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"Pourquoi voulez-vous nous tuer?": une survivante des manifestations de Lagos raconte

Cela fait une semaine que Clara ne dort plus. Cette survivante de la tuerie du péage de Lekki à Lagos voulait "rester cachée", mais elle s'en veut trop finalement de ne pas raconter ce qu'il s'est réellement passé, explique-t-elle à l'AFP. "J'ai l'impression de cacher la vérité".

L'armée nigériane a nié toute implication dans la répression sanglante du 20 octobre contre plus de 1.000 manifestants pacifiques, allant jusqu'à assurer que toutes les vidéos de cette tuerie, diffusées pour certaines en "direct" sur les réseaux sociaux et vues par plus de 150.000 personnes, avaient été "photoshoppées".

Amnesty International y a dénombré 10 morts et la Cour pénale internationale a fait savoir qu'elle surveillait de près la situation, après avoir reçu des "informations concernant des crimes présumés".

Le 20 octobre, cela faisait dix jours que Clara (un prénom d'emprunt), une auditrice financière de 24 ans, se levait tous les matins à 06H00 et se rendait au gigantesque péage de Lekki, au coeur de la mégalopole économique du Nigeria pour manifester contre les violences policières.

Au fil des jours, le péage était devenu un lieu de fête, de recueillement, de prières, où se succédaient jour et nuit plusieurs milliers de personne, sans aucune présence des forces de l'ordre.

Mais après des jours de blocage, la contestation populaire dégénère en violences dans plusieurs quartiers de Lagos et les autorités décident d'imposer un couvre-feu à 16H00.

- "Ils mentent" -

Clara, avec quelques amis et une foule de manifestants, décident toutefois de défier les ordres et les menaces de répression: "On est resté mais on voulait vraiment s'assurer que ce serait une manifestation pacifique, on a retiré toutes les pierres que l'on trouvait au sol, on a interdit la vente d'alcool...", dit-elle.

Malgré les signes de bonne foi des organisateurs pour que le rassemblement se déroule dans le calme, l'ambiance avait changé. 

"Vers 14H00 on a remarqué des hommes en uniforme orange qui retiraient les caméras de surveillance. On leur a demandé ce qu'ils faisaient et ils ont dit que c'était parce que la LCC (Lekki Concession Company, société qui gère le péage) voulait éviter les actes de vandalisme", explique la jeune femme.

La LCC a depuis nié ces faits, assurant qu'il s'agissait de caméras pour scanner les plaques d'immatriculation. Mais Clara est catégorique: "Ils mentent. On a vu ces caméras tous les jours des manifs, elles étaient suspendues au-dessus du péages, pas au niveau des voitures".

A 16H00, lorsque que le couvre-feu est officiellement mis en place, les manifestants s'assoient par terre en chantant l'hymne national, et agitent des drapeaux vert et blanc du Nigeria.

"Ce n'est qu'à la nuit tombée que je me suis rendu compte que les panneaux publicitaires avaient été éteints et que les grands lampadaires" qui bordent l'autoroute n'avaient pas été allumés comme les autres soirs, se remémore-t-elle.

Elle décide avec d'autres d'organisateurs d'aller supplier les employés de la LCC de remettre en marche l'électricité. Ils refusent, assurant que c'était un ordre du "directeur". 

- Panique -

"C'est à ce moment-là que j'ai entendu les premiers coups de feu", explique Clara. "J'ai vu cinq voitures militaires chargées d'hommes en tenue de camouflage. Ils tiraient. Plusieurs d'entre eux se sont avancés vers nous, et on a crié +Pourquoi vous voulez-nous tuer? Vous êtes nos frères!+".

Après une première vague de tirs, "il y avait du sang partout, tout le monde criait". Une accalmie, puis les salves ont repris. "Cette fois, il y avait des soldats et des autres, surement de la police, je ne suis pas sûre, ils ont tiré des gaz lacrymogènes. Une femme hurlait en yorouba qu'elle ne voulait pas mourir mais je n'ai pas pu l'aider. Il y avait des gens au sol qui bougeaient, d'autres qui ne bougeaient plus".

Clara, comme d'autres témoins, assure avoir vu l'armée charger le corps d'un homme dans leur véhicule avant de partir. "Je ne peux pas dire combien ils en ont emmené, et je ne peux pas garantir que l'homme que j'ai vu dans leur véhicule était bien mort. Mais il était immobile et il était recouvert de sang".

Les forces armées ont continué à tirer, semant la panique. Des personnes se sont jetées dans l'eau de la lagune pour s'enfuir. D'autres, comme Clara, se sont cachés dans les fourrés avant de pouvoir s'enfuir au milieu de la nuit pour se réfugier dans un hôtel du coin.

Une semaine plus tard, Clara reste "traumatisée" et garde l'impression amère de s'être battue pour rien. D'avoir vu ses rêves d'un "meilleur Nigeria" noyés dans le sang.

"Pour une fois, nous avions mis toutes nos différences de côté, nous parlions d'une seule voix pour lutter contre les violences policières", conclut-elle. "C'est triste parce qu'on manifestait pour demander le droit de vivre, et ils sont arrivés, et ils nous ont tués".

AFP

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