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En Tunisie, une jeunesse sous surveillance

"J'ai déménagé trois fois ces derniers mois, j'ai arrêté d'aller voir certains amis pour ne pas les mettre en danger": Hamza Nasri, un militant tunisien de 27 ans, vit dans le viseur de la police après avoir participé à plusieurs manifestations.

Dix ans après la révolution qui a mis fin à un régime policier et instauré une liberté d'expression sans précédent, Hamza s'inquiète de voir la jeune démocratie tunisienne faire "demi tour", sous l'effet de systèmes sécuritaires et judiciaires peu réformés.

Des centaines d'habitants de quartiers populaires dans le pays, dont de nombreux mineurs, ont été interpellés lors de protestations en janvier, et des jeunes militants mobilisés contre cette répression, ont également été arrêtés récemment. 

Hamza a passé deux fois 48 heures en garde à vue en décembre et janvier après des manifestations antigouvernementales à Tunis.

Blocage d'une route, atteinte à la pudeur, outrage à agent: cet étudiant en droit est sous le coup de quatre procès et encourt plus de trois ans de prison.

"Si je suis condamné à plus de six mois, la peine sera inscrite à mon casier judiciaire, et je peux dire adieu à mes rêves de devenir avocat", s'inquiète-t-il. Son procès est prévu fin mai. 

Il est d'autant plus préoccupé qu'une autre militante, Rania Amdouni, proche comme lui de l'association Damj qui défend le droit des minorités sexuelles, vient d'être condamnée à six mois de prison pour avoir insulté des policiers.

En appel, elle a finalement été condamnée à 200 dinars d'amende et libérée après une forte mobilisation d'association et personnalités.

En Tunisie, une relation sexuelle hors mariage ou entre deux personnes du même sexe peuvent mener en prison, comme des traces de cannabis dans les urines ou une publication Facebook irrévérencieuse. Cela rend vulnérables les jeunes qui s'opposent frontalement aux abus de pouvoir, soulignent les observateurs.

- "Epée de Damoclès" -

"Ces arrestations mettent une véritable épée de Damoclès au-dessus de nos têtes", a souligné Mehdi Barhoumi, un trentenaire expert en droits et gouvernance, arrêté chez un ami et incarcéré deux jours pour avoir critiqué en privé la place grandissante des syndicats de police.

Il dénonce "le tournant sécuritaire alarmant que connaît la Tunisie dans sa réponse aux mouvements sociaux", soulignant que cette gestion sécuritaire est déjà très répandue dans les quartiers populaires.

Selon une étude menée en 2020 par l'ONG où il travaille, International Alert, dans trois quartiers marginalisés en Tunisie, 17% des habitants de 18 à 34 ans ont indiqué avoir été arrêtés durant l'an écoulé. Beaucoup de ces arrestations sont entachées d'irrégularités selon l'ONG.

"La vie d'un jeune en Tunisie, c'est d'essayer d'éviter au maximum la police," abonde Ahmed Ghram, étudiant en philosophie incarcéré 15 jours en janvier pour un statut Facebook critiquant les inégalités face à la loi. 

Pourtant, si la police a reçu récemment équipements et véhicules flambants neufs, elle ne jouit plus du pouvoir discrétionnaire que lui conférait le régime de Zine el Abidine Ben Ali.

"On a changé", souligne Hasna Ben Slimane, porte-parole du gouvernement. Il y a davantage de "professionnalisme" parmi les forces de l'ordre, un guide a été publié pour améliorer le respect des lois, et "on agit pour changer en profondeur dans les pratiques", assure-t-elle, même si les réformes "n'ont pas eu la vitesse attendue".

Le droit de manifester est consacré par la Constitution, des unités formées au maintien de l'ordre ont su faire preuve de retenue face aux provocations de certains manifestants, les abus sont médiatisés et dénoncés.

- "Impunité" -

Mais les mauvaises habitudes persistent en raison de l'impunité, estime Oula Ben Nejma, vice-présidente de l'organisation de réforme pénale et sécuritaire: "on n'a toujours pas connu un procès où des policiers ont été pénalisés pour des débordements".

Pour un vrai changement, "il faut également des magistrats vigilants" face aux soupçons d'abus, souligne Mohamed Ben Sellem, juge à la retraite.

Après un vent de changement, les acteurs hostiles aux réformes - syndicats de police, réseaux d'influence dans la justice... - reviennent sur le devant de la scène, explique Amine Gharbi, directeur du centre Kawakibi pour la transition démocratique, estimant toutefois peu probable un retour à "un Etat policier systémique".

Ces réticences à améliorer l'Etat de droit viennent notamment de fonctionnaires soucieux de préserver avantages et passe droits.

Pour l'expert Haykel Mahfoudh, la principale source d'espoir est une nouvelle génération d'officiers de police qui ont grandi en démocratie. Ils "ont intégré certaines notions de gouvernance", souligne-t-il. "Il y a une dimension citoyenne dans leur conception de choses".

AFP

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