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Des dizaines de milliers de détenus "oubliés" dans les prisons du Nigeria

Junior et son ami Prosper étaient dans leur chambre un peu miteuse, louée dans un quartier pauvre de Lagos, lorsque la police a débarqué en 2014. Détenus depuis, ni l'un ni l'autre n'ont comparu à ce jour et personne ne sait s'ils sont innocents ou coupables.

Ce jour-là les policiers rercherchaient le propriétaire de leur chambre, soupçonné d'être impliqué dans une affaire de vol de voiture. A défaut de mettre la main sur lui,ce sont les deux garçons de 21 ans qui ont été arrêtés, accusés d'être ses complices. 

"La police a réclamé une caution de cinq millions de nairas (environ 13.500 dollars), ils n'ont pas cet argent", raconte à l'AFP Hassana Nurudeen, une amie du quartier qui dénonce cette injustice sur les réseaux sociaux. 

"Cela fait six ans qu'ils vivent derrière les barreaux d'une prison de Lagos, leur vie est gâchée", se désespère-t-elle. 

Prosper et Junior ne sont qu'un exemple parmi des dizaines de milliers d'autres Nigérians emprisonnés depuis des années, parfois des décennies, sans avoir jamais été condamnés.

En avril dernier, le ministère de la Justice a indiqué que sur 73.000 prisonniers au Nigeria, 52.000 attendent un procès, soit 70% des détenus du pays.

- Sans avocat -

Le chanteur d'afropop Yinka Lawanson, alias 'Lamboginny', a passé les dix dernières années de sa vie à se battre pour cette cause. Lors d'un concert donné dans la cour d'une prison de Lagos, il avait rencontré un jeune homme qui lui avait demandé de l'aide. 

"C'était en 2011, il m'a supplié de le sortir de là, il répétait qu'il était innocent. Mon c½ur a saigné, je ne pouvais plus dormir", se souvient l'artiste. 

Il découvre alors la réalité du milieu carcéral au Nigeria: sans argent, sans avocat commis d'office, victimes de policiers corrompus ou d'avocats véreux qui s'arrangent avec les juges et abandonnent leurs clients, les suspects se retrouvent derrière les barreaux sans espoir d'en sortir. 

Beaucoup sont illettrés, ne connaissent pas leurs droits et ignorent même pourquoi ils ont atterri là.

"Juste parce qu'ils ne peuvent pas payer 100 dollars de caution, ils sont oubliés dans les prisons", dénonce Adedayo Ademuwagun, président de l'association de la société civile Creeper.   

Ce défenseur des droits de l'Homme a organisé un sit-in devant le palais de justice de Lagos, la capitale économique, pour sensibiliser le public et accélérer les réformes du secteur. 

- Décongestion sous Covid -

Avec la pandémie de Covid-19, la surpopulation carcérale est devenu un problème pressant, poussant la présidence nigériane à demander en avril des "procès rapides pour décongestionner les prisons" et une accélération de la réforme pénitentiaire engagée depuis 2017.

Le ministère de la Justice a notamment ordonné aux différents tribunaux de "s'équiper d'une connexion internet rapide et fiable" pour des "audiences virtuelles". Mais ce dispositif est compliqué à mettre en place dans un pays où les coupures d'électricité sont régulières.

Début mai, le premier procès par visioconférence s'est toutefois tenu à Lagos: un homme a été condamné à mort pour meurtre, en trois heures.

Des procès expéditifs, mais face à la déliquescence du système judiciaire, de nombreuses associations de la société civile saluent tout de même ces audiences virtuelles.

Plusieurs Etats nigérians ont également pris des mesures d'amnistie pour les détenus les plus âgés et à la santé fragile.

Fin août le ministre nigérian de la Justice Abubakar Malami s'est félicité d'avoir "réussi à sortir plus de 4.000 détenus des établissements pénitentiaires à travers le pays".

- "Goutte d'eau" -

Une goutte d'eau par rapport aux 52.000 détenus en attente de procès, mais un pas "dans la bonne direction" estime le militant des droits de l'Homme - star dans le pays - Segun Awosanya, alias "Sega L'éveilleur" sur les réseaux sociaux.

M. Malami a aussi proposé une meilleure proportionnalité des peines par rapport aux infractions et leur harmonisation entre les différents Etats du Nigeria.

Depuis mai, les personnes arrêtées ne sont plus emprisonnées dans l'attente de leur procès mais sont placées sous contrôle judiciaire, sauf dans les cas graves. 

"Maintenant, il faut aussi investir dans la formation des acteurs judiciaires, travailler à la réintégration des détenus", explique le sénateur Simon Karu, rapporteur de la Commission pour les droits de l'Homme au Parlement.

"Les réformes carcérales sont une bonne chose, le problème, c'est leur mise en application".

AFP

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