 2010 en Côte d'Ivoire, pays menacé d'une guerre civile.

A Abidjan, la situation reste très tendue. Chaque rassemblement de Jeunes patriotes est redouté comme l'étincelle qui pourrait allumer la guerre. Ces jeunes miliciens à la solde de Laurent Gbagbo contrôlent les papiers des automobilistes, aux barrages routiers qu'ils ont dressés à travers la ville. Du coup, circuler dans Abidjan, quand on porte un nom malien, burkinabè, guinéen ou du Nord du pays équivaut à jouer à la roulette russe. On risque la mort, à coups de bâtons ou par le supplice du collier.

Au Nord du pays, l'eau et l'électricité ont été coupées. Dans les villes de Bouaké, Korhogo, Odienné et Man, les populations manquent d'eau, tandis que les exactions rapportées par les ONG de défense des droits de l'homme se multiplient, dans les deux camps. Des viols perpétrés à Duékoué, dans l'Ouest, par les combattants des Forces nouvelles (FN) d'Alassane Ouattara ont été dénoncés par Amnesty International. A Abidjan, des membres des Forces de sécurité (FDS) loyales à Laurent Gbagbo peuvent désormais être pris pour cible. Un policier a ainsi été retrouvé chez lui, égorgé, baignant dans son sang.

Anonkoua-Kouté, une partie du quartier d'Abobo majoritairement peuplée par des Ebriés, une ethnie du Sud, a été attaqué dans la nuit du 6 au 7 mars par les insurgés pro-Ouattara, note Drissa Traoré, représentant du Mouvement ivoirien des droits de l'homme (MIDH). L'attaque aurait fait 24 morts et 40 blessés. D'autres civils ont été tués lors de l'attaque lancée contre l'émetteur de la Radiotélévision ivoirienne (RTI), dans la nuit du 26 au 27 février, par le fameux «commando invisible» pro-Ouattara qui opère à Abobo. Dans ce quartier d'Abidjan présenté comme acquis au camp Ouattara, le feu est loin d'être éteint. Il reste notamment une cité universitaire contrôlée par la Fédération des étudiants et scolaires de Côte d'Ivoire (Fesci), un syndicat scolaire qui agit comme une milice pro-Gbagbo.

Sauve-qui-peut à Abidjan

Tous les quartiers d'Abidjan se vident. A la gare routière d'Adjamé, les taxis collectifs sont pris d'assaut, par des gens du Nord comme du Sud. Les tarifs pour aller à Bouaké sont passés de 4.000 (6,1 euros) à 15.000 francs CFA (22,87 euros). La majorité présidentielle (LMP) est désormais surnommée «la minorité présidentielle». Les observateurs notent que les forces pro-Gbagbo se concentrent à Abidjan, où elles se préparent à un combat sans doute décisif. Alors que le think tank américain International Crisis Groupe (ICG) s'inquiète du «risque d'épuration ethnique et d'autres crimes de masse», les associations chrétiennes et musulmanes ont lancé l'alerte le 24 mars:

«La Convention de la société civile ivoirienne (CSCI) exprime sa consternation devant les attaques dont cinq mosquées ont fait l'objet dans les communes de Bassam, d'Abobo et de Yopougon à Abidjan, et face au meurtre d'un imam à Yopougon. Des partenaires du CCFD-Terre solidaire redoutent une stratégie délibérée visant à créer des tensions inter-religieuses au sein de la population.»

De nouveaux billets de banque sont en circulation à Abidjan, sortant d'on ne sait où. Des fonctionnaires sont payés en coupures flambant neuves de francs CFA, et beaucoup s'interrogent sur leur authenticité. Les banques sont fermées, l'économie est à l'arrêt, et les liens sont coupés depuis la fin janvier entre le régime Gbagbo et la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO).

Climat de terreur généralisé

Quand des tirs éclatent dans les quartiers, les gens se terrent chez eux, ne sachant pas quel camp se trouve à l'origine des tirs. Les blessés par balle se voient refuser l'accès aux hôpitaux, et sont parfois pris en charge par l'hôpital qu'abrite Sebroko, l'ancien hôtel qui sert de siège à la mission des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci). Médecins sans frontières (MSF) a aussi tiré l'alarme, le 24 mars, rappelant que les personnels des six hôpitaux de la capitale économique ont fui à cause de l'insécurité. Médecins et infirmières ne veulent pas prendre le risque de soigner les blessés par balle, de peur de s'attirer les foudres des FDS.

Un seul hôpital reste fonctionnel, à Abobo Sud, où les équipes d'urgentistes de MSF ont reçu 273 patients en trois semaines, dont 225 blessés par balle. «Tous les jours, nous entendons des tirs à Abobo, selon Okanta Chibuzo, médecin urgentiste de MSF. Nous recevons chaque jour 10 à 15 blessés.» Le 17 mars, jour de l'attaque à l'arme lourde sur un marché d'Abobo, en plein jour, les équipes de MSF ont soigné 66 blessés par balle ou éclat d'obus. «Certains ont été amenés dans des camions qui transportent habituellement des produits alimentaires. Tous étaient des cas urgents à soigner. »

Drissa Traoré, responsable du MIDH, a reçu des menaces de mort. Il ne dort plus chez lui et change de maison très souvent. Il n'est pas le seul à craindre pour sa vie.

«Mes collaborateurs reçoivent des menaces de mort par SMS sur leurs téléphones portables, qui leur disent de se "considérer comme des cadavres", témoigne-t-il. L'Onuci doit jouer son rôle de protection des populations. Or, pas un seul acte n'a été posé! Quand un Casque bleu jordanien a reçu un coup de machette au pied, la population a vu l'un de ses collègues qui pleurait. On ne peut pas se permettre de montrer sa faiblesse dans un tel rapport de force, sur le terrain. Moi, quand un de mes collabortateurs est blessé, je fais le dur!»

La mission de l'ONU, une autre cible

Les contingents onusiens les plus déterminés et les plus respectés par la population sont africains. Nigérians, Togolais et Sénégalais montrent moins de peur dans leurs patrouilles que les Casques bleus venus du Bangladesh ou du Pakistan, soupçonnés d'être surtout volontaires pour toucher les primes qui s'ajoutent à leur solde. Pour le reste, l'Onuci paraît paralysée par une situation de "catch 22" (perdant-perdant). Sans cesse accusée de jeter de l'huile sur le feu par la propagande de la RTI, l'Onuci est devenue la cible des attaques des jeunes miliciens.

Le représentant spécial en Côte d'Ivoire de Ban Ki-moon, le secrétaire général de l'ONU, son compatriote coréen Choi Young-jin, aurait aimé que le verdict des urnes, favorable à Alassane Ouattara, soit respecté. Mais il ne veut pas prendre la responsabilité de déclencher la guerre civile tant redoutée, en usant de la force pour protéger les civils —comme l'y autorise pourtant son mandat.

Anne Khady Sé

 

Du même auteur, lire aussi l'interview d'Alpha Blondy: «Je demande aux Ivoiriens d'arrêter d'être bêtes» 


Anne Khady Sé

Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest.

Ses derniers articles: Baaba Maal, chanteur engagé  Joseph Kabila: une réélection contestée  Le Cap-Vert, une démocratie qui fonctionne 

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