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Nigeria: les jihadistes d'ISWAP

Véritable changement de doctrine ou opportunisme? Les combattants d'ISWAP, qui ciblent d'habitude avant tout les symboles de l'armée et de l'Etat, n'ont pas hésité à s'en prendre aux civils lors d'attaques extrêmement meurtrières dans le nord-est du Nigeria ces derniers jours.

Le groupe État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP), branche affiliée au groupe Etat Islamique, a fait scission avec Boko Haram en 2016, notamment parce que les attaques suicides ou les razzias lancées contre les civils majoritairement musulmans par son chef historique, Abubakar Shekau, étaient jugées trop cruelles.

ISWAP a au contraire recherché depuis lors le soutien des populations locales, attaquant des positions militaires - des centaines de soldats nigérians ont été massacrés en quatre ans - ou kidnappant des humanitaires travaillant pour des organisations internationales.

Mais avec les dernières attaques, plusieurs observateurs estiment aujourd'hui qu'ISWAP pourrait être en train d'opérer un revirement majeur dans sa doctrine idéologique. 

Au total, plus de 120 personnes, essentiellement des civils musulmans, ont été tuées la semaine dernière dans des attaques à Monguno, Goni Usmanti et Gubio, trois localités du nord-est, vaste région sahélienne aux confins du lac Tchad où l'insurrection jihadiste est née il y a 10 ans.

Sur les terres pastorales de Gubio, lors de l'attaque la plus meurtrière au Nigeria en 2020, 81 personnes ont péri le 10 juin, selon des miliciens et des habitants, qui évoquent toutefois des représailles plutôt que des tueries indiscriminées.

Les éleveurs locaux en ont eu assez des vols de bétail et du racket, ISWAP les obligeant à payer des "taxes" pour faire paître leurs troupeaux, et ont décidé de résister.

En novembre 2019, ils "ont mis en place des groupes d'auto-défense (...) et ont combattu les jihadistes", tuant plusieurs dizaines d'entre eux, assure à l'AFP Babakura Kolo, chef d'une milice pro-gouvernementale. "C'est ce qui a conduit au massacre des éleveurs".

Les succès revendiqués début juin par le chef de l'armée nigériane, le lieutenant-général Tukur Buratai, selon qui plus 1.400 jihadistes ont été tués depuis avril dans le nord-est, a également sans doute contribué à "agacer le groupe", confie à l'AFP un responsable sécuritaire de la région.

"L'armée nigériane exagère souvent les bilans qui lui sont favorables, mais il est vrai qu'elle a infligé des pertes significatives à ISWAP ces derniers mois", notamment grâce aux frappes aériennes, abonde Bulama Bukarti, analyste pour l'Afrique subsaharienne à l'Institut Tony Blair. "Et comme un vieux lion blessé, ISWAP réagit".

- Changement de leadership -

Un autre facteur déterminant pourrait être le récent changement de leadership à la tête du groupe jhadiste, avec l'arrivée d'hommes réputés plus brutaux.

En février dernier, une lutte fratricide a débouché sur l'élimination et l'assassinat du chef d'ISWAP, Idriss al-Barnaoui, jugé trop "modéré", immédiatement remplacé par un certain Ba Lawan, représentant la faction la plus radicale, rappelle Bulama Bukarti: "ce pourrait être un tournant fondamental dans l'évolution d'ISWAP".

"La direction d'ISWAP est tombée entre les mains d'éléments plus radicaux qui voient dans la population locale un ennemi potentiel (...) Ils accusent les villageois de transmettre des informations sur eux aux militaires et aux milices" antijihadiste, renchérit sous couvert d'anonymat, une source proche du groupe. "Ba Lawan et ses lieutenants suivent le même chemin extrêmement violent que Boko Haram".

Selon cette source bien informée, Boko Haram et ISWAP ont d'ailleurs forgé une alliance pour mettre fin aux querelles et aux rivalités après les pertes subies lors des opérations militaires régionales menées par le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. 

"Le 18 mars, les deux groupes se sont rencontrés sur l'île de Duguri, sur le lac Tchad, où ils ont convenu d'enterrer la hache de guerre et de travailler ensemble contre leur ennemi commun", affirme-t-elle.

Vincent Foucher, analyste à l'International Crisis Group, reste toutefois prudent sur l'éventualité d'un changement de doctrine durable au sein d'ISWAP vis-à-vis des civils.

"Si cette tendance se poursuivait alors oui, on aurait affaire à une évolution idéologique majeure", dit-il. "Mais pour l'instant, on a plutôt l'impression que les violences sont liées au fait que le groupe est sous pression".

"Les attaques semblaient poursuivre des objectifs précis: chasser les traitres, multiplier les rentrées fiscales", poursuit le chercheur. "On ne les a pas encore vus s'en prendre à des musulmans sunnites qui payent leurs impôts sans contester leur leadership".

AFP

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