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La Tanzanie se prépare aux élections, après cinq ans d'"enfer" pour l'opposition

Quand Tundu Lissu est rentré en Tanzanie pour participer à l'élection présidentielle, après avoir survécu à 16 blessures par balle dans une tentative d'assassinat, il ne savait pas vraiment à quoi s'attendre.

Pendant les cinq ans de mandat du président John Magufuli, 60 ans, les réunions politiques ont été interdites, la liberté d'expression largement étouffée, des responsables d'opposition ont été tués, enlevés ou emprisonnés.

La surprise fut donc grande pour Tundu Lissu, 52 ans, de voir des foules compactes et enthousiastes se presser à sa rencontre durant la campagne pour les élections présidentielle et législatives du 28 octobre.

"Après cinq années de répression, je ne m'attendais pas à un tel enthousiasme et à un tel soutien populaire", a-t-il confié lors d'un entretien accordé à l'AFP.

Selon lui, l'opposition en Tanzanie est "passée par l'enfer", mais il veut croire que son parti Chadema ("Parti pour la démocratie et le progrès") l'emportera face au CCM (Chama Cha Mapinduzi - Parti de la Révolution) qui préside aux destinées du pays depuis l'indépendance en 1961 (après avoir changé de nom en 1977).

Pourtant, comme de nombreux observateurs, il est persuadé que l'élection ne sera pas équitable.

"Ce n'est pas comme si il y avait eu un événement majeur qui avait privé ce scrutin de l'appellation +élection libre et équitable+, c'est plus une série de petites choses mises bout à bout, la mort par un millier de coupures si vous préférez", explique à l'AFP un ambassadeur occidental sous couvert de l'anonymat.

"Là, c'est un meeting de campagne interrompu par la police, ici des responsables de campagne arrêtés pour des raisons inconnues (...) des permanences du Chadema qui sont brûlées (...) toutes sortes de choses qui s'additionnent."

- Style autoritaire -

La Tanzanie a longtemps été considérée comme un pays stable dans une région pour le moins tourmentée (génocide au Rwanda, guerres en RDCongo, etc...), mais depuis l'élection de M. Magufuli en 2015, son style autoritaire et son exercice solitaire du pouvoir suscitent l'inquiétude.

Pour Ringisai Chikohomero, chercheur auprès de l'Institut d'études de sécurité (ISS Africa), il était clair dès le début que son approche "ne laisse aucun espace, à quiconque, pour remettre en question ses méthodes".

Sous son premier mandat, les réunions politiques ont été interdites et la couverture en direct des travaux du Parlement suspendue.

Le pays se dote de lois restrictives sur les médias, tandis que des journalistes, militants et opposants sont arrêtés. Plusieurs membres de l'opposition sont tués.

Reste que les meetings de M. Magufuli ont aussi attiré les foules. Des rassemblements bien chorégraphiés où s'étale la puissance financière du parti, avec de nombreuses banderoles colorées et les performances de certains des artistes les plus populaires du pays.

Le président y rappelle à l'envi l'accès toujours plus grand à l'éducation gratuite, les progrès en matière d'électrification en milieu rural, les grands projets d'infrastructures (centrale hydroélectrique, ferroviaire) et la renaissance de la compagnie aérienne nationale.

- Des cacahuètes -

"Je vous surprendrai avec encore plus de projets de développement si je gagne. Ce que j'ai fait ces cinq dernières années, c'est juste des cacahuètes", a-t-il lancé dans un de ses meetings.

Pour Andreaw Masanja, un de ses partisans, "il a été assez ferme pour lutter contre la corruption et imposer de la discipline dans le service public".

Le gouvernement Magufuli a également passé des lois permettant d'accroître les revenus tirés de l'exploitation minière.

Mais des analystes politiques estiment que cette approche frontale a également fait fuir des investisseurs étrangers.

Si le pays a affiché une enviable croissance économique de 6% en moyenne (avant l'épidémie de coronavirus), il y a eu "très peu" de création d'emplois et la politique très agressive de recouvrement des impôts a affecté le secteur privé, explique Thabit Jacob, un analyste politique tanzanien installé au Danemark.

"Nous avons beaucoup souffert du harcèlement du gouvernement", témoigne Eva Mbaga, une femme d'affaires rencontrée lors d'un meeting de l'opposition à Arusha (Nord).

Faute de sondages d'opinion, difficile d'évaluer la popularité du président sortant et le ressenti de sa politique au sein de la population.

"Certains vous diront: +Si j'ai à manger sur la table, si je peux envoyer mes enfants à l'école, si je peux aller travailler, de quoi parlez-vous avec la liberté de la presse?+", relève Ringisai Chikohomero.

Mais pour le diplomate occidental, "il y a des signes inquiétants que l'élection cette année puisse ne pas être libre et équitable et que le résultat ne reflète pas forcément la volonté du peuple tanzanien, et ça, c'est préoccupant".

AFP

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