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En Afrique du Sud, la pandémie ravive le dossier brûlant du mal-logement

Dans la tente qui lui tenait de chez-lui, il s'était habitué à la fournaise suffocante en été, aux courants d'air glacés l'hiver, à l'absence d'eau courante et d'électricité, même à la promiscuité. Mais la pluie, ça non, Isaac Mbatha n'a jamais pu s'y faire.

"Quand il pleut, il est impossible de dormir", explique ce Sud-Africain de 38 ans. Le vacarme de l'eau sur la toile et, surtout, la peur de l'inondation... "La vie est dure quand vous n'avez pas de toit au-dessus de votre tête".

Avec sa femme et ses trois enfants, Isaac Mbatha vivait depuis plus de trois ans dans un camp de toiles kaki plantées au sommet d'une colline de Wilgespruit, dans les lointains faubourgs de Johannesburg.

A la faveur de la pandémie de coronavirus, lui et les 70 familles de ce bidonville viennent d'être relogés gratuitement dans des maisons en bois, assemblées juste à côté.

"Plus de pluie à l'intérieur, plus de froid le matin. Notre vie sera meilleure là-dedans, j'en suis sûr", sourit Isaac Mbatha.

Le camp de Wilgespruit est l'un des quelque 2.700 bidonvilles illégaux recensés en Afrique du Sud. Plus connu sous le nom de "lot 323", celui-ci a poussé en 2017 après l'expulsion de plusieurs centaines de personnes d'une propriété proche où elles vivaient illégalement depuis plus de dix ans.

Jetées à la rue, elles se sont installées sur la colline de Wilgespruit, propriété de l'administration provinciale, où la plupart survivent du recyclage informel des ordures.

- "Trop dangereux" -

Un quart de siècle après la fin officielle du régime raciste de l'apartheid, ces verrues d'extrême pauvreté, foyers de plus d'un million de familles, illustrent la question lancinante de la propriété des terres, dont de nombreux Noirs sont encore privés.

Régulièrement, ces "implantations informelles" - leur nom officiel - viennent hanter, le temps des campagnes électorales, les présidents qui ont succédé à Nelson Mandela (1994-1999), avant de retomber aussitôt dans l'oubli. La pandémie de Covid-19 les a remises brutalement sur le devant de la scène.

Dès le début du confinement fin mars, l'Etat s'est engagé à y amener l'eau et à vider les plus insalubres, conscient que le Covid-19 en ferait vite des cibles de choix.

"Le gouvernement nous a donné du gel hydroalcoolique et installé des toilettes de chantier", témoigne une mère de famille du "lot 323", Rebecca Jane, 34 ans. "Mais on n'a pas d'eau et on vit à plusieurs familles par tente (...) On ne peut pas rester ici, c'est trop dangereux".

En urgence, la ministre en charge, Lindiwe Sisulu, a dressé une liste des sites à déplacer, ou "à dé-densifier" comme disent ses technocrates. Une bonne dizaine au moins rien qu'à Johannesburg et dans la capitale Pretoria.

Quelques semaines plus tard, les occupants du "lot 323" ont été les premiers à déménager.

En inaugurant le village flambant neuf sorti de terre, Mme Sisulu s'est félicitée d'avoir "rendu leur dignité" à leurs habitants. Et elle a renvoyé sèchement dans les cordes tout ceux qui s'étonnaient qu'il ait fallu tant d'années et une pandémie pour reloger les squatteurs du "lot 323".

"On ne savait rien de leurs terribles conditions de vie", assure la ministre à l'AFP. "Ce qui compte, c'est que quand on l'a su, il nous a fallu moins d'un mois pour régler le problème (...) On va continuer sur cette voie car on est un gouvernement attentif".

- "Coup politique" -

Comme il fallait s'y attendre, le sort des résidents de Wilgespruit a pris un tour très politique.

Membre du Congrès national africain (ANC) au pouvoir, le maire de Johannesburg Geoff Makhubo, en poste depuis décembre, ne s'est pas privé de mettre en cause le parti de l'Alliance démocratique (DA) qui a dirigé pendant trois ans la plus grande ville du pays.

"Ces gens ont été jetés dans ces tentes et oubliés par ce que j'appelle des dirigeants insensibles", a-t-il accusé.

L'élue du secteur s'en étrangle encore. "Ces implantations ne sont pas apparues ces trois dernières années, ces gens (du lot 323) vivaient dans des bidonvilles depuis vingt ans avant d'avoir été expulsés", s'indigne Leah Knott, de la DA, "tout cela n'est qu'un coup politique".

Plus grave, accuse-t-elle, l'opération de relogement viole une décision de justice et remet en cause la concertation engagée avec le voisinage, souvent blanc.

"Ce qui se passe est totalement illégal", assure Mme Knott, "les gens sont très, très en colère".

"Les Blancs qui vivent autour ne veulent pas qu'on reste ici", confirme Sekokotle Sekokotle, un des porte-parole des occupants. Mais tant pis. "On dit merci à cette pandémie", sourit-il, "sans elle, on serait encore dans nos tentes".

Malgré ce déménagement inespéré, la fin du combat de sa communauté est encore loin d'avoir sonné.

Comme s'empresse de le rappeler le jeune homme, leur relogement est provisoire. "On ne sera satisfaits que quand tous les résidents vivront dans de vraies maisons en brique et en ciment".

- "Combat pour la terre" -

Forte de son expérience à l'ONG Avocats pour les droits humains, Thandie Chauke doute que ce soit bientôt le cas.

"Les précédents efforts de dé-densification se sont souvent soldés par des échecs", note la juriste, "ce que le gouvernement avait présenté comme des relogements temporaires a fini par devenir relogement permanent".

"La dé-densification est une bonne chose sur le principe mais c'est très, très controversé, car ça rappelle les déplacements forcés sous l'apartheid", poursuit Mme Chauke.

Et surtout, ajoute-t-elle, "ce n'est pas la bonne réponse à la pandémie". "Le principal défi des plus pauvres aujourd'hui, c'est manger (...) ces projets de dé-densification coûtent chers et absorbent l'argent qui serait nécessaire pour les nourrir".

A l'heure où la première vague de froid mordant de l'hiver s'est abattue sur Johannesburg, Isaac Mbatha veut se réjouir de son nouveau chez-lui. Au moins pour l'instant.

"On est mieux ici", dit-il sur le pas de sa maison. "Au moins on aura chaud (...) on en remercie le gouvernement".

A la place des tentes démontées, il évoque déjà l'aménagement d'un terrain de foot, d'une structure pour abriter les recycleurs informels et d'un "potager pour se nourrir".

Mais son avenir reste très incertain. "On ne sait pas combien de temps on va pouvoir rester (...), on n'a toujours pas notre propre terre", s'inquiète le père de famille. "Ça changerait la vie d'avoir notre terre, je pourrais construire ma maison et mes enfants sauraient enfin d'où ils viennent..."

AFP

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