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En Egypte, peut-on dorénavant être policier et barbu?

Tant pis pour le Ministère de l’Intérieur qui n’aime pas voir un collier de barbe sous une casquette de police : le premier officier barbu a été réintégré aujourd’hui. Une décision de justice avait autorisé tous les policiers suspendus pour cette raison à reprendre leur travail le 20 janvier dernier. Mais le Ministère de l’Intérieur  tardant à leur redonner leur poste, ils ont planté leurs tentes à sa porte.

 

« C’est une question de ‘liberté individuelle’ », pour Hani al Shakiri, porte-parole de ces dizaines de policiers barbus qui ont installé leurs tentes devant le Ministère de l’Intérieur, au centre du Caire.

Officier de police depuis huit ans (sécurité centrale) , Hani attend toujours, malgré la décision de janvier de la haute Cour administrative du Caire, d’être réintégré dans ses fonctions. La décision de cette Cour, qui déboutait le ministère de l’Intérieur, est pourtant définitive. Alors les policiers mécontents font des sit-ins, expliquent leur point de vue à la population et aux autres policiers, et ont même lancé un groupe facebook.

26 officiers de police et 34 sans grade  avaient été suspendus parce qu’ils s’étaient laissé pousser la barbe.

Sous Moubarak, évidemment, c’était interdit, il fallait être glabre. Mais avec la révolution, on s’est dit qu’on était libres, nous aussi, policiers ou pas, on est des civils, on a droit à notre liberté. Donc on a arrêté de se raser, peut-être bien qu’on est salafistes, mais en quoi c’est l’affaire du Ministère de l’Intérieur? Je ne vois pas en quoi la barbe nous empêche de faire correctement notre travail.

Ce n’est pas parce qu’il y a un parti islamiste au gouvernement que c’est plus facile pour nous. Pendant soixante ans, l’ennemi majeur des forces de sécurité, c’étaient les islamistes. Alors forcément, des barbus parmi eux, ça leur fait peur.

Hani Al Shakiri

Une passante s’arrête devant les tentes.

« Je peux vous prendre en photo?

-Ah ben oui, allez-y.

- Je ne vais pas me faire jeter en prison?

- Mais non c’est du passé tout ça, quand on se faisait arrêter pour avoir pris des policiers en photo. »

Elle photographie les hommes assis ou allongés (il fait déjà trop chaud en ce beau mois de mars au Caire), qui lisent le Coran, et qui ne semblent pas spécialement dérangés par cette passante visiblement de la bonne société égyptienne, et aux cheveux non couverts.

« C’est marrant, ajoute-t-elle, on dirait la place Tahrir, vos tentes. Sauf que… euh… c’est pour pouvoir porter la barbe… que vous campez…

- Mais Tahrir c’était bien ça! C’est le symbole, la révolution, la liberté. Nous aussi on veut la liberté, celle de se laisser pousser la barbe.

- Et ils vous disent quoi, les gens du Ministère?

- Rien. Les journalistes viennent nous voir, le ministère, non. »

C’est à ce moment-là que l’officier Mohammed Fadly quitte ses camarades, son sac sur l’épaule, le regard brillant. « Je rentre chez moi, lance-t-il, moi je suis le premier officier à être réintégré dans ses fonctions. »

Pour le moment, dit-il, il travaille à la direction générale du Ministère de l’Intérieur, mais il espère que, plus tard, il pourra regagner la ville de province de Tanta dont il est originaire. Avec son uniforme de policier et sa longue barbe poivre-et-sel à deux pointes.

Entre les tentes  des policiers à barbe de salafistes, la grève de ceux qui veulent davantage d’armes, une augmentation de salaire, ne plus avoir à affronter les manifestants, et la dernière décision du  procureur général qui sous-entend que la police ne fait pas son travail en donnant aux citoyens le droit d’arrêter des criminels eux-mêmes, le Ministère de l’Intérieur a du pain sur la planche.

Choisir ce moment pour revendiquer le port de la barbe et un soutien du côté de l’exécutif  – les Frères musulmans (des barbus aussi, mais moins, diraient certains)- n’est pas exactement bien choisi. Les salafistes ne font cadeau de rien aux Frères musulmans, en politique générale non plus: d’ancien alliés, ils sont passés dans l’opposition.