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La Polit-Revue : « Troïka 2 » ou Perestroïka ?

C'est un Premier ministre visiblement exténué qui a annoncé vendredi la composition de son gouvernement. A mi-chemin entre un accouchement aux forceps et une césarienne, l'annonce d'une liste en grande partie recyclée ouvre la boite de Pandore aux critiques les plus légitimes.

A commencer par l'utilisation à la minute près par Ali Laârayedh de la totalité du temps qui lui était imparti, en vertu de la loi portant organisation provisoire des pouvoirs publics (15 jours), donnant l'impression d'un accouchement provoqué.

Pourquoi tant de tergiversations ? En recoupant divers témoignages, nous commençons à y voir plus clair dans le déroulement des derniers épisodes de ce feuilleton à rebondissements.

Rompu à l'exercice de la négociation depuis la tentation de la charia en 2012, et face à la demande pressante de l'ensemble de l'opposition + Ettakatol de dépolitiser les ministères régaliens, Ennahdha a d'abord tenté la carte des « islamistes indépendants ». Une étiquette bien connue en Egypte notamment, du temps où les Frères musulmans étaient interdits.

Le ballon d'essai fut lancé à travers le très pieux Abdelhak Lassoued, un temps pressenti au ministère de l'Intérieur, recommandé par Abdelwahab El Hani. Dans les médias, Ameur Laârayedh se charge alors d'une mise au point sur le concept de l'indépendance, relativisé, et qu'« on ne saurait soumettre aux procès d'intention ».

La man½uvre a raison de la patience des interlocuteurs d'Ennahdha. L'Alliance Démocratique quitte le marathon des pourparlers et évoque « le non sérieux » qui y prévaut.

C'est alors que les premières fuites, confirmées par la suite, font état de 3 juges aux 3 portefeuilles régaliens liés à la sécurité intérieure.

Les négociations se passent avec l'ANC « in mind » : tant que la troïka maintient son entente, le vote est virtuellement acquis. Les rapports de force sont donc fondamentalement biaisés.

Les magistrats, alternative aux technocrates

Lotfi ben Jebbou, nouveau ministre de l'Intérieur

Les Affaires étrangères mises à part (Othmane Jarandi, un diplomate de carrière, y a été nommé), on a donc préféré des juges à des compétences reconnues dans les domaines concernés par les ministères de souveraineté.

A lire en filigrane dans ce choix, le message fort semble être celui de la volonté d'intégrité, avec la figure de Lotfi Ben Jeddou en porte-drapeau. Illustre inconnu pour le grand public (révélé ici par Nawaat le 5 février dernier), il jouit d'une grande notoriété à Kasserine et au Kef pour son combat modèle en faveur des martyrs de la révolution en tant que juge d'instruction.

Aujourd'hui dimanche, il déclarait son souhait de faire de l'affaire Chokri Belaïd « un défi personnel et une priorité absolue ».

Lacunes et faiblesses

Au chapitre des doléances, les handicaps sont multiples.

La troïka seconde édition hérite à la fois de son premier bilan mais aussi de son propre ADN : déjà de taille XXL en termes de nombre de ministres en 2012, le gouvernement ne se déleste que de 5 ministères. Ce n'est pas le gouvernement de crise escompté (restreint, de 12 à 15 membres selon les standards).

Il réduit en outre le nombre de femmes à 3, dont une seule ministre reconduite (celle incontournable de la Femme) pour 2 secrétaires d'Etat. En marge des festivités de la Journée des droits de la femme, cela fait tâche.

En l'absence d'une feuille de route claire et d'onde de choc significative sur les sujets qui comptent (chômage, violence politique, LPR, etc.), le risque est de faire entrer le pays dans une zone de turbulence à l'italienne, caractérisée par une instabilité gouvernementale. La seconde phase de la transition démocratique n'endurerait pas plus de 5 gouvernements en 2 ans.

Si le seuil « fin 2013 » est fixé selon un engagement moral d'Ali Laârayedh, un mandat de 9 mois compromet d'avance la réalisation de tout autre objectif autre que celui de l'organisation des élections législatives et présidentielles, respectivement en octobre et novembre prochains.

Dans sa déclaration d'intention fixant les grandes lignes des orientations gouvernementales, Ali Laârayedh a cependant soulevé un point clé, toujours objet de discorde : le projet de dialogue national, devant se faire « sous l'égide de l'ANC » pour Ennahdha et ses alliés, hors ANC pour le Front Populaire et l'opposition.

En somme nous sommes face à scénario perdant-perdant : le renoncement aux portefeuilles régaliens malgré la non participation de l'opposition au nouveau gouvernement, c'est aussi une façon pour Ennahdha de mettre l'opposition face à ses contradictions.

Maintien des symboles de l'échec

En dépit de l'entrée d'une quinzaine d'indépendants au gouvernement Laârayedh, celui-ci reproduit en partie la recette de l'échec.

Ainsi Noureddine Bhiri, controversé à la Justice, n'est écarté que pour être promu Premier ministre bis. Déjà omniprésent tel l'ombre de Laârayedh lors des négociations, il en devient le plus important conseiller.

De la même façon, la non citation de Rafik Abdessalem peut être perçue telle une sanction pour ses incartades de gendre gâté, mais il demeure en réalité « conseiller auprès du Premier ministre chargé des Affaires étrangères » selon la Zeitouna TV, moins discrète que le chef du gouvernement si cela se confirme.

L'impopulaire Abdelwahab Maâtar, poursuivi par le passé pour une affaire d'extorsion, est par ailleurs muté de l'Emploi au Commerce, suite au refus de ce portefeuille par Mohammed Abbou.

Le cas Salem Labyadh

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Un nom en particulier ne manquera pas d'être l'objet d'une vive polémique qui a déjà débuté sur la toile. Aligné à l'Education, Salem Labyadh inquiète doublement. Sur les réseaux sociaux, on redécouvre ses interventions sorties tout droit des archives télévisuelles.

Elles révèlent un identitaire ultra nationaliste, farouchement anti francophonie, non encarté à Ennahdha mais ouvertement pro islamiste au nom de l'identité.

Lors des débats face aux RCDistes caricatures de la nostalgie à l'ex régime en 2012, son charisme et son discours révolutionnaire séduisent. Ils brouillent les cartes lorsqu'ils ne trahissent pas la composante « national-révolutionnaire » profondément anti laïque du personnage.

Tout indique que dans les lycées du Harlem Shake, la fin de la récré sera cette fois sifflée pour de bon.

Seif Soudani