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Makhzénisation du privé ou privatisation de l’Etat

Par Driss Ksikes

Y a-t-il au Maroc une makhzénisation du privé ?

Béatrice Hibou : Il y a aujourd'hui une tendance à parler de «Makhzen économique» ou à associer Makhzen et dimension économique plus ou moins sulfureuse. Cela me paraît des bons mots de journalistes et de discours de salon, qui ne disent rien de l'économie politique du pays !

Cette dernière est extrêmement complexe, elle implique des millions d'acteurs, des rapports et des processus de nature totalement différente. Dire que le Makhzen «infiltre», «contamine» le secteur privé, cela me semble un contresens absolu : l'exercice makhzénien du pouvoir a toujours reposé en partie sur le chevauchement du public et du privé. Par ailleurs, et surtout, cette expression dévoile une vision omnipotente de l'Etat, comme si le «privé» ne pouvait plus vivre en dehors de son rapport au pouvoir central. Mais le «privé» se développe largement en dehors du pouvoir central,  parallèlement ou de façon autonome  au moins pour 95%, voire 99% des entreprises, en dehors des quelques grands groupes dont on entend parler dans les journaux !

En outre, problématiser les relations entre entrepreneurs et pouvoirs publics en termes de makhzénisation, c'est réduire le politique aux man½uvres du Palais, et succomber à l'illusion de l'«égotisme institutionnel» dont parle Peter Brown1, c'est-à-dire se focaliser sur la personnalisation et la surpuissance du monarque. Est-il nécessaire de rappeler qu'en dépit de leur centralité les pouvoirs publics ne se réduisent ni au Roi ni au Makhzen ?

Ali Benhaddou : Le Makhzen est une entité abstraite, indéterminée, presque informelle, mais néanmoins puissante et active dans tous les domaines d'action collective. Les attributions historiques du Makhzen, loin de tomber en désuétude, s'adaptent à la modernité et même à la mondialisation. Sous le règne de Hassan II, l'Administration est le principal instrument du pouvoir qui s'étend sur les organismes d'Etat chargés de l'industrialisation, de la promotion agricole, du commerce extérieur, de crédit et d'investissement, de l'habitat, de l'immobilier, du tourisme. Dans tous ces domaines émergent de puissantes sociétés qui disposent d'un monopole de droit et  bénéficient d'énormes privilèges, dont l'autonomie de gestion. Investies des tâches prioritaires de développement, elles ont également pour mission de former et diriger une classe nationale d'entrepreneurs. Ainsi, de par ces attributions, elles surveillent même les chefs d'entreprises privées. Et, quels que soient les secteurs où ils exercent leurs activités, il est impossible que ces derniers, si grande soit leur renommée, puissent se passer de l'approbation, même tacite, du pouvoir royal qui fait des concessions économiques et des nominations aux postes de PDG des sociétés d'économie mixte, de directeur général et d'administrateur des offices publics une obligation juridique (dahir n° 1-72-18).

 C'est un capitalisme d'Etat, dirigiste et centralisateur, où l'emprise du pouvoir makhzénien est très forte. La privatisation imposée par le FMI depuis 1983 (appliquée en 1993) va changer la donne sans transformer les moeurs économiques. L'initiative privée étant toujours défaillante, c'est le Makhzen, gardien de l'indépendance économique, qui participe à l'opération en privatisant, via les holdings royaux, nombre d'entreprises publiques. Même des sociétés privées devenant très puissantes, hégémoniques, sont passées sous son contrôle. Les franchisés, anciens serviteurs de l'Etat ou anciens propriétaires d'usines, bénéficient eux aussi de l'appui du pouvoir qui veille sur l'équilibre des forces économiques en compétition. De même, ceux qui, depuis la succession royale, ont investi les rouages de l'Etat, les puissances de l'argent, les pouvoirs d'influence, plaçant sous leur tutelle la classe politique et la classe économique, appartiennent au sérail chérifien. Ils font partie intégrante du grand Makhzen qui est avant tout un gouvernement des hommes, laissant l'administration des choses aux technocrates et aux confédérations de familles dirigeantes.
A quoi renvoie la notion d'affairisme d'Etat ?

Ali Benhaddou : L'ingéniosité de Hassan II a fait de la makhzénisation économique non un désir d'accumulation, mais une force d'impulsion, d'innovation, de développement et de régulation sociale. Il a surtout anticipé sur les transformations à venir et imaginé à l'avance la privatisation mondialisée. Preuve en est que le premier plan de réajustement structurel, en 1983, impose, on l'a vu, un changement de politique économique. La désétatisation et la dérégulation deviennent le ferment de la nouvelle idéologie libérale que doivent promouvoir, sous l'impulsion du Roi, les forces vives de la nation.

Le patronat technocratique, lié aux intérêts de l'Etat makhzénien, a été chargé de mener une campagne nationale de propagande. Il a chanté les louanges de l'idéologie ultra-libérale et appelé de ses v½ux son application au Maroc, comme si celui-ci était comparable aux grandes puissances capitalistes du monde. La même année, l'ancien Premier ministre, Maâti Bouabid, créant son parti politique, l'Union constitutionnelle, est invité à faire de même. Il doit relancer le débat sur la libéralisation économique et donc, naturellement, la privatisation mondialisée. Le holding royal se trouve alors en bonne position pour privatiser et marocaniser l'économie nationale dans quatre-vingt quatre secteurs d'activités, dont l'agroalimentaire, et prend des participations dans différentes sociétés étrangères, ainsi que dans des sociétés multinationales en France et en Angleterre. Ses Domaines expérimentent des variétés et des techniques nouvelles, où travaillent les ingénieurs les plus performants du pays, où prospère la technologie la plus avancée et où la production agricole est soumise aux règles de la qualité parfaite. Toute concurrence devient dans l'esprit des capitalistes marocains, obnubilés par la crainte du Makhzen, sinon impossible, du moins déloyale. Ils se contentent d'imiter le procédé de production devenant un modèle de référence universel.

La situation actuelle rappelle un retour à l'histoire avec des adaptations à la modernité et à la modernisation. Au nom du développement et de la démocratie, experts en tout genre, cénacles du Palais, amis du Roi, formés aux meilleures écoles, se placent dans la première ligne grâce aux rapports dynastiques affichés dans les administrations centrales, à la présidence des holdings royaux, des banques, des assurances, des entreprises publiques et celles qu'on privatise. Ils sont des personnages uniques du système du pouvoir qui règne aujourd'hui au sommet de l'Etat. La concentration des pouvoirs et l'affairisme qui en découle est une tradition inhérente aux m½urs économiques du Royaume.

Béatrice Hibou : Que veut dire une expression comme affairisme d'Etat? Que les puissants, les gouvernants et leurs proches profitent de leur position de pouvoir pour affermir leur position d'accumulation, c'est une chose universelle et atemporelle. Au Maroc aussi, donc, comme en France, aux Etats-Unis, au Cameroun ou en Argentine ! Hier, aujourd'hui et demain.

Ce qui est propre au Maroc, c'est la configuration que ces pratiques universelles prennent dans l'exercice makhzénien du pouvoir ; et notamment la forme des grâces royales et plus généralement des mécanismes personnalisés de redistribution. Une question plus importante, me semble-t-il, est celle des transformations, ou non, des rapports de la société à ces pratiques inévitables, quelque forme qu'elles prennent. Et là oui, les transformations me semblent importantes sans pour autant remettre en cause les fondements du pouvoir makhzénien.

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