SlateAfrique

mis à jour le

Le Kenya prêche la paix à l'approche des élections


Un Kényan passe devant un graffiti

Perchée sur une échelle en bois rafistolée, Harriet, 10 ans, peint du bout du bras ce qu'elle et ses camarades de Kibera, bidonville tentaculaire de Nairobi, souhaitent à l'approche des élections kényanes de lundi: "Ulinzi bora" -- "Une bonne sécurité".

Sur un même mur, à quelques mètres d'une voie ferrée qui fend le bidonville, les enfants ont graffé d'autres slogans, qui tous ramènent à la même chose -- éviter de nouvelles violences électorales: "Ne brûlons pas les maisons", "Ne suivons pas nos réflexes tribaux".

Il y a cinq ans, la réélection contestée du président sortant Mwai Kibaki, un Kikuyu, avait débouché sur les pires affrontements ethniques du Kenya indépendant. Pour la communauté luo, menée par Raila Odinga, candidat malheureux devenu depuis Premier ministre, la victoire était volée.

A travers le pays, plus de 1.000 personnes allaient trouver la mort et des centaines de milliers d'autres allaient être chassées de chez elles. Kibera, majoritairement peuplé de Luo, avait été l'un des théâtres des pires violences.

Evans Kamau, jeune graffeur de 28 qui encadre Harriet et ses camarades, se souvient d'une nuit où il a "entendu des gens crier +les Kikuyu doivent partir+", et "vu des maisons brûler". Lui même a été blessé à la tête par une machette.

Pour peindre les messages de paix à travers Kibera, "nous avons voulu utiliser les enfants, parce que lors des dernières élections, ils ont été les plus touchés et qu'ils peuvent passer le message à leurs parents," dit-il.

Les enfants écrivent leurs messages sur des peintures plus ou moins allégoriques, réalisées par l'artiste new-yorkais Joel Bergner avec des peintres kényans, dont Evans, sous la houlette d'une ONG locale, Kibera Hamlets.

L'une des peintures montre un lapin représentant un politicien cupide qui, pour défendre son intérêt personnel, entraîne la population vers un gouffre.

Dans le même esprit, l'équipe a aussi, avec d'autres graffeurs, tagué de bout en bout le train qui traverse deux fois par jour Kibera dans sa liaison entre la capitale Nairobi et le port de Mombasa sur l'océan Indien.

S'attaquer aux "fantômes"

Les murs de Kibera ne sont que l'un des nombreux supports aux initiatives de paix à l'approche des élections. Partout dans le pays, concerts, marches ou prières se sont multipliées.

Dimanche, six candidats à la présidentielle, dont Raila Odinga, de nouveau en course, et son adversaire kikuyu Uhuru Kenyatta, inculpé par la Cour pénale internationale (CPI) pour son rôle présumé dans les dernières violences, se sont donné la main et fait serment de paix devant des milliers de Kényans réunis pour une gigantesque prière en plein air à Nairobi.

Pour le président de la commission nationale Cohésion et Intégration, Mzalendo Kibunjia, ces initiatives "portent leurs fruits". Le responsable se veut optimiste pour les élections de lundi.

"Les Kényans ne savent pas, depuis 20 ans, ce que sont des élections paisibles," reconnaît-il. "Mais alors que nous fêtons nos 50 ans d'indépendance (du pouvoir colonial britannique), nous voulons un nouveau départ," poursuit-il. "Je dis aux Kényans: +faites-vous ce cadeau+".

M. Kibunjia craint des accrochages dans les différents départements du Kenya -- le 4 mars, les Kényans éliront leur président mais aussi leurs parlementaires, gouverneurs, conseillers départementaux.

Il reconnaît aussi que le pays ne s'est pas débarrassé de "ses fantômes", notamment parce que la classe politique n'y a pas toujours intérêt. Parmi eux: la très inégalitaire répartition de la terre, le tribalisme ou les plaies béantes des dernières violences, qui n'ont jamais vraiment fait l'objet de procès ni de mesures de réconciliation.

Mais il veut croire que les institutions kényanes sont aujourd'hui plus fortes pour prévenir les tueries, que les mécanismes de traque des discours haineux fonctionnent. Que les leaders politiques sont malgré tout plus "responsables" et que le souvenir encore vif des violences joue son rôle dissuasif.

"Ces initiatives de paix sont très bonnes," renchérit Constansia Mumma-Martinon, professeur de sciences politiques à l'Université de Nairobi, tout en se demandant jusqu'où les Kényans sont prêts à aller pour garantir la paix. Notamment, "à quel point les Kényans sont prêts à accepter la défaite"?.

Et même si les élections sont cette année non-violentes, elle prédit une "paix instable" tant que le pays ne se sera pas attaqué à ses vieux démons.