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Présidentielle en Côte d'Ivoire: la bombe des tensions ethniques

A quelques jours de la présidentielle en Côte d'Ivoire, armés de machettes et gourdins, des jeunes Agnis, ethnie du sud, sillonnent les rues de Bongouanou à la recherche de Dioulas, ethnie du nord. Dans le quartier dioula, des jeunes regroupés sont aussi prêts à en découdre.

L'annonce de la candidature du président Alassane Ouattara, originaire du nord, à un troisième mandat controversé à la présidentielle du 31 octobre a donné le coup d'envoi de la campagne, mais aussi de violences ethniques entre communautés favorables à l'opposition ou au pouvoir.

Le schéma est invariablement le même depuis le mois d'août: une manifestation politique s'envenime et vire à l'affrontement entre l'ethnie locale et les Dioulas, réputés pro-Ouattara.

Cela s'est passé au moins à quatre reprises dans ces localités du quart sud-est: Daoukro, au moins 3 morts, Divo, au moins 6 morts, Bongouanou, au moins 2 morts, Dabou, 16 morts, soit au total une trentaine de morts.

- Revanche du nord -

"Partout, c'est Dioulas contre ethnies locales. C'est pas un hasard. On ne veut pas de troisième mandat. La Côte d'Ivoire n'a pas été faite pour une seule ethnie, ça fait dix ans que les Dioulas sont au pouvoir, ça suffit", peste Lambert, un chef de barrage Agni à Bongouanou, à 100 km au nord d'Abidjan.

"Ils ont tué deux, on a tué un", affirme Cissé Sekou, dit le "Commandant", un des patrons de la jeunesse dioula de Bongouanou. "C'est nous qui avons développé la ville. Avant ici c'était un village. Ils peuvent partir, nous, on est derrière Ouattara. Pour le troisième mandat, jusqu'à la mort !"

Ces affrontements font craindre que le pays plonge à nouveau dans les violences, dix ans après la crise post-électorale de 2010-2011, née du refus du président Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite électorale face à Alassane Ouattara. Survenant après une décennie de tensions qui avaient coupé le pays en deux, sur une ligne identitaire entre le nord et le sud, elle avait fait 3.000 morts.

Depuis l'indépendance, le pays était gouverné par des gens du sud, ceux du nord étant souvent oubliés dans les investissements et les nominations aux postes publics. Aujourd'hui, certains dénoncent une "revanche du nord", accusant Ouattara de favoritisme. 

En 2012, il avait parlé d'un "rattrapage ethnique", estimant que "sous (la présidence de Laurent) Gbagbo les populations du nord étaient exclues des postes à responsabilité".

"Plus de 60 ethnies dans notre pays", "les Bakayoko ou bien les Coulibaly (des noms du Nord, ndlr) seulement qui mangent (...), aujourd'hui Konan (un nom du Sud, ndlr) est fâché", chante le populaire duo Yodé et Siro, dont le tube passe en boucle dans les maquis (restaurants populaires), mais aussi dans les meetings de l'opposition.

"Il y a un passage très rapide de la violence politique à la violence communautaire", estime Rinaldo Depagne, de l'organisation de prévention des conflits International Crisis Group (ICG).

"Je crains que les vieux démons ressurgissent", prévient l'ex-ministre Marcel Amon Tanoh, passé dans l'opposition et dont la candidature a été invalidée. Il souligne qu'en Côte d'Ivoire "comme souvent ailleurs en Afrique", les partis politiques ont une base ethnique et que même si ceux-ci élargissent leur assise, la dominante ethnique demeure.

- "Microbes" -

Lors de la présidentielle de 1995, le président Henri Konan Bédié, dit HKB, avait brandi le concept xénophobe de "l'ivoirité" pour empêcher Ouattara, accusé d'être burkinabè, de se présenter face à lui. Rêvant d'un retour au pouvoir, HKB, candidat en 2020, a fait appel aux vieilles recettes: "On fait en sorte que l'Ivoirien soit étranger chez lui. Le moment venu, nous agirons, pour empêcher ce hold-up sur la Côte d'Ivoire", a-t-il lancé en juin 2019.

Le pouvoir n'est pas en reste. Même s'il assurait vouloir défendre la mixité, Kobenan Kouassi Adjoumani, ministre de l'Agriculture, a évoqué en juin 2019 la couleur de peau de l'opposant Jean-Louis Billon, qui a un grand-parent français: "Mettez un Ghanéen et un Ivoirien, vous aurez du mal à faire la différence. Mettez Adjoumani et Billon, la différence est nette". 

Sur le terrain, des "microbes", milices de gros bras, sont apparus ces derniers mois, faisant régner la terreur dans des zones de tension. Si leurs dirigeants et leurs motivations sont inconnus, l'opposition les accuse d'être à la solde du pouvoir.

Sur les réseaux sociaux, les extrémistes des deux camps s'en donnent à coeur joie, appelant ouvertement au meurtre.

Pour Rinaldo Depagne, "la réconciliation a échoué. Sur la crise de 2010 un couvercle a été posé. Les problèmes sous-jacents n'ont pas été réglés". 

AFP

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