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Une femme tient une croix lors de la visite de Benoît XVI, le 18 novembre 2011, à Cotonou. REUTERS/Finbarr O'Reilly
Une femme tient une croix lors de la visite de Benoît XVI, le 18 novembre 2011, à Cotonou. REUTERS/Finbarr O'Reilly

L'Eglise catholique n'est rien sans l'Afrique

Si le pape était désigné au regard de la croissance du catholicisme, il serait certainement africain.

Le monde est-il prêt à avoir un pape africain? C’est l’une des questions que devront se poser les cardinaux réunis en conclave pour élire le successeur de Benoît XVI, suggère Pierre Diarra, chercheur en anthropologie et rédacteur en chef de la revue Mission de l'Eglise.

Quelques heures après l’annonce de la démission de Benoît XVI, le 11 février,  deux cardinaux africains figuraient déjà parmi les favoris: le cardinal nigérian Francis Arinze, archevêque du diocèse de Velletri-Segni en Italie. Et le Ghanéen Peter Tukson, à la tête du diocèse de San Liborio, en Italie.

A plus d’un titre, l’émergence de ces deux favoris illustre la place que tient l’Afrique dans l’Eglise catholique.

Depuis plusieurs décennies, le Saint-Siège entretient une relation étroite et fructueuse avec les églises africaines. Cela s’est traduit par l’organisation de visites en Afrique (la première en 1969 avec le pape Paul VI); de synodes et de rencontres plus fréquentes avec sa hiérarchie ecclésiastique.

Des papes comme Jean-Paul II, puis Benoît XVI ont formulé plus explicitement l’importance des églises africaines dynamiques et vectrices de vocation, notamment chez les jeunes.

C’est sous le pontificat du pape Jean-Paul II que s’est tenu le premier synode africain organisé à Rome du 10 au 8 mai 1994.

L’opportunité de ce synode «paraissait s’imposer et convenir au moment historique, où, en effet, l’on procédait aux bilans, aux interrogations, aux analyses prospectives du présent et de l’avenir de l’Afrique», écrit Mgr Tharcisse T. Tshibangu, expert théologique officiel au concile Vatican II (1962-1965) et auteur du livre Le concile Vatican II et l’Eglise africaine, aux éditions Karthala.

Mais que savons-nous du catholicisme africain?

Durant le dernier siècle, c’est en Afrique que l’Eglise a connu sa plus forte progression. Alors qu’en 1910 l’Afrique subsaharienne représentait à peine 1% de la communauté catholique, elle en représente le quart  en 2010.

L’Afrique subsaharienne abrite aujourd'hui environ 171 millions de catholiques (16%), contre environ 1 million un siècle plus tôt. 30 millions de catholiques en République démocratique du Congo, près de 18 millions au Nigeria, 10 millions en Angola et 2,5 millions au Ghana.  

«Les Eglises essaiment en Afrique, et l'Eglise catholique est la plus grande et certainement la mieux organisée et la plus structurée et disciplinée», explique Paul Gifford, professeur émérite de l'école des études orientales et africaines à Londres.

Cette croissance a même des répercussions en dehors des frontières africaines. Il n’est pas rare de voir des prêtres africains venir au secours des églises françaises en perte de vocations.

Le Saint-Siège reconnaît lui-même la contribution massive des membres venant de l’Eglise africaine, et devenant à leur tour missionnaires dans les diocèses des «Eglises-mères» en Europe.

«L’Eglise qui chemine en Afrique est appelée à contribuer à la nouvelle évangélisation également dans les pays sécularisés, d’où provenaient auparavant de nombreux missionnaires, et qui aujourd’hui manquent malheureusement de vocations sacerdotales», avait reconnu le pape Benoît XVI, lors du synode Africae Munus, en 2009.

Mais comme le fait remarquer Pierre Diarra, il serait vain de réduire le catholicisme africain à un seul discours. Pour preuve, les rares publications générales sur le catholicisme africain. Les chercheurs s’intéressent davantage à la situation du catholicisme ou du christianisme dans un pays, voire une région.

«Le continent est tellement grand et les différences sont tellement nombreuses entre des pays où les musulmans sont majoritaires comme le Mali, le Sénégal ou la Guinée. Ce n’est pas la même chose qu’au Cameroun, ou les deux Congos, où le pourcentage de chrétiens est assez élevé. L’Afrique du Nord, enfin, où une majorité se réclame de l’islam et les seuls chrétiens sont des étrangers», ajoute Pierre Diarra.

Romeafrique

Cette diversité, Rome l’appréhende notamment grâce aux cardinaux africains qui entourent le pape.

Tous les cardinaux d’Afrique sont des collaborateurs de l'évêque de Rome et rendent compte de ce qu’ils voient et entendent sur le continent.

Ce sont notamment les cardinaux qui informent le Saint-Siège sur les besoins logistiques et surtout financiers des églises africaines. Les fonds manquent notamment pour investir dans la formation des prêtres, le catéchisme et même dans des missions sociales plus étendues.

«Les Eglises africaines reçoivent beaucoup plus qu’elles ne donnent. Elles n’ont pas les moyens de développer des projets dans le secteur de l’éducation, du développement socioculturel. En ce sens, toutes les Eglises du monde sont amenées à mettre la main à la poche», précise Pierre Diarra.

Depuis Vatican II, jusqu’au dernier Synode africain de Benoît XVI, en 2009, le Saint Siège essaie néanmoins de rompre avec l’image d’une Eglise catholique qui, du Vatican, appréhende les affaires religieuses en Afrique. Comme aux temps du missionnaire flanqué d'une soutane noire et d'un chapeau colonial. La religion catholique tend, au moins dans les textes, à se marier avec les cultures locales et répondre aux préoccupations liées au continent. Comme le syncrétisme religieux, la pauvreté, le sida… On se souvient toutefois qu'en mars 2009, Benoît XVI avait soulevé un début de tumulte en déclarant lors d'un voyage en Afrique que l'utilisation du préservatif «aggravait» le problème du sida.

Des propos vivement contestés, et sur lesquels le pape était revenu en réaffirmant l’utilité du préservatif pour « réduire les risques de contamination». Benoît XVI était toutefois apparu comme déconnecté des réalités socio-économiques de l’Afrique.

Une Eglise catholique jugée trop rigide

Ce fossé expliquerait (en partie) le dynamisme d’autres Eglises, principalement protestantes, considérées comme plus en phase avec les attentes des Africains. Les églises indépendantes en Afrique du Sud, les églises pentecôtistes au Ghana, en Ouganda et en Zambie et les églises évangéliques au Nigeria.

«Modernes», ces églises attirent tout particulièrement des jeunes urbains des classes moyennes, des familles. Car, en plus des temps de prière, les fidèles organisent des groupes de discussion et des repas communs qui répondent incontestablement à un besoin de liens social. Ces églises apportent également des réponses à leurs problèmes financiers, aux questions de guérison et même à la sorcellerie. 

Face à la rigidité des Eglises traditionnelles, trop institutionnalisées, les églises protestantes laissent une large place à l'expression, au chant, à la danse, à la participation active. Selon un dernier rapport établi par Sébastien Fath, chercheur au CNRS, l’Afrique compterait 154 millions d’évangéliques (pentecôtistes compris).  

«Mais ce dynamisme du protestantisme ne serait-il pas un moyen d’interpeller les Eglises catholiques et protestantes sur l’intérêt porté aux attentes des Africains, aux difficultés et aux réalités locales?», s'interroge Pierre Diarra.

Nadéra Bouazza 

L'explication remercie Pierre Diarra,  chercheur en anthropologie et rédacteur en chef de la revue Mission de l'Eglise et les éditions Karthala pour leurs précieux conseils.

 

Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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