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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Comores: la transition de tous les dangers

Elu président de l’Union des Comores le 26 décembre dernier, Ikililou Dhoinine attend toujours qu’Ahmed Abdallah Sambi lui cède la place. Pendant ce temps, le pays tourne au ralenti et la population oscille entre patience et envie d’en découdre.

«En Côte d’Ivoire, ils ont Gbagbo. Ici, nous avons Sambi», lance un étudiant comorien à propos de l’investiture ajournée du président élu, Ikililou Dhoinine. Certes, la comparaison n’est pas tout à fait appropriée —loin s’en faut. Mais elle traduit l’exaspération des habitants de ce petit archipel de l’océan Indien face à l’obstination du président sortant à s’accrocher à son fauteuil, après les élections générales (présidentielle et des gouverneurs) du 26 décembre 2010.

Le successeur d’Ahmed Abdallah Sambi aurait dû prendre ses fonctions peu après le 13 janvier 2011, date de la proclamation officielle des résultats du scrutin. Comme cela s’est d’ailleurs passé pour le président sortant lui-même, lorsqu’en 2006 il a succédé à Azali Assoumani, originaire de la Grande Comore (ou Ngazidja). Mais pas de chance pour le Dr Ikililou Dhoinine, natif de Mohéli, la plus petite des trois îles de l’Union des Comores à laquelle revient, cette fois, la présidence tournante instaurée en 2001. Il devra en effet patienter jusqu’au 26 mai prochain pour franchir le seuil du palais de Beit-Salam. Les Comoriens quant à eux, devront composer pendant une durée excessivement longue avec deux présidents, quatre vice-présidents et cinq gouverneurs. Un seul parmi ces derniers (celui de Mohéli) étant reconduit dans ses fonctions.

Pour comprendre cette situation inédite aux conséquences fâcheuses pour cette ancienne colonie française qui peine, décidément, à sortir de son instabilité politique chronique, il faut remonter à celle qui prévalait avant que l’on entre de plain-pied dans les intrigues de la campagne.

Un «coup d'Etat constitutionnel»

En réalité, le mandat du président Sambi (issu lui de l’île d’Anjouan) a pris fin le 26 mai 2010. Ayant déjà affiché son refus de respecter les délais —après avoir changé opportunément la Constitution quelques mois auparavant— un arrêté de la Cour constitutionnelle a décidé d'une «période intérimaire». Laquelle avait pour seul objectif de conduire à l’organisation des élections et à l’investiture du président nouvellement élu. C’était l’unique moyen d’éviter que la crise ainsi déclenchée ne tourne au chaos. Chacun se souvient de la vive réaction des Mohéliens, qui a failli remettre en selle les vieux démons du séparatisme, comme avec Anjouan de 1997 à 2000. Un des épisodes les plus douloureux de l’histoire récente du pays.

Dans le même souci d’apaisement, sans doute, l’arrêté constitutionnel en question a débouché sur l’Accord du 16 juin sur lequel Ahmed Abdallah Sambi s’appuie aujourd’hui pour jouer encore les prolongations. Le texte stipule, il est vrai, que la date de l’investiture devait être fixée «d’un commun accord» par les deux présidents et intervenir dans un laps de temps se situant entre la publication des résultats définitifs et le 26 mai 2011. Il n’en fallait pas plus à celui qui a emprunté à son homologue ivoirien le surnom de «boulanger», pour s’engouffrer dans la brèche.

Le choix de cette date limite «n’a rien d’illégal» remarque un juriste de la place. Certes. Mais «pour quelles raisons politiques ou de conjoncture exceptionnelle le président élu devrait-il attendre? Pourquoi le pays devra-t-il se plier à la gestion d’un gouvernement de consensus dont les missions sont accomplies?», s’interroge, à juste titre, Ahmed Ali Amir, rédacteur en chef d’Alwatwan, le quotidien national. Un article qui lui a valu fin janvier d’être interdit de plume. Ce journaliste —très respecté par ailleurs—, correspondant local de l’agence Reuters, a réintégré son poste il y a peu, grâce à la mobilisation de ses confrères comoriens et le soutien de Reporters sans frontières. Mais il est loin d’être le seul à pointer cet abus manifeste de pouvoir:

«Il s’agit purement et simplement d’un coup d’Etat constitutionnel», déclare un membre éminent de l’opposition.

La colère des Comoriens monte

La pilule a d’autant plus de mal à passer dans l’opinion que Dhoinine, le président élu, est non seulement du même bord que le sortant, mais aussi et surtout l’un de ses deux vice-présidents, présenté tout au long de la campagne comme le «dauphin». Néanmoins, après la levée de boucliers, tout le monde semblait résolu à s’adapter à la situation jusqu’à la date butoir du 26 mai. Mais ces derniers jours, à la faveur des événements que connaît le monde arabe, la colère et l’inquiétude sont montées d’un cran dans ces îles lointaines qui font partie de la Ligue arabe. D’autant que, selon «radio cocotier» (les rumeurs), la passation de pouvoirs pourrait être repoussée sine die, «pour des raisons budgétaires liées aux préparatifs de la Fête de l’indépendance» le 6 juillet prochain (sic).

On peut en effet s’attendre à tout d’un président qui, en pleine répression sanglante libyenne, n’hésite pas à se glorifier de ses relations personnelles avec son «frère» le colonel Kadhafi. Du coup, les langues se délient à propos de la présence d’une soixantaine de soldats ayant débarqué dans le secret il y a quelques mois, dont une partie est disséminée sur tout le territoire national et l’autre aux premières loges de la garde rapprochée de Sambi.

Présentés comme libyens sous l’étiquette d’«instructeurs», ces derniers seraient en fait des «mercenaires» prêts à intervenir en cas de soulèvement, craignent plusieurs responsables politiques ainsi qu'une bonne partie de la population.

«Cette fois, s’il ne part pas, il est hors de question de se laisser faire. Nous irons le déloger même si on doit se faire tirer dessus comme des lapins», assure un membre du comité de soutien d’Ikililou Dhoinine.

Ceci ne présage en tout cas rien de rassurant pour un pays qui a connu près de 25 coups d’Etats (réussis ou ayant échoué) depuis son indépendance en 1975.

Le pays tourne au ralenti

En attendant, les effets pervers de ce nouvel imbroglio comorien commencent à se faire sentir. C'est le cas pour toute l’administration, qui tourne désormais au ralenti —quand elle n’est pas bloquée, avec des dossiers qui s’empilent ici et là faute de moyens et d’interlocuteurs.

«Dans mon service, chacun fait acte de présence, mais personne ne travaille. Notre directeur s’en fout car il sait bien qu’il va sauter», confie, désabusée, cette employée d’un grand ministère.

D’aucuns fustigent les frais superflus que représentent les émoluments et autres avantages accordés à la fois à une équipe déposée par le suffrage universel, et à des gouverneurs élus, mais dont le mandat ne prendra pourtant effet qu’à la veille de l’investiture du nouveau chef de l’Etat. Durant cette période de flottement, on redoute aussi une corruption et des détournements à grande échelle de deniers publics, dans un pays où, en temps normal, celui qui quitte un poste important sans s’être enrichi est perçu comme «un raté, un pauvre d’esprit». Le pays traverse en plus une crise économique sans précédent, malgré les promesses de campagne faites il y a quatre ans et les nouveaux partenariats tant vantés, noués entretemps par les autorités avec notamment les monarchies du Golfe.

Certes, il y a environ un an, les agents de la fonction publique ont vu neuf mois d’arriérés de salaire soldés en une seule fois, grâce à la générosité de l’émir du Qatar. Ce pays est également à l’origine de l’organisation, en mars dernier, de la Conférence de Doha pour l’investissement et le développement des Comores, où des engagements à hauteur de 540 millions de dollars (381,7 millions d'euros) ont été enregistrés.

Mais la prudence est de mise. Chacun garde en mémoire la Conférence qui s’est tenue à l’île Maurice en novembre 2005 avec les mêmes objectifs, et dont on attend toujours les retombées. Le quotidien des habitants, qui vivent essentiellement de la débrouille et des transferts d’argent de la diaspora, n’a guère changé sous le mandat Sambi. Pour beaucoup, il est même pire: chômage, hausse du prix des produits de première nécessité, pénuries de carburant, coupures d’électricité... A cela s’ajoute l’état de la totalité du réseau routier, à l’image de la gestion du pays: catastrophique. Même Moroni, la capitale, engorgée par les centaines de 4x4 importés de Dubaï par l’élite locale, n’est pas épargnée. Par exemple, l’accès à Volo-Volo, le grand marché, est un véritable parcours du combattant.

Pour Sambi, la vie continue

Pour l’«Ayatollah» (autre surnom de Sambi, en référence à l’Iran où il a effectué une partie de ses études), rien ne presse pour autant. Faisant fi des critiques, il continue, comme si de rien n’était, à s’adonner à sa passion favorite: voyager. Sous n’importe quel prétexte. Tel ce petit tour récemment à Antananarivo, où le chef de l’état comorien s’est invité, à la surprise générale, pour «tenter de régler la crise malgache». Entre deux avions, Ahmed Abdallah Sambi s’est aussi découvert, à quelques mois de la fin de son intérim prolongé, une autre passion qui elle fait beaucoup jaser: la «pose de premières pierres». Ports, centres commerciaux, hôpitaux, écoles, hôtels; tout y passe.

Pendant ce temps, Ikililou Dhoinine ronge son frein. Les mauvaises langues disent qu’il paie au prix fort son «dévouement» à celui à qui il doit sa carrière politique, et que pour entrer en possession des clés de Beit-Salam dans trois mois, il n'a plus qu’à prier. A moins que le vent de révolte qui souffle en ce moment dans le monde arabe vienne souffler à son avantage, d’ici le 26 mai 2011, sur celles qu'on surnomme les «îles de la lune».

Sitti Saïd Youssouf

Sitti Saïd Youssouf

Sitti Saïd Youssouf. Journaliste comorienne, spécialiste de l'Afrique.

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