mis à jour le

Un manifestant au Caire le 25 janvier 2011. REUTERS / Asmaa Waguih
Un manifestant au Caire le 25 janvier 2011. REUTERS / Asmaa Waguih

Un jour de rage au Caire

En Egypte, les plus importantes manifestations depuis des décennies ont ébranlé le cœur du régime d’Hosni Moubarak. Mais les manifestants vont-ils pouvoir tenir?

LE CAIRE, ÉGYPTE – Seul le temps pourra dire si les manifestations du «jour de rage» du 25 janvier 2011 pourront provoquer un bouleversement social de longue durée, susceptible de menacer le règne de trente années du président Hosni Moubarak. 

Mais quelle que soit l’issue sur le long terme, ces manifestations ont déjà entraîné la nation la plus peuplée du monde arabe en terre inconnue, prouvant qu’au Proche-Orient, plus rien ne pourrait être pareil depuis que des vagues de protestations populaires ont provoqué, en un mois, le départ du dictateur tunisien Zine El Abidine Ben Ali.

Pour commencer, il y a la taille même de la participation, plus importante que tout ce que j’ai pu voir depuis treize ans que je couvre les manifestations égyptiennes. Ce mardi, pour la première fois, je me suis trouvé dans la situation où les manifestants étaient potentiellement plus nombreux que la police anti-émeute déployée sur le terrain.

Plus de manifestants que de policiers

La méthode habituelle du gouvernement égyptien consiste en effet à encadrer toute manifestation populaire par une quantité totalement disproportionnée de policiers en tenue. Aussi, la plupart des manifestations tendent à se résumer à la présence des 500 mêmes activistes, encerclés par des milliers de policiers anti-émeutes.

Mais ce mardi, les chiffres étaient inversés et la police, à quelques reprises, semblait totalement désemparée et devait lutter pour contrôler la situation. Lors d’un affrontement devant le bâtiment de la Cour Suprême du Caire, la police anti-émeute a tenté d’établir un cordon un cordon humain afin de bloquer la marche des manifestants. Mais leur effort s’est avéré totalement inefficace –les vagues de manifestants les ont balayés et ont poursuivi leur marche.

Tout le reste ayant échoué, la police a alors utilisé des gaz lacrymogènes pour tenter de maîtriser la foule qui allait grossissant. À un moment donné, je me suis trouvé pris dans un nuage de gaz âcre, tandis que les manifestants reculaient, s’aspergeant la tête d’eau tout en portant secours à ceux qui étaient tombés. Moment surréaliste: je me trouvais alors sur un trottoir entouré de manifestants et de policiers anti-émeute –tous victimes des effets des gaz.

Une longueur d'avance grâce aux réseaux sociaux

La composition de la foule –véritable méli-mélo de jeunes et de vieux, d’hommes et de femmes, de chrétiens et de musulmans– différait également des anciennes manifestations. Une femme, la cinquantaine, qui a refusé de me donner son nom, m’a déclaré qu’elle ne s’était jusqu’alors jamais intéressée à la politique. Elle était ce jour-là présente avec ses deux fils adolescents, «pour leur montrer qu’il est possible de manifester pacifiquement».

J’ai passé la journée à me balader dans les rues du Caire, afin de rendre compte de cette suite vertigineuse d’événements. Tout a commencé par une leçon sur la manière dont une nouvelle génération d’activistes –dénoncée un peu rapidement par le ministre de l’Intérieur Habib al-Adly comme «une poignée de jeunes gens incohérents et inefficaces»– utilise les moyens électroniques pour conserver une longueur d’avance sur les autorités.

Les organisateurs avaient annoncé depuis longtemps que les manifestants devaient se rassembler devant le bâtiment du ministère de l’Intérieur, ce qui entraîna le bouclage du quartier par les forces de police. Mais peu après midi, il devint évident qu’il s’agissait d’une brillante manœuvre d’intoxication, car une série d’autres points de rassemblement était diffusée via Facebook et Twitter.

Les Égyptiens ont utilisé le hashtag #Jan25 sur Twitter pour diffuser des nouvelles et des encouragements aux manifestants.

«Si Moubarak tombe, il va bientôt y avoir assez de présidents en Arabie saoudite pour former une équipe de football», disait un des tweets représentatifs de @MinaAFahmy. D’autres tweets renvoyaient à des groupes Facebook qui dressaient la liste des points de rendez-vous et des numéros à contacter.

Au cours de la journée, les manifestations éparses se sont déplacées dans différents points de la ville, grossissant au fur et à mesure que les groupes se réunissaient et que les badauds et les habitants rejoignaient le cortège.

Lors d’un moment mémorable, la manifestation de 150 personnes que je suivais rencontra une manifestation bien plus importante arrivant dans la direction opposée. Les deux camps s’embrassèrent dans la rue au milieu des cris de joie et reprirent leur marche de concert.

La prise de la place Tahrir

En un endroit, plus d’un millier de personnes se tenaient, sur les rives du Nil, devant un bâtiment appartenant au Parti national démocratique de Moubarak, scandant des slogans tels que «Illégitime!» ou «Moubarak, ton avion t’attend!» –une référence à la fuite de Ben Ali, il y a moins de deux semaines.

D’autres manifestations ont eu lieu à Alexandrie et dans le village de Mahalla, dans le delta du Nil –foyer d’activisme politique. Les manifestants exigeaient le départ de Moubarak, la limitation du nombre de mandats présidentiels et l’abrogation des «lois d’exceptions» –en application depuis les trente ans de règne de Moubarak.

À la fin de l’après-midi, la plupart des manifestants convergeaient vers la place Tahrir, cœur traditionnel de la ville du Caire. Un déploiement massif de policiers anti-émeutes, tout de noir vêtus, utilisa des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des matraques pour repousser les manifestants, qui transpercèrent pourtant les cordons de police et parvinrent à s’emparer de l’intégralité de la place, située à un pâté de maison du Parlement égyptien. La police s’avança derrière un rideau de grenades lacrymogènes puis dut se replier lorsque la foule se regroupa. Les manifestants avaient alors l’intention d’occuper la place toute la nuit et demandaient à ceux qui les soutenaient de leur apporter de la nourriture, de l’eau, des couvertures et des cigarettes. La foule s’élevait encore à plusieurs milliers, occupant toute la place, siège du Musée égyptien du Caire.

Tout cela sans les Frères Musulmans

Un des aspects les plus impressionnants des manifestations de mardi est qu’elle soit parvenue à attirer une foule massive sans l’assistance directe des Frères Musulmans. Ce vénérable groupe islamiste était jusqu’alors la seule force capable de faire descendre des milliers d’Egyptiens dans la rue. Mais les Frères musulmans avaient annoncé un peu plus tôt dans la semaine qu’ils ne participeraient pas directement en tant qu’organisation, tout en autorisant leurs membres à y prendre part.

«Les gens doivent sortir et prendre leur destin en main», dit Ahmed Eid, au chômage depuis l’obtention de son diplôme de droit, il y a trois ans. «Si nous continuons de la sorte, nous changerons les choses, il suffit de s’impliquer.»

Ce degré d’implication risque d’être mis à l’épreuve ces prochains jours. Les événements d’aujourd’hui marquent une véritable rupture dans l’histoire politique de l’Egypte. Mais, ces dernières années, d’autres manifestations de frustration, de moindre importance, ont déjà eu lieu en Egypte. Elles furent à chaque fois suivies par un repli du régime, une répression et un retour au statu quo.

Le régime de Ben Ali n’est pas tombé à l’issue d’une seule journée de manifestation, mais à la suite d’un mois d’agitation politique à travers tout le pays. Reste donc à savoir si le «Jour de rage» égyptien provoquera une pression suffisante pour entraîner les mêmes résultats.

Ashraf Khalil

Traduit par Antoine Bourguilleau

À REGARDER ÉGALEMENT: Le portfolio de Slate.fr sur la «Journée de la rage» ainsi que le recueil des meilleures blagues sur Moubarak

Ashraf Khalil

Journaliste basé au Caire, qui couvre le Moyen-Orient depuis 1997.

Ses derniers articles: Fire in Cairo 

Facebook

Répression

Poster sur Facebook devient un crime sous l'état d'urgence en Ethiopie

Poster sur Facebook devient un crime sous l'état d'urgence en Ethiopie

Internet

Comment Facebook a offert une nouvelle vie à la langue peule

Comment Facebook a offert une nouvelle vie à la langue peule

Wildlife

Prudence, les braconniers utilisent les données GPS de vos photos en safari

Prudence, les braconniers utilisent les données GPS de vos photos en safari

Hosni Moubarak

main basse

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Révélations

Les petites confidences de Moubarak

Les petites confidences de Moubarak

Egypte

Hosni Moubarak est sorti de prison

Hosni Moubarak est sorti de prison

Internet

Internet

Comment la Côte d'Ivoire a démasqué les «brouteurs»

Comment la Côte d'Ivoire a démasqué les «brouteurs»

Internet

En Ouganda il y a du wifi gratuit, mais à condition d'aller sur les sites autorisés

En Ouganda il y a du wifi gratuit, mais à condition d'aller sur les sites autorisés

AFP

Gabon: internet partiellement rétabli

Gabon: internet partiellement rétabli