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#M20feb : Sommes-nous coupables ?

Il y'a quelques semaines, j'ai rencontré une jeune femme, dont le regard, le sourire et la voix dégagent une innocence et un  «calme féminin» sans pareils, bref... c'est pas ça notre sujet.

Après quelques conversations sur nos études et notre boulot, et après avoir vu mon profil sur Facebook, elle a réalisé que j'étais un « jeune du 20 février », depuis ce moment elle a commencé à me poser des questions auxquelles j'ai eu l'habitude de répondre de façon systématique, sans la moindre hésitation, et mes réponses étaient (je le crois) toujours convaincantes...

Mais cette fois, j'ai senti tant de soucis et de profondeur dans les questions de cette femme, à tel point que j'ai eu l'impression que c'était  un autre « moi » qui se demandait profondément si tous ces dogmes auxquels on a cru un jour ne méritait pas d'être remis en question.

Evidemment j'ai maintenu quelque part les mêmes réponses « officielles », pour ne pas renoncer à mon identité et mon apparence  de « révolutionnaire » si facilement, mais ça ne m'a pas empêché d'être marqué et perturbé à tel point que j'ai eu envie -pas d'y répondre autrement- mais de les reposer, à haute voix et de les transmettre en espérant qu'elle garderont la même pertinence et la même profondeur, à tous les gens qui ont vécu l'expérience du 20 février.

Pourquoi le mouvement du 20 février s'est-il essoufflé ?

Normalement c'est une question à laquelle on a l'habitude de répondre, en disant que le mouvement existe toujours, « en tant que dynamique », mais sans pouvoir cacher notre déception, et sans même se poser la question, c'est quoi une dynamique déjà ?

Je ne nie pas le fait que le mouvement a créé dans ses débuts une nouvelle culture politique et a poussé beaucoup de « sans-voix » à se regrouper, à manifester leur colère. Il a aussi réussi à déplacer le débat public, qui est resté pour longtemps élitiste, dans la rue, les cafés, les maisons, là où il a eu tendance à disparaitre...

Mais n'exagérons pas, est-ce que cette dynamique n'existait pas avant le 20 février ? Est-ce qu'il n'y a pas eu toujours, partout, des manifestations, des émeutes, des grèves ?

Voilà une autre question, pourquoi on cherchait naïvement à coller l'étiquette du 20 février à tout regroupement ? Et pourquoi on croyait à chaque fois qu'une émeute par-ci ou par-là, allait déclencher la révolution ?

On a aussi eu l'habitude, de justifier l'essoufflement du mouvement par plusieurs causes : les circonstances internationales, la répression de l'Etat, l'opportunisme de l'élite politique, et parfois même par l'ignorance et l'insouciance du peuple (j'ai pas mal de fois entendu dire, par des « militants » que ce peuple de cons mérite ce qui lui arrive), mais sans jamais se poser la question sur nous même, ces jeunes militants, sommes-nous coupables ??

Milan Kundera, dans son Roman « l'insoutenable légèreté de l'être » évoque l'histoire d'¼dipe, qui a fini par se crever les yeux quand il a su qu'il couchait avec sa mère, même s'il n'était pas réellement coupable (évidement parce qu'il ne savait pas que c'était sa mère). Il évoque cette histoire en comparant le cas d'¼dipe à celui des communistes, qui assistaient aux cruautés du régime soviétique mais qui se faisaient passer pour innocents, car « leurs but était noble » et qu'ils ne savaient pas que ça allait mal tourner ...

Ce passage me fait penser à certains d'entre nous, qui n'arrêtent pas de se faire passer pour des victimes de « manipulations » des partis politiques, et qui veulent se désengager de toute responsabilité....

Croyez-vous réellement en la démocratie ?             

Comme un vieux gauchiste, j'ai essayé de répondre à cette question en expliquant l'énorme différence entre la démocratie réelle, basée sur la justice sociale et la répartition des richesses, et la démocratie formelle que  le néo-libéralisme essaie de nous imposer...

Mais au fond de moi, je savais que ce n'est pas ce qu'elle voulait entendre, et qu'elle voulait savoir si  on exerçait la démocratie,   si c'était réellement notre mode de prise de décision.

Mais franchement, quand je pense à toutes ces disputes au sein des réunions, au refus de l'autre, à l'absence du dialogue, aux « noyaux-durs », aux coulisses.... Je n'aurais pas pu facilement répondre par OUI.

Ne trouvez-vous pas que c'est assez dégoutant quand on réalise que la démocratie qui est parmi nos plus grandes aspirations, était quasi-absente dans notre comportement quotidien ?

Pourquoi analysez-vous dans une logique de combat ?

Celle-là, c'était en réaction à un ami, qui la taquinait en lui disant qu'il était fier d'être un « fils du peuple », alors qu'elle était une « Kilimini »  ou fille de bourges.

En posant cette question, mon ami ne savait pas quoi répondre, et a vite détourné le sujet, moi-même je n'aurais pas su.

N'est-il pas vrai ? Pourquoi cette « logique de combat » qui n'a pas cessé  de s'infiltrer en nous ? À tel point qu'on ne savait plus, qui est notre ennemi.

Le conservateur contre le libéral, le réformiste contre le radical,  le radical contre le plus radical... et ainsi de suite.

Je me rappelle de ces réunions, où il y avait de nouveaux visages, on ne ratait pas l'occasion de leur faire «l'enquête», parfois juste parce qu'ils ont l'air différents ».

Je me rappelle aussi que beaucoup d'appels au dialogue et au débat ont été enterrés, parce que  « ce n'était pas le moment », ou  parce que « la rue ne peut pas attendre », laissons de côté la réflexion c'est l'heure du combat !

Est-ce que vous manifestez juste pour manifester ?

La réponse à cette question peut-paraitre simple : on manifeste parce qu'il n'y a pas d'autre solution, la rue est notre seul refuge pour réclamer le changement face à ces institutions paralysées,  et à ces décideurs qui ne veulent rien entendre.

Mais si on essaie de donner une image à notre rêve, à notre conception du changement, ce serait «  une grande marche », des millions de personnes devant le parlement, des drapeaux, des slogans ... c'était en quelque sorte le « kitsch »   après lequel on n'arrêtait pas de courir, et pour lequel on a fait tant de concessions, à tel point qu'on ne se posait plus la question si ces millions de personnes partagent nos idéaux et nos aspirations, si ils connaissent nos revendications. Peut- importe, des millions de personnes devant le parlement et après on verra...

Voilà le résultat, quand le mouvement politique qui arrivait à mobiliser des milliers de personnes s'est retiré, on s'est retrouvé isolés,  mais le paradoxe, c'est que même à 10 ou 20 personnes, on continue à imaginer qu'on est des millions....

Je veux simplement rappeler à la fin, que cette jeune femme est une sympathisante du mouvement, qui regrette vraiment son recul et son essoufflement.

Je voudrais aussi rappeler, qu'en écrivant ces lignes, je ne remets pas du tout en cause : l'idée du mouvement, ni les acquis qu'il a pu réaliser. Je ne veux juste pas que notre génération reproduise les mêmes dogmes, et qu'elle cherche à se recréer et à innover...

Comme dirait Mahmoud DARWICH: « nous serons un peuple, quand nous réaliserons que nous ne sommes pas des anges, et que le mal n'est pas forcément le produit d'autrui ».

BOUCHOUA Mehdi