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Le président érythréen Issayas Afeworki entouré de l'armée, le 16 août 2011. AFP/Peter Busomoke
Le président érythréen Issayas Afeworki entouré de l'armée, le 16 août 2011. AFP/Peter Busomoke

Comment dialoguer avec le régime érythréen

Roger Auque, ambassadeur de France à Asmara, entre 2009 et 2012 analyse pour SlateAfrique les causes des troubles politiques que connaît l'un des régimes les plus fermés du continent.

SlateAfrique - Comment expliquer que des soldats érythréens se soient emparés, le 21 janvier, du ministère de l’Information en l'espace de quelques heures?

Roger Auque - C’est assez surprenant que des militaires érythréens puissent essayer de faire un coup d’Etat. Je pense que c’est plutôt une simple  mutinerie.

On sait que la vie est très difficile là-bas pour les Erythréens y compris pour les soldats et je ne suis pas étonné de voir qu’il peut y avoir une rébellion de militaires dans ce cadre-là.

Maintenant parler de coup d’Etat est exagéré. C’est dangereux pour des soldats de se rebeller. D’ailleurs leur mutinerie a été tuée dans l’œuf. Les soldats qui avaient pris d’assaut le ministère de l’Information ont quitté sans violence le bâtiment. Il a pu y avoir des concessions des deux côtés, mais je n’en sais pas plus à mon niveau.

SlateAfrique - Mais le régime a la réputation de réagir avec une certaine brutalité dans ces situations. Sait-on si des soldats ont été arrêtés?

R. Auque - Tout est possible dans ce pays où le régime est assez étrange. D’un côté il peut y avoir des arrestations et de l’autre des concessions. Le chef de l’Etat connaît peut-être aussi certains officiers «rebelles». Il faut garder à l’esprit que les réactions de cette dictature sont souvent surprenantes et illogiques.

«Tout le monde espère une ouverture»

SlateAfrique - Il  y a deux approches diplomatiques dans la région. Celle des Américains qui font de l’Erythrée un «Etat voyou» et celle de la France qui est plus ouverte au dialogue. Pensez-vous que les positions américaines puissent conduire le régime érythréen  à plus de répression?

R. Auque - Il ne faut pas oublier qu’il y a des sanctions votées par le Conseil de sécurité de l’ONU à l’encontre de l’Erythrée depuis décembre 2009. La France fait partie des cinq membres du Conseil de sécurité et a voté ces sanctions.

Mais, en même temps, on peut très bien voter des sanctions et maintenir des relations cordiales et un vrai dialogue avec l’Erythrée. C’est ce qui permet à la diplomatie française de jouer un rôle d’arbitre dans la région.

D’un côté il y a le Royaume-Uni et les Etats-Unis qui ont une approche plus répressive, de l’autre la Chine et la Russie qui ont une autre attitude. C’est tout cela qui fait que la France est en meilleure situation que les autres pays pour œuvrer à la pacification dans la Corne de l’Afrique.

SlateAfrique - Au départ, le régime érythréen était présenté comme un régime d’inspiration maoïste. Pourquoi s'est-il allié aux shebabs somaliens?

R. Auque - Je ne suis pas certain qu’il y ait encore aujourd’hui une aide de l’Erythrée aux Shebab. L’Erythrée est fermée et est une sorte de frère ennemi de l’Ethiopie. Il y a de véritables problèmes entre les deux Etats. Et pour le régime d’Asmara, l’Ethiopie est soutenue par les Américains. Donc dès que l’Ethiopie a un ennemi dans la Corne de l’Afrique comme les shebabs en Somalie, l’Erythrée va aider cet  ennemi de l’Ethiopie.

Pourtant, l’Ethiopie et l’Erythrée pourraient très bien s’entendre avec la mise en place d’une coopération commerciale entre eux. C’est une question de survie pour l’Erythrée qui doit s’ouvrir dans les prochaines années.

SlateAfrique - Justement la France a beaucoup misé sur l’Erythrée en maintenant des liens étroits. Mais n’y a-t-il pas une déception comme dans l’affaire de l’otage français Denis Allex, décédé en janvier, dans laquelle l’Erythrée a négocié avec la France.

R. Auque - Je ne pense pas. Les services secrets érythréens ont vraiment aidé la France pour tenter de libérer cet agent de la DGSE (le 12 janvier). Ils ont fait le maximum pour aider la France.

Le problème était plutôt du côté des ravisseurs somaliens qui n’ont pas réussi à se mettre d’accord entre eux à propos de la position à tenir sur l’otage (selon les autorités françaises Denis Allex a été executé le 12 janvier par les shebabs lors de la tentative de libération. Alors que ceux-ci affirment l'avoir «jugé» et exécuté le 16 janvier, Nldr).

SlateAfrique - Depuis le 11 septembre 2001, le régime d’Asmara s’est considérablement durci. Pensez-vous justement que ce régime peut s’ouvrir, se libéraliser?

R. Auque - Bien sûr que c’est possible. Tout le monde espère qu’il y aura une démocratisation de ce pays, ou du moins une ouverture. C’est certain. Il y a un potentiel énorme en Erythrée avec des mines d’or, des sites touristiques en Mer Rouge.

Seulement cela prend du temps, d’abord parce que la situation est différente de celle que l’on peut rencontrer dans les pays qui ont connu la révolution arabe.

En Erythrée contrairement à l’Egypte, il n’y a pas d’opposition religieuse comme les Frères musulmans, très bien organisés sur le plan de la lutte politique. L’Erythrée, c’est un Etat laïc. Il y a aussi une absence de réseaux sociaux. Mais ça va se faire un jour ou l’autre.

«Des générations entières cherchent à partir»

SlateAfrique - Ne pensez-vous pas que ces évolutions passent par le départ d’Issayas Afeworki, le chef de l’Etat? Les évènements des derniers jours ne sont-ils pas le signe d’un début d’essoufflement du régime?

R. Auque - C’est vrai qu’il y a une lassitude de la population. Les habitants ne mangent pas toujours à leur faim. Il y a beaucoup de marché noir, notamment avec le Soudan. Il peut donc y avoir des révoltes mais pas une chute de régime dans l’immédiat.

Il ne faut pas oublier qu’Afewerki est vu comme un héros de l’indépendance du pays. D’ailleurs c’est quelqu’un d’intelligent et peut-être ouvrira-t-il le pays vers l’extérieur. Il y a aussi un soutien qui peut venir du Qatar.

Le Qatar, avec qui l’Erythrée a des liens étroits, peut aider le président érythréen à faire des ouvertures. C’est aussi le rôle de la France de faire évoluer le régime pour faire libérer des prisonniers politiques.

 Notre action a permis plusieurs fois de faire libérer des soldats et des prisonniers. Cela n’a pas été médiatisé mais la France, avec d’autres pays européens et les Américains, a réussi à obtenir des concessions de la part du régime.

SlateAfrique - Pourquoi le Qatar soutient-il l’Erythrée et quels bénéfices en attend-il?

R. Auque - La position du Qatar est celle qu’entretient l’émirat avec tous les pays musulmans. Par principe, le Qatar aide financièrement tous les pays où il y a d’importantes communautés musulmanes, que ce soit Chypre où il y a des turcs musulmans ou le Liban avec le Hezbollah.

En Erythrée, la moitié de la population est musulmane. Le Qatar veut aussi montrer à l’Arabie saoudite qu’il a une stratégie diplomatique efficace. C’est cette politique qui a permis de stopper le conflit entre Djibouti et l’Erythrée.

SlateAfrique - Quelle est l'ampleur du soutien du Qatar à Asamara?

R. Auque - Il s'agit d'une aide financière importante. Le Qatar est un partenaire financier de poids de l’Erythrée. A l'instar du Qatar, la Chine apporte des financements et du matériel considérables au régime érythréen.

SlateAfrique - Pourquoi la France et les pays occidentaux ne font-ils pas pression pour que le Qatar diminue son aide. Alors qu'il y a des sanctions économiques imposées à l’Erythrée par l’ONU…

R. Auque - Le Qatar a du pouvoir, le Qatar est souverain, il fait donc ce qu’il veut. Mais comme je l’ai dit précédemment, ce pays joue plutôt un rôle positif auprès de l’Erythrée, de la Corne de l’Afrique et même de la France.

Donc c’est aussi à l’Erythrée de s’ouvrir, on ne peut pas les obliger. C’est aussi un Etat souverain. Même si la France a une diplomatie puissante, on ne peut pas imposer ce qu’on veut à l’Erythrée. Le rôle de l’ambassadeur est avant tout de dialoguer, de négocier. La solution n’est pas forcément de punir le régime.

«Le régime d'Asmara connaît bien les réalités du pays»

SlateAfrique - Pour revenir à la mutinerie d’Asmara, pensez-vous qu'elle révèle des divisions au sein de l’armée ou une lutte entre factions rivales pour le pouvoir?

R. Auque - Honnêtement c’est très difficile à savoir. Mais j’ai plus l’impression que l’armée et la population admirent en majorité le président. Je pense, que s'il y a des dissensions, cela peut davantage se régler par la négociation entre l’armée et le pouvoir, plutôt que par une mutinerie.

SlateAfrique - Les Erythréens ont-ils eu vent de cette mutinerie? On sait que le régime contrôle tous les moyens de communication et la télévision d’Etat a été coupée lors du siège du ministère de l’Information…

R. Auque - Oui la population est au courant. Il y a toujours du bouche à oreille. Il  y a toujours des infos qui circulent même s’il n’y a pas Internet. Il n’y a pas de presse libre, avec seulement un quotidien et une chaîne de télévision d’Etat. Mais il y a quand même des informations qui circulent.

Les Erythréens espèrent toujours que cela va s’améliorer. Ils comptent notamment beaucoup sur l’exploitation des mines d’or du pays par des compagnies sud-africaines ou canadiennes qui ont commencé à être actives sur certains sites.

SlateAfrique - Le régime d’Afeworki vit-il en autarcie, coupé de la réalité?

R. Auque - Non pas du tout. Le régime d’Asmara connaît très bien la réalité du pays. Il sait que des centaines de jeunes Erythréens quittent chaque jour le pays pour trouver une vie meilleure ailleurs. Des générations entières cherchent à partir.

SlateAfrique - La mutinerie de ces quelque 200 soldats a trouvé un écho médiatique dans certains médias occidentaux. Cela peut-il contribuer à accentuer la répression contre le régime de la part de l’ONU?

R. Auque - Je ne pense pas que le pouvoir des médias soit aussi grand. L’Erythrée ne prête pas attention à ce que disent les médias occidentaux. Et les pays européens suivent un chemin bien défini dans les négociations avec le régime. L’objectif est de pacifier la région, sur les frontières avec l’Ethiopie et Djibouti. Ensuite, c’est d’obtenir des avancées sur la question des droits de l’homme.

Propos recueillis par Camille Belsoeur et Pierre Cherruau

 

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