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Un stand de livres d'occasion à Lagos Island, Nigeria, le 26 mars 2012. REUTERS/Akintunde Akinleye
Un stand de livres d'occasion à Lagos Island, Nigeria, le 26 mars 2012. REUTERS/Akintunde Akinleye

Alain Mabanckou: «Le monde entier va dialoguer avec les Congolais»

L'écrivain franco-congolais nous parle de son nouveau livre, Lumières de Pointe-Noire, et du festival littéraire Étonnants Voyageurs qu'il co-organise, en escale cette année à Brazzaville entre le 13 et 17 février 2013.

SlateAfrique - Lumières de Pointe-Noire (éd. Seuil), votre dernier ouvrage, a toutes les allures d’un reportage, avec un retour physique au Congo et des photographies des lieux tels qu’ils se présentent devant vous. Cette incursion dans le journalisme est-il le signe que vous en avez assez de la littérature?

A. Mabanckou - L'image est essentielle dans la littérature. Quand je décris une scène, la photographie permet de la cristalliser dans la tête des gens. Mon souci est que le peuple congolais et l’Afrique en général puissent accéder à la lecture, et pour cela il faut donner des exemples.

Il faut créer une émulation en emmenant sur le continent tous ces grands écrivains que les Africains ont vu à la télé, ont lu à l’école: les Emmanuel Dongala, Achille Mbembe, André Brink.

Je voudrais que les Congolais se disent «je veux devenir le prochain Emmanuel Dongala, je veux devenir le prochain Souleymane Bachir Diagne, je veux devenir le prochain Wilfried N’Sondé».

 

«Le propre d'un zèbre c'est d'avoir des zébrures»

SlateAfrique - A certains moments, vous portez un regard presque extérieur sur la société congolaise, et puis à d’autres moments vous participez vraiment aux choses —vous êtes de retour dans votre pays natal...

Alain Mabanckou - La phrase clef pour illustrer cette idée, c’est celle de ma mère dans le livre:

«L’eau chaude n’oublie jamais qu’elle a été froide.»

Quel que soit l’endroit où j’irai, ce que je ferai, je resterai africain, car le propre d’un zèbre c’est d’avoir des zébrures. Je ne peux pas changer tout d’un coup. Ce sont les autres qui vous changent, finalement.

Quand je retourne au Congo-Brazzaville, les gens sont contents. Mais une semaine après, ils se demandent quand je vais repartir. Ils ne se sentent pas à l’aise, ma présence est pour eux un échec. Mais je me sens toujours originaire du continent africain, et j’y retourne chaque année. Je ne me sens jamais déconnecté du continent, autrement je ne pourrais pas écrire un livre qui embrasse les réalités africaines.

Je crois avoir lu sur votre site que «Mabanckou écrit pour les blancs», mais je ne suis pas d’accord: le pouvoir de la littérature c’est de rendre ce qui est particulier universel.

Quand je lis Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, je suis émerveillé et pourtant le contexte culturel ne m’est pas familier. Un livre qui reçoit un bon accueil est de toute façon toujours suspect, on pense que le bon livre est celui qui ne se vend pas, et on pense que le bon écrivain est toujours celui qui souffre. L’Afrique est donc le sujet de mes livres et je ne le lâche pas.

SlateAfrique - Vous nous dites que les Africains regardent leurs frères de la diaspora comme des étrangers, un peu comme quand l’historien français Pap Ndiaye parle des métis et du regard des autres qui les transforme en étrangers. Etre un Africain de la diaspora est-ce en quelque sorte être métis?

A. Mabanckou - Métis ce serait difficile bien que, dans mon cas, je suis véritablement à cheval entre trois continents. Je vis aux Etats-Unis et je connais bien l’histoire des Africains-Américains. J’ai aussi vécu en Europe pendant plus de dix-sept ans. Enfin, j’ai toujours cette connexion avec l’Afrique. Quand j’ai écrit Le Sanglot de l’homme noir, ce n’était pas seulement pour les Africains: l’Europe était inculpée, l’Amérique était inculpée, l’Afrique était inculpée.

Ce livre faisait aussi partie de cette identité tricontinentale que je revendique. Lorsque je suis quelque part j’aime me sentir comme si j’étais chez moi.

En France, je suis dans la culture française et en Afrique je n’ai même pas à chercher à être africain, cela me vient naturellement. En Amérique, j’apprends à vivre comme les Américains, sans pour autant perdre mon âme.

Oui, l'Afrique lit!

SlateAfrique – Les écrivains africains ont-ils un public en Afrique?

A. Mabanckou - Je vais vous faire une confidence: les écrivains africains n’ont même pas un lectorat africain en Europe alors que les diasporas ont les capacités d’acheter des livres. On le voit dans les signatures, les Africains vous regardent de loin, comme si vous étiez un ovni.

Aux Etats-Unis, lorsque Spike Lee sort un film toute la communauté noire va le voir, et puisque toute la communauté noire va le voir, il a déjà un à deux millions d’entrées garanties.

Mais je ne destine pas mes livres à un seul lectorat, je serais tout aussi heureux s’il y avait plus de Japonais que d’Africains qui me lisaient, parce que c’est l’Afrique que j’amène au Japon, parce que c’est l’Afrique que j’amène aux Européens.

Par contre je ne suis pas d’accord quand on me dit qu’il n’y a pas de lectorat en Afrique. Tous les jours je reçois des lettres d’étudiants de Côte d’Ivoire, du Cameroun, qui font des mémoires sur Verre Cassé ou sur Mémoires de porc-épic.

Quand je vais à Dakar, je trouve mes livres dans les librairies Athéna ou Aux 4 vents, et c’est la même chose en Côte d’Ivoire. Au Bénin, Verre Cassé est au programme des lycées: 300.000 individus lisent donc mon livre dans ce pays. Et ce n’est pas rien, on parle tout de même de la jeunesse!

La diaspora africaine a tendance à mettre les Africains dans une case en disant qu’ils ne lisent pas. Mais ce n’est pas vrai, il y a des Africains qui lisent, ils doivent faire un effort important c’est vrai, comme aller à l’Institut français. Au Congo, je n’avais moi-même jamais mis les pieds dans une librairie, je passais ma vie à lire à l’Institut français.

Quand on veut trouver de l’or il faut creuser! Je répète que la communauté africaine qui est ici est même coupable de non-assistance à littérature africaine en danger, parce qu’elle ne lit pas, et parce qu’elle critique sans avoir lu, et c’est ça le désespoir de la littérature africaine.

SlateAfrique - Votre rencontre avec la lecture est liée à votre père, qui était réceptionniste dans un hôtel de Pointe-Noire et vous ramenait les livres et journaux laissés par les clients…

A. Mabanckou - Oui, et d’ailleurs, cette circulation du livre est assez symbolique des habitudes de lecture au Congo. On lit un livre, on se le passe, on fait une «lecture de quartier». Un livre n’est pas lu par une seule personne mais par cent.

En Occident, vous lisez votre livre, et puis c’est fini, vous le rangez dans la bibliothèque. Celui qui veut un livre n’a qu’à l’acheter. En Afrique, c’est un lectorat invisible, qu’on a toujours tendance à effacer parce qu’on ne le voit pas. Mais je suis constamment étonné par le niveau de débrouillardise des Africains qui veulent vraiment lire.

Et d’ailleurs, ce n’est pas parce que l’on mettra des librairies en Afrique que les Africains y mettront forcément les pieds. Car il y a aussi un problème d’éducation. Le continent manque d’une véritable politique d’incitation à la lecture.

Littérature et politique africaine

SlateAfrique - Vous êtes réticent à l’idée de parler dans vos livres de la politique congolaise. Dans Lumières de Pointe-Noire, en revanche, vos personnages discutent politique, et le nom du président congolais Denis Sassou Nguesso est même cité. Pourquoi avoir finalement décidé d’aborder ces questions?

A. Mabanckou - Je les avais déjà longuement abordées dans Les Petits-fils nègres de Vercingétorix, mais comme le livre avait été publié au Serpent à Plumes, il n’avait, à l’époque, pas eu la même diffusion que mes livres publiés au Seuil, chez Gallimard ou chez Fayard.

Dans Les Petits-fils nègres de Vercingétorix, il y a une analyse des deux guerres civiles congolaises, et il est possible d’accoler les noms d’hommes politiques congolais sur des éléments du récit. Mais il est vrai que je ne fais pas de la littérature pour pouvoir absolument parler de politique.

Quand je veux parler de questions de société, je le fais dans un essai. Je ne suis pas obligé de passer par la fiction pour parler d’injustice. C’est ce que j’ai fait dans  Lettre à Jimmy, un livre sur les droits civiques aux Etats-Unis et sur la condition des noirs en France.

J’ai réitéré dans Le Sanglot de l’homme noir, qui est une critique des indépendances africaines, des Etats mortifères qui perdurent sur le continent. Mais ma fiction est aussi politique.

Tous mes romans peuvent être lus en prenant un angle politique. Demain j’aurai vingt ans est par exemple l’analyse de la société communiste qui existait au Congo (de 1962 à 1992 le Congo-Brazzaville, alors République populaire du Congo, était dirigé par un régime inspiré par les idées marxistes-léninistes, Ndlr). Dans ce livre, je n’hésite pas à parler de l’endoctrinement des enfants, de l’enseignement de l’idéologie marxiste-léniniste aux gamins…

SlateAfrique - Vous êtes le co-directeur du festival littéraire Etonnants Voyageurs, dont l’édition 2013 se déroule à Brazzaville (13-17 février). Emmener ce festival à Brazzaville, n’est-ce pas cautionner le régime en place?

A. Mabanckou - Nous ne sommes en rien muselés, d’ailleurs parmi les écrivains invités, il y en a beaucoup qui sont les fils de grands opposants à Sassou-Nguesso, des gens qui vivent en exil depuis des années.

Etonnants Voyageurs sera le moment pour les Congolais de montrer que la liberté d’expression doit exister. Le pouvoir n’a aucune mainmise sur le festival. Tous les médias intéressés par l’Afrique se déplacent. The Guardian, The Independent, The Economist, France 24, VoxAfrica...

Pensez-vous qu’une radio comme France Inter accepterait de couvrir l’événement s’il y avait de la censure? Si nous étions muselés, nous aurions demandé à une radio à la botte du régime de couvrir notre festival. Il y aura même des débats sur la censure en politique, menés par l’écrivain Emmanuel Dongala.

Etonnants Voyageurs est un festival indépendant qui existe depuis maintenant plus de trente ans, qui s’est fait en Haïti, en Israël, dans le Montana, à Bamako.

Mon idéal est qu’il devienne un rendez-vous régulier à Brazzaville. Logistiquement, bien entendu, ce sera difficile, il y a tant d’écrivains et de journalistes à déplacer. On tirera donc le bilan des festivités après cette première édition congolaise.

Brazza, capitale de la littérature

SlateAfrique - Ce festival signifie-t-il une renaissance du pays? Est-ce une autre façon de dire que les blessures de la guerre civile sont en train de cicatriser? 

A. Mabanckou - Le rôle des écrivains, peintres et intellectuels est de pousser à la réconciliation. On aurait pu rester dans le confort de l’Europe, de l’Amérique, vivre notre vie tranquille et nous en foutre du Congo.

Organiser un festival demande énormément d’énergie, mais je le fais en me disant que, effectivement, ce festival permettra de cautériser les plaies, de fédérer les oppositions et, peut-être, de donner l’idée à ceux qui sont au pouvoir de dépenser pour la culture.

Mais il faut que les Congolais puissent constater des changements à l’issue de ce festival. Nous nous devons donc d’apporter avec nous des conteneurs de livres —et il faut que les librairies et cinémas rouvrent. Car il n’y a même plus de cinémas à Brazzaville!

Certains diront que ce n’est pas bien d’organiser un festival dans un pays dirigé par un tel régime. Moi, je leur réponds que rien ne peut être fait depuis l’Europe. Que faire pour que les Congolais puissent lire le dernier livre d’Emmanuel Dongala, voir le dernier film d’Alain Gomis, ou contempler les photographies de Baudouin Mouanda?

On ne peut pas juste décréter qu’on est un opposant et ne jamais rentrer au Congo. Moi, je rentre, je vais dialoguer avec les Congolais, leur proposer de la culture, et c’est avec eux que je dois avoir un dialogue —c’est avec eux que le monde entier va avoir un dialogue. En d’autres mots, on propose aux Congolais de faire l’apprentissage de la démocratie par la culture.

Lou Garçon et Pierre Cherruau

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