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Au Sénégal, l'opposant est ravalé au rang de "voleur" ou "violeur", dit un activiste reconnu

Le défenseur sénégalais des droits humains Alioune Tine s'émeut de "l'autoritarisme" et de l'apparent recul des libertés qu'il dit observer au Sénégal sous la présidence de Macky Sall, dans son pays réputé comme un pionnier de la démocratie en Afrique de l'Ouest.

Cet "autoritarisme" est l'un des facteurs des troubles qui ont secoué début mars un pays considéré comme un rare îlot de stabilité dans la région, explique à l'AFP celui qui a passé des décennies à lutter pour la démocratie et les droits avec Amnesty International ou l'ONU, et qui préside aujourd'hui le think-tank Afrikajom.

Le Sénégal redonnerait l'exemple si le président disait explicitement ne pas ambitionner un troisième mandat en 2024, estime-t-il.

Q: Qu'est-ce qui a fait éclater la crise ?

R: Il y avait un mécontentement contenu de ceux qui ne pouvaient pas sortir (pendant le couvre-feu contre le Covid-19), de ceux qui n'ont pas de travail, de ceux qui ne pouvaient pas jouir des libertés fondamentales et (du fait) du discours des autorités, qui parlaient toujours sur le ton de la répression.

(L'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko*) a été la goutte d'eau, une erreur monumentale du pouvoir, ça a donné l'impression d'un acharnement judiciaire".

Q: Un exercice autoritaire du pouvoir a-t-il contribué à l'explosion ?

R: Je suis totalement d'accord. Les droits civiques se sont réduits comme peau de chagrin. Il y a la question de l'autoritarisme, mais aussi le fait qu'on profite du prétexte de la Covid-19 pour restreindre les libertés. Les organisations des droits de l'Homme ont attiré l'attention (sur ce point). Le gouvernement n'a rien voulu entendre.

Q: Deux récits s'affrontent: celui du complot politique selon Ousmane Sonko, celui de l'affaire privée relevant du juge selon le pouvoir.

R: On a dans cette affaire un mélange entre le sexe, le pouvoir et la politique, avec, malheureusement, l'instrumentalisation du corps de la femme. Le récit du complot, du fait des précédents Karim Wade et Khalifa Sall**, a pris auprès de l'opinion. Chacun parle de deux poids, deux mesures. La figure de l'opposant, c'est une figure de voleur, et maintenant c'est une figure de violeur. Sonko a compris que son seul salut, s'il ne veut pas subir le sort de Khalifa Sall, c'est d'appeler à la résistance populaire. Cela a donné lieu à une explosion qu'on n'a jamais vue dans ce pays.

Q: Le Sénégal reste-t-il ce modèle démocratique ouest-africain communément vanté ?

R: Le Sénégal est une exception dans toute l'Afrique concernant l'expérience de la démocratie. Dans les Quatre communes***, on a connu l'expérience de la démocratie au même moment que la France, les occidentaux.

La démocratie a progressé de Senghor à Abdou Diouf, Wade****. Avec Macky Sall, on a comme l'impression qu'on est en train de reculer. Chaque fois qu'il y a des marches, c'est interdit par le préfet. Quand on saisit un juge, il conforte l'administration. Pour un tout ou pour un rien, on arrête les gens et on les met en prison.

Q: Le président Sall corrigerait-il le cap en disant clairement ne pas vouloir briguer un 3ème mandat ?

R: (Briguer un 3ème mandat), c'est devenu impossible (pour M. Sall). Un 3ème mandat ferait sortir tous les Sénégalais dans la rue. La meilleure des solutions, c'est de dire: je ne ferai pas un 3e mandat. Il rassurerait tout le monde, il rétablirait la confiance et je suis sûr que beaucoup de gens de bonne volonté l'accompagneraient, y compris dans l'opposition, et le Sénégal reprendrait son leadership (en matière de droits).

Q: La procédure judiciaire ira-t-elle à son terme dans l'affaire Sonko ?

R: La procédure doit aller à son terme. La justice doit prendre conscience que c'est un moment extrêmement important pour sa crédibilité. C'est important pour Sonko, pour son leadership, qu'il vienne devant la justice et lave son honneur. C'est important pour la question des droits de la femme et des violences basées sur le genre.

Beaucoup de femmes crient qu'accuser un homme politique de viol risque de devenir difficile dans l'avenir alors que le viol est criminalisé*****. D'autres femmes ont peur que le corps de la femme ne soit instrumentalisé comme une arme politique; ça crée un grand malaise, je n'ai jamais vu notre société aussi mal à l'aise par rapport à cette question.

lal/hba

* Ousmane Sonko est accusé de viols par une masseuse, et inculpé. Il nie ces accusations.

** les opposants Karim Wade et Khalifa Sall n'ont pu se présenter à la présidentielle de 2019 contre M. Sall en raison de condamnations pour malversations.

*** Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar, dont les populations de statut local ont reçu une pleine citoyenneté française dès 1916 sous la colonisation.

**** présidents successifs du Sénégal depuis 1960.

***** une loi de janvier 2020 fait du viol et de la pédophilie des crimes, et non plus des délits.

AFP

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