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Faure Gnassingbé se refuse à transiger sur la question de la souveraineté du Togo

« Le Togo n'est pas une République bananière [...] Ma relation avec Paris est décomplexée. Chacun défend ses intérêts ». Le président Faure Gnassingbé avait été clair et net lors de son entretien avec François Soudan voici tout juste trois ans (Jeune Afrique du 7 février 2010). Eyadéma était mort cinq ans auparavant (5 février 2005) et le nouveau patron du Togo, peu enclin à communiquer, avait encore bien des difficultés à imposer son image. Quand vous ne parlez pas, les autres parlent pour vous.

Etant le fils de son père (et quel père), Faure Gnassingbé avait été tout naturellement sollicité par l'armée pour prendre sa suite. Sans coup férir et sans élection. « C'est elle qui m'a proposé le job, dira Gnassingbé (Jeune Afrique du 24 décembre 2006 - entretien avec François Soudan). Mais mon acceptation n'impliquait de ma part aucune sujétion ».

En 2010, quand il avait remis les pendules à l'heure concernant la relation entre Lomé et Paris, Gnassingbé avait, quelques mois auparavant, demandé le rappel d'Eric Bosc, premier secrétaire de l'ambassade de France au Togo, suspecté d'être plus militant « pro-opposition » que diplomate (Bosc est aujourd'hui en poste à Ouagadougou, au service de presse de l'ambassade). Compte tenu de la relation entre son père et la France, et de l'image qu'accolaient à cette relation les pourfendeurs de la « Françafrique », Gnassingbé a toujours été vigilant à « décomplexer » sa relation avec Paris. « Sans être, loin de là, antifrançaise, ma génération s'est débarrassée des complexes qui habitaient la précédente. Je parle l'anglais, je maîtrise l'outil informatique et je sais que le monde ne s'arrête pas aux frontières de l'Hexagone... » (Jeune Afrique du 24 décembre 2006 - cf. supra). Gnassingbé ne veut rien devoir à sa filiation, ni à l'armée, ni à... la France.

Ce qui n'est pas la chose la plus facile tant il est vrai que le Togo a été longtemps considéré comme une « chasse gardée » au sein du pré carré de la France en Afrique. Et que, du même coup, les « élites » françaises y pullulent comme les champignons après la pluie, y perpétuant des relations clientélistes qui nourrissent les ambitions des uns et des autres avec ce qu'il faut de corruption et de prévarication pour mettre de l'huile dans les rouages. Le fait que la Vème République française ait eu un seul ministre d'origine africaine (et socialiste, ce qui laisse penser, rue de Solférino, siège du PS, qu'on a une meilleure connaissance que les autres de la situation togolaise) en la personne du franco-togolais Kofi Yamgnane, un des plus farouches adversaires (à Paris) de Gnassingbé, ajoute aux tensions. Qui, parfois, ne manquent pas du fait, essentiellement, des connexions affairo-politiques qui polluent la vie du pays.

On se souvient de l'affaire Progosa au printemps 2009 (cf. LDD Progosa 010/Lundi 1er juin 2009). Il y a eu, récemment l'affaire Le Floch-Prigent. Cet ex-apparatchik socialiste, lui aussi, a été un grand patron français - et tout particulièrement celui d'Elf - avant de se trouver impliqué périodiquement dans des affaires de carambouilles financières. La dernière en date a pour acteurs un Togolais : Bertin Sow Agba, un Emirati, Abbas Et Youssef. Le premier aurait convaincu le second qu'il pouvait récupérer le trésor de feu le général Robert Gueï : 275 millions de dollars bloqués sur un compte au... Togo. On peut rêver ! Le rêve de Youssef a vite tourné au cauchemar. Le Floch-Prigent étant, par ailleurs, son conseiller en matière pétrolière et son intermédiaire dans cette affaire, s'est trouvé mis en cause. Avec son passé, facile.

Interpellé à Abidjan dans le cadre d'un mandat émis par Interpol, Le Floch-Prigent sera transféré à Lomé le 15 septembre 2012 pour y être inculpé de « complicité d'escroquerie ». Son avocat, Me Patrick Klugman, dans Le Journal du Dimanche (30 septembre 2012), déclarera : « Je demande au Quai d'Orsay de faire pression sur la justice togolaise pour que mon client soit rapatrié en France ». Klugman est omniprésent dans les médias, tant pour les dossiers dont il a la charge que pour ses prises de position et ses chroniques. Membre du PS, vice-président du Groupe socialiste, radical de gauche et apparentés au Conseil de Paris, c'est une tête d'affiche du barreau malgré son âge (il a prêté serment en 2004 !). Au quai d'Orsay, c'est le « socialiste » Laurent Fabius le patron. Un homme de la « génération Mittterrand » tout comme Le Floch-Prigent. Klugman, venu de SOS Racisme, a la connexion avec les trotskystes du PS, dont Julien Dray (il a été son avocat) et Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national à l'International.

La machine socialiste est en branle. Sauf que du côté de l'Elysée, cette pression n'est plus dans l'air du temps. Chacun est conscient, à Paris comme à Lomé, que c'est, là encore, une affaire de branquignoles, chacun sait que Le Floch-Prigent peut être d'une rare naïveté* (il n'aurait pas été un « grand patron », les commentateurs le traiteraient simplement de « couillon ») et qu'il sait jouer, aussi, de son carnet d'adresses (on ne devient pas patron de Elf au temps des socialistes sur la seule base de ses compétences, même si celles de Le Floch sont indéniables) mais également de ses problèmes de santé (qui, déjà, l'ont fait sortir des prisons françaises).

Le Floch-Prigent a donc passé l'automne et l'essentiel de l'hiver à Lomé tandis que ses amis socialistes s'agitaient dans la coulisse. Début 2013 éclate l'affaire des marchés de Kara et de Lomé et la mise en cause d'un leader de l'opposition, Agbéyomé Kodjo, et des animateurs du Collectif Sauvons le Togo (CST). Le 16 janvier 2013, Agbéyomé est placé en garde à vue ; Il ne sera remis en liberté provisoire que le 25 février 2013 (cf. LDD 039/Mardi 5 mars 2013). Entre-temps, le PS, dans un communiqué (mercredi 13 février 2013), dénoncera la « démocratie bafouée » au Togo, « la vague d'arrestations d'opposants politiques », « l'arbitraire manifeste de ces arrestations », « la mauvaise gouvernance et l'impunité ».

Quelques jours plus tard, Jeune Afrique évoquera dans une « brève » la médiation de Michel Scarbonchi, un radical de gauche proche du PS, dans la libération de Le Floch-Prigent (cf. LDD Togo 040/Mercredi 6 mars 2013), médiation qui aurait « foiré » à la suite du communiqué du PS. Les autorités togolaises auraient vu dans cette assertion une pression insupportable. Le 3 mars 2013, dans Jeune Afrique, François Soudan, remettra le couvert. Sur trois pages cette fois : « Togo. Le Floch, les dessous d'une libération ». C'est que Le Floch a été libéré le mardi 26 février 2013 et a pu regagner Paris. Pour Soudan, il s'agit d'une libération « décidée en réalité par le président Faure Gnassingbé, beaucoup plus que par le parquet de Lomé ». Autrement dit, Lomé serait aux ordres de Paris et la justice togolaise à ceux de l'exécutif.

La présidence de la République du Togo va rédiger un droit de réponse dès le 6 mars 2013. Que Jeune Afrique a publié partiellement dans son édition du 10 mars 2010. Faisant l'impasse sur la conclusion : « En tout état de cause, votre article ne rend pas justice aux efforts que le Togo déploie dans le domaine de la bonne gouvernance. Même s'il reste du chemin à faire, le Togo ne peut plus être présenté comme un pays où les décisions de justice sont le fait du président de la République. Ce serait purement et simplement injuste ». Faure Gnassingbé vient de le rappeler : pas question de transiger sur la souveraineté du pays et l'Etat de droit. Ce serait ouvrir la porte à toutes les dérives. On en accepte l'augure.

* On se souvient de « l'affaire Lise » qui, à la fin des années 1990, a fait rire tout Paris. « Lise » est une Ivoirienne qui a purgé quelques années de prison à la Santé. De son vrai nom Anna-Rose Thiam, présentée dans la presse comme la fille du diplomate ivoirien Amadou Thiam (très proche de Félix Houphouët-Boigny, il est décédé le 6 janvier 2009, à Rabat, où il avait pris sa retraite - cf. LDD Côte d'Ivoire 0229/Vendredi 23 janvier 2009). Call-girl avérée, « Lise » va multiplier les escroqueries financières en se présentant comme une petite-fille du « Vieux ». Elle était parvenue à nouer le contact avec Loïc Le Floch-Prigent à qui elle aurait soutiré beaucoup d'argent quand il était patron d'Elf avant de « balancer » au juge Eva Joly qu'elle jouait les « porteuses de valises » pour le compte du PDG de la compagnie pétrolière (sur cette affaire, il faut relire : « Anna Rose plumeuse de haut vol », une enquête de Karl Laske publiée dans Libération du jeudi 16 juillet 1998).

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique