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Lever de soleil au sommet, gravi dans la nuit. ©Sonia Rolley
Lever de soleil au sommet, gravi dans la nuit. ©Sonia Rolley

Vaincre le Kilimandjaro

Il faut une bonne préparation, une condition physique olympique et des nerfs d'acier... Ou pas.

Le Kilimandjaro, c'est une expérience... C'est ce que je me disais avant l'ascension. 5.895 mètres uniquement en marchant. C'est une chance de pouvoir atteindre le plus haut sommet de l'Afrique sans avoir besoin de corde, de pitons ou même de crampons. Et il est plus que temps. Les neiges éternelles fondent à vue d'œil. Les scientifiques estiment que 85% de la calotte glacière ayant couvert le sommet a disparu entre 1912 et 2007. Elle pourrait même complètement disparaître dans les vingt prochaines années.

Le reste me paraissait anecdotique. Dans les semaines qui ont précédé, j'ai réussi l'exploit de faire moins de sport qu'à l'accoutumée. J'ai presque oublié de renouveler les vaccins nécessaires (fièvre jaune obligatoire) et hésité vraiment à rendre visite à mon médecin. Heureusement, le guide m'avait fourni une liste de matériel et quelques indications sur le parcours. Un véritable «wake-up call».

La température varie tout de même de 30°C à -20°C. En moyenne, on parcourt 1.200 mètres de dénivelé par jour. Et il faut, outre des antipaludéens, se préoccuper des effets de l'altitude. L'occasion d'apprendre que MAM n'est pas uniquement le surnom de Michèle Alliot-Marie mais est aussi l'abréviation du mal aigu des montagnes. Mal de tête, nausées, vertige, insomnie, pour les cas les plus légers. Mais la hausse de la pression atmosphérique et le manque d'oxygène peuvent avoir des effets encore plus désagréables. Ce qui pourrait en freiner plus d'un, c'est également le prix de l'équipement. Duvet, polaires, bâtons, doudoune, veste et pantalon en Gore-Tex, lunettes de glacier, il y a de quoi en être réduit à se nourrir de pâtes (sans beurre) pour le reste de l'année.

Un sommet tanzanien et non kényan

Direction la Tanzanie et pas le Kenya. Attention, la plaisanterie n'amuse pas du tout les autorités du pays qui reprochent à leur voisin d'accaparer le trésor national, les touristes et les revenus qui vont avec, en incluant l'ascension du Mont dans les circuits touristiques kenyans. Le Kilimandjaro a fait l'objet d'âpres négociations entre Allemands et Britanniques au XIXe siècle. Et le toit de l'Afrique est depuis résolument en territoire tanzanien.

Une nuit à Arusha, quelques heures de route et l'ascension commence. A 1.700 mètres seulement, s'il vous plait. Ce n'est pas l'une de ces randonnées dont on peut s'épargner une partie par route. A l'entrée du parc, il y a comme un désenchantement. C'est la foule des grands jours. Américains, Suédois ou Japonais se préparent à leur première marche. Certains ont d'imposants drapeaux fixés sur leur sac à dos tels des bannières de conquérant. Environ 20.000 personnes tout de même effectuent l'ascension chaque année. Ce n'est pas pour rien que l'une des voies est surnommée la route coca-cola. Mon groupe a choisi celle du whishy (Machame), avec une bonne bouteille dans les bagages.

Une allure d'escargot dans un paysage féérique

Les premiers jours sont féeriques. La forêt primaire disparaît rapidement au profit d'un paysage de plus en plus lunaire. Le soleil permet un temps de se contenter d'un pantalon en toile et d'un tee-shirt. La multitude de touristes au départ s'étale sur le parcours en groupes de niveau, au point souvent de se faire oublier. Le guide impose le rythme du pas pour limiter la fatigue. Une allure d'escargot comparée à la vitesse des porteurs qui transportent au pas de course sacs, tentes, matelas, nourriture et matériel de cuisine.  Parfois aussi des bidons d'eau d'une vingtaine de litres. Sans oublier les déchets. Le Kilimandjaro est un parc national protégé. Il existe tout un système de dépôt et de récupération des déchets à chaque campement. Avec un sérieux bémol, de petits papiers bleus que l'on retrouve tels les cailloux blancs du petit Poucet tout au long du chemin.

Le mal de l'altitude existe et je l'ai rencontré. Aux environs de 4.500 mètres. Là, il y a déjà de 30% à 40% d'oxygène en moins dans l'air. On souffle comme un bœuf, on enfile une polaire, voire deux. Mal de tête, saignement de nez et ces jambes qui n'avancent plus... Le guide se contente de répéter qu'il faut boire toujours plus. En fait, l'important, c'est de fluidifier le sang. Je triche et prends une aspirine. Comme par magie, les symptômes disparaissent, en tout cas pour cette fois. Et je suis sûre de ne pas avoir halluciné le poulet-frites maison qui nous attendait à 4.600 mètres. Une étape grand luxe à la mi-journée. Pas de quoi avoir honte. Après tout, les explorateurs avaient eux aussi des porteurs et des cuisiniers!

Le froid, l'altitude...

Pendant trois jours, on reste dans des campements situés à un peu moins de 4.000 mètres d'altitude. «Marcher haut et dormir bas», répète le guide. C'est la clef de l'acclimatation. Dormir, ça reste à voir. L'altitude et le froid n'aident pas. Les campements sont en pente et sur des terrains rocailleux. Multiplier les couches de vêtements sous (pour éviter les cailloux) et sur soi (pour ne pas mourir de froid) vous transforme rapidement en bonhomme Michelin. Et quand vous enfilez votre dernière paire de chaussettes ou blouson, vous vous maudissez d'avoir laissé ce pull sur une chaise à la maison, tout cela parce que vous dépassiez le poids autorisé. Avec une couverture de survie, dernier recours, la condensation fait que vous vous retrouvez trempé au petit matin. Quand elle ne valse pas sur le côté, car vous passez votre temps à remonter à l'intérieur de la tente (toujours en pente) pour ne pas la transpercer (à nouveau) avec vos pieds. D'où l'importance (redécouverte) du lever de soleil...

Au-dessus des nuages

Mais tout va bien, les paysages sont toujours sublimes, de plus en plus désertiques. Il n'y a plus guère que des sortes de cactus des montagnes, des lichens aux couleurs fantasmagoriques et des roches sombres, vestiges de l'histoire volcanique du lieu. On est véritablement au-dessus des nuages... Ils reviennent parfois plus vite que la marée pour vous entourer d'une épaisse purée de pois. Un grand absent: la neige. Le guide vous raconte où se trouvaient les glaciers il y a encore cinq, dix ou vingt ans. Ça les préoccupe bien sûr. Les touristes viendront-ils toujours quand les neiges éternelles auront disparu complétement? Comment même envisager l'ascension, sans point d'eau? C'est le glacier qui alimente tous les torrents de montagne. Moi, je pense aux lacs aux pieds du Kilimandjaro qui alimentent les cultures des environs, aux bars, aux restaurants, aux porteurs. Combien de dizaines, voire de centaines de milliers de personnes vont se retrouver sans activités?

La veille de l'ascension finale, on se limite à une randonnée de 800 mètres de dénivelé. Le campement est à 4.600 mètres. Il faudra en parcourir près de 1.300 de plus pour atteindre le sommet. Combien parmi nous y arriveront? Le guide affirme avoir un score de 90% de réussite. Argument marketing de choc. Je me souviens encore de ses mensonges: Il faut simplement marcher avec une certaine régularité. L'ascension se fait de manière progressive et en zig-zag. Il fait très froid, mais il suffit de bien se couvrir. Vous avez fait le plus difficile...

Mais quand, à minuit, on amorce la montée, à l'aide de lampe frontale, dans les éboulis, je sais que je le déteste déjà. Il fait froid, mais le pire est à venir. J'ai eu en plus la bonne idée de tomber malade la veille et je sais que ça risque de sérieusement m'handicaper. Quand bien même, je ne cesse de me répéter, j'y parviendrai en rampant s'il le faut. Première mauvaise surprise: mes moufles ne passent pas dans les lanières de mes bâtons qui sont impossibles à régler. Je les retire et je me contente de deux paires de gants en soie, tout en étant consciente qu'à -20°C, je risque d'y perdre un doigt (ou presque). Le froid, ce ne serait rien. Mais en plus, il y a le vent qui abaisse encore la température et ralentit la progression. Le guide nous demande de ne pas nous arrêter et de boire régulièrement. Oui, mais l'eau, elle gèle. Et j'ai la bonne idée d'avoir des médicaments effervescents. Vite, l'explication: les médicaments font-ils effet même quand ils sont transformés en glaçon?

Une véritable agonie avant le sommet

Oubliez les zig-zags, l'ascension progressive. C'est raide, avec des rochers et des plaques de neige et de glace. Là évidemment, on s'en serait passé. Et ça va durer pendant sept heures. L'oxygène se raréfie encore. Les jambes n'avancent plus. On compte ses pas pour être sûr de mériter une pause, en essayant de ne pas penser aux groupes qui sont déjà en train de faire demi-tour et mettent fin à leur agonie. Ce ne sont que des lumières qui s'éloignent.

Pendant une pause glaçon-médicament, je parle un peu avec le guide. Pourquoi nous faire monter de nuit, dans le froid? Pour le lever de soleil là-haut, commence-t-il par répondre, avant d'avouer que c'est aussi pour éviter que les randonneurs réalisent le caractère abrupt de la montée et se découragent. Je finis par me fixer des objectifs raisonnables à court terme. Le gros rocher là-bas à dix mètres. Tel le personnage d'Hemingway dans les Neiges du Kilimandjaro, je m'imagine mourir là, simplement m'asseoir et ne plus bouger.

Quand soudain, le sommet! Le toit du monde ou presque! Le soleil est en train de se lever, faisant étinceler les neiges éternelles. L'horizon semble arrondi. A quelques dizaines de mètres du chemin, d'un côté le cratère, de l'autre des glaciers dignes du pôle nord. Un paysage irréel à plus d'un titre. Certains pleurent, d'autres rient. Ce n'est pas seulement le contre-coup de l'épreuve. 5.895 mètres, ça a apparemment toutes sortes d'effets. Je plane, tout simplement. Cerveau embrumé, sourire figé, aucune conscience du temps. La sensation assez désagréable, voire l'urgence de redescendre.

Je n'ai vu personne planter de drapeau pour faire des photos. Soit les randonneurs en question ne sont jamais arrivés, soit ils ont tout simplement oublié. Ce sont les guides qui nous conduisent autoritairement vers le chemin du retour. Et quel chemin! Le même jour, il a fallu redescendre à 2.000 mètres de dénivelé et le lendemain 2.000 mètres de plus. Si, au sommet, vous croyez avoir atteint vos limites, vous découvrez avec effarement qu'il est toujours possible d'aller plus loin encore. Une semaine pour vaincre le Kilimandjaro, un vrai défi.

Sonia Rolley (texte et photos)

Sonia Rolley

Sonia Rolley est journaliste. Elle a été correspondante au Rwanda et au Tchad, notamment pour RFI et Libération. En janvier 2010, elle a publié Retour du Tchad, carnet d'une correspondante (Actes Sud).

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