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Femmes tunisiennes : pourquoi s’engagent-elles en politique ?

A l’occasion du 8 mars et alors que beaucoup en Tunisie se remettent à douter de l'intérêt que l’engagement en politique peut avoir, il a semblé intéressant de donner la parole à quelques femmes qui sont dans le domaine. Ghada Louhichi, Mehrezia Labidi, Zeineb Turki et Emna Menif expliquent pourquoi elles ont voulu s’engager et pourquoi les femmes doivent être présentes dans ce domaine.

Mehrezia Labidi, vice-présidente de l’ANC :

Mehrezia Labidi, députée du parti Ennahdha.

    Mehrezia Labidi, députée du parti Ennahdha, vice-présidente de l'ANC et traductrice.

  • Son engagement :

« Je me suis engagée car il s’agit d’un moment historique pour la Tunisie et que c’est le moment de s’engager. S’engager après ou quand tout sera bien établi, ça aura de l’importance mais ce ne sera pas la même chose, alors que faire partie des constituants pour moi c’est un défi. Lorsque j’étais étudiante et dans la famille dans laquelle j’ai grandi, la politique faisait partie de notre vie et pour moi l’engagement par le biais de l’activité de la société civile, des associations ou de la politique est une façon de concrétiser les idées. On ne peut pas le faire seul, il faut agir avec les autres. Donc pour moi faire de la politique c’est faire une mise en commun, faire des actes, pour construire. »

« Mon rêve c’est de construire avec les autres. C'est pourquoi malgré la difficulté de la coalition, le fait de gouverner avec l’autre, de rédiger une constitution avec l’autre, je pense que ça vaut toujours la peine. On ne s’aurait édifier une Tunisie plurielle, démocrate, où la diversité fait la richesse et non le conflit, on ne saurait le faire si on ne tente pas cette expérience là. J’ai voulu être de la partie. »

« Mon parti m’a encouragée en me proposant au poste de vice-présidente et ça compte d’être dans un parti qui a une histoire et où le militantisme a une place. Un militantisme que l’on retrouve chez les femmes d’Ennadha, ces femmes qui ont « gardé » la maison quand le mari, le frère, le père, étaient persécutés et qui ont également contribué au projet du parti, qui ont été parmi les premières militantes et qui font maintenant partie de celles qui militent à la base, comme au niveau régional. »

  • L’engagement des femmes en politique :

« Il faut s’engager avant tout en tant que citoyens. Mais je trouve qu’il y a toujours une sensibilité femme, une façon de faire les choses, de donner plus d’importance à certains détails, d’avoir un certain état d’esprit collectif, de plus écouter… et en ce moment c’est primordial pour pouvoir faire le pont entre les idées, entre les groupes. Les femmes ont cette capacité, elles doivent donc s’engager en tant que citoyennes et également en tant que femme. »

Zeineb Turki, membre du bureau politique du parti Al Joumhouri

Zeineb Turki, membre du bureau politique du parti Al Joumhouri

Cette membre active du bureau politique de Al Joumhouri, est un médecin qui a mis entre parenthèse la médecine lors de la Révolution pour se consacrer à la politique. Aujourd’hui elle arrive à nouveau à allier les deux.

  • Son engagement :

« Avant la Révolution j’avais pensé à m’engager au sein d’associations de défense des droits de l’Homme mais la situation était verrouillée. Par contre je n’avais pas pensé à m’engager en politique. La question c’est posée après le 14 Janvier en fait. Je ne voulais pas que l’on revive la situation d’un parti unique, je voulais voir se renforcer trois ou quatre partis. Je voulais que des jeunes soient présents et que l'énergie qui a émergé lors de la Révolution continue de vivre. Je me suis alors engagée en politique : il y avait Ennahdha dont je ne partageais pas le projet de société et puis le PDP, le ex-FTDL aujourd’hui Ettakatol, et Ettajdid. Je me suis documenté, j’ai regardé leur historique et leur programme. Le PDP m’était le plus proche. »

« En fait je me suis présentée spontanément dans la section la plus proche. J’assistais aux réunions, je me suis impliquée dans la vie locale de la section. Le parti était très ouvert, il y avait un afflux de jeunes, chacun pouvait donner son avis, c’était une époque de construction magnifique. »

« Avant le 14, je m’étais impliquée dans les associations caritatives et il faut dire que les hôpitaux sont une très bonne école pour apprendre à connaître les gens et leur vie. J’ai fait de magnifiques rencontres qui m’ont impressionnée par leur degré d’engagement auprès des autres. Mon engagement en politique est donc une suite logique et je ne suis pas déçue par ce qui ce passe et je ne compte pas arrêter. »

« Je me suis engagée car je me disais qu’il fallait que la majorité d’entre nous s’engage dans la politique, dans les médias, dans la société civile… Tout est imbriqué et c’est ainsi que l’on construira un meilleur modèle. »

  • L’engagement des femmes en politique :

« Je ne me suis jamais posée la question de la place des femmes en politique. Dans mon secteur professionnel nous sommes nombreuses. Dans les spécialités masculines en fait les femmes prennent de plus en plus de postes. De ce fait j’étais réticente à la discrimination positive, qu’avec le temps je trouve finalement bénéfique. »

« Avec l’expérience de l’ANC la question de la parité a beaucoup fait parler d’elle. Il y a eu débat mais maintenant les gens trouvent ça normal. Dans mon parti c’est la même chose. Les filles sont réticentes parce qu’elles ne veulent pas être choisies parce qu’elles sont des filles. Mais en fait une fois l’habitude prise la question ne se pose plus. Elles ont fait leur preuve et elles ne sont plus vues comme des femmes militantes mais juste comme des militantes, c’est pour ça que j’ai changé d’avis. Finalement la parité imposée inscrit dans l’inconscient collectif le fait que les femmes ne sont pas là parce qu’on leur a donné une place mais parce qu’elles ont toute leur place. »

Nous avons une commission femme dans le parti, je me suis rendue compte de son utilité. Les conditions de militantisme pour les femmes sont beaucoup plus difficiles dans certaines régions et c’est en le voyant que j’ai acquis la conviction que l’encouragement de l’engagement des femmes est important car il y a beaucoup de femmes qui le demandent. Elles se sont déjà jetées dans l’arène et ont juste besoin d’une aide, parfois logistique, parfois de structure, de support… Ces femmes là sont là et il ne faut pas les laisser se décourager, non pas parce qu’elles sont des femmes, mais parce que c’est une réalité du pays. »

Emna Menif, présidente du mouvement citoyen Kolna Tounes

Emna Menif, présidente du mouvement citoyen Kolna Tounes

Emna Menif est la présidente du mouvement citoyen Kolna Tounes. Elle est professeur en médecine, elle a eu des expériences dans le journalisme, dans le syndicalisme et dans l’activisme à travers les partis politiques. Elle appartient à la famille démocratique progressiste, imbue des valeurs humanistes et égalitaires.

  • Son engagement :

« Mon intérêt pour la politique remonte au moment de ma prise de conscience de la “Chose Publique”.  Après la Révolution, j’ai considéré qu’il était du devoir du citoyen que de s’investir dans l’espace public et de participer activement à la vie publique. C’est ainsi que je me suis d’abord engagée dans un parti politique, avant de préférer le militantisme politique à travers l’action dans la société civile. »

« Je pense que notre pays a plus que jamais besoin d’une action de terrain et de proximité pour diffuser une autre “Culture”. Cette action est actuellement mieux engagée par la société civile qui a, en plus, un champs d’intervention plus vaste que celui des partis politiques. Si bien qu’à l’heure actuelle je pense être plus utile à travers l’action de notre association “Kolna Tounes”. Nous ½uvrons  à travers des projets multidirectionnels au c½ur de la société et des régions. »

  • L’engagement des femmes en politique :

« L’engagement des femmes est indispensable d’abord pour la simple raison qu’elles constituent la moitié de la société, ensuite parce qu’elles comptent des compétences de haut niveau, qu’elles débordent d’énergie et qu’elles ont un savoir-faire dont le pays ne peut pas s’en passer. En temps “normal”, je ne suis pas favorable à la discrimination positive. Cependant, le constat d’une prééminence de la misogynie dans la classe politique et dans la société plus généralement me font pencher pour cette nécessité. Je pense donc que la parité s’impose pour parer aux travers de notre société. »

Ghada Louhichi, chef de projet Marsad.tn

Ghada Louhichi, chef de projet marsad.tn

Ghada Louhichi est chef de projet de Marsad.tn depuis quelques mois. Elle termine un mastère en civilisation espagnole, travaille sur la question de la transition espagnole et notamment sur la justice transitionnelle. Après le 14 Janvier, elle a changé le sujet de son mémoire. Avant le 14 janvier, les membres d’Al Bawsala étaient conscients de la situation politique du pays et en discutaient un peu.

  • Son engagement :

« Je n’avais pas envie de m’engager directement en politique, je ne voulais pas travailler dans ce domaine dans ce sens là. J’ai commencé à m’impliquer dans les activités qui entourent la politique en fait, je trouvais qu’il y avait plus d’impact comme ça. J’ai donc été observatrice pendant les élections, ce qui pour moi a été un moment très important ; j’ai également travaillé avec des médias étrangers pour les accompagner, ce qui m’a plongé dans l’actualité et dans la thématique politique. Ensuite j’ai intégré Réseau Euromed des Droits de l’Homme. Je suivais ce que l’organisation Marsad faisait, je trouvais ça intéressant. J’ai fini par intégrer l’équipe. J’avais l’impression de pouvoir être plus efficace pour la société tunisienne ainsi. »

« Je suis convaincue que nous avons un impacte fort dans ce sens. Il y a quelques jours Marsad a été entendu par l’ANC, ce qui a été une grande expérience pour moi. Amira Yahyaoui, présidente de l’association, et moi-même étions dans l'hémicycle et nous faisions notre présentation en présence des députés. Beaucoup nous ont dit que c’était un moment extraordinaire pour eux que de voir des députés se justifier devant des jeunes de moins de 30 ans. C’était impressionnant pour eux comme pour nous. Et c’est la vraie image de la démocratie que nous voulons en Tunisie. »

« Je n’aurais jamais imaginé, quand j’étais plus jeune, qu’un jour je serai au sein de l’Assemblée et que je demanderai des comptes aux députés. Ce jour là, j’ai vibré jusque tard dans la nuit. Le sentiment de satisfaction était immense, les députés eux-même étaient contents, malgré les critiques que nous leur avons adressés. Ils nous ont félicité pour notre travail. »

« Quand je vois notre impacte au sein de l’Assemblée, quand nous recevons le soutien des gens, quand nous voyons que les gens veulent nous aider je me rends encore plus compte de l’importance de notre travail. »

  • L’engagement des femmes en politique :

« Je ne pose pas la question du genre. Je ne suis pas vraiment féministe. Mais finalement quand tu es témoin de l’injustice et de la discrimination, tu te rends compte que c’est important que les femmes prennent leur place. En politique elles doivent faire beaucoup plus d’efforts pour s’imposer. Au même temps, je ne suis pas vraiment pour la discrimination positive. Je ne voudrais pas avoir des privilèges en tant que femme, ça me dérangerait, je veux simplement être prise en considération pour mes idées et donc je pense que les femmes doivent s’imposer par elles-mêmes. Leur engagement est important parce que, elles aussi, ont des idées. Et, après tout, elles ont bien été présentes dans la rue pour manifester, elles doivent donc aussi être présentes dans les instances et en politique.