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Emel Mathlouthi en concert à la Bastille. DR
Emel Mathlouthi en concert à la Bastille. DR

Emel Mathlouthi, voix de la révolution tunisienne

Elle rêvait de musique, de scène et de liberté. Elle a tout remporté. A 30 ans, elle vient d’être désignée «Voix de la révolution tunisienne» par la National Public Radio américaine. Son premier album est un succès et elle sera en concert à la Cigale le 28 janvier.

Son prénom signifie espoir en arabe. Au Trésor, café parisien du Marais, Emel Mathlouthiarrive accompagnée de sa sœur Narjess.

«Elle a fait la manifestation en Tunisie ! explique, pas peu fière, Emel Mathlouthi en parlant de sa cadette. Le 14 janvier [2011] elle a vu des gens se faire tirer dessus.»

 Être contestataire, c’est une affaire de famille chez les Mathlouthi.

«Je n’ai prévenu personne que j’allais dans la manifestation, raconte Narjess. J’ai eu mon père au téléphone. Sans le savoir, on y était tous les deux.»

 Rien d’étonnant à ce que la musique serve d’arme à Emel Mathlouthi.

Une famille opposée à Ben Ali

Fille d’un père avocat et d’une mère institutrice, elle a toujours baigné dans un milieu intellectuel opposé au régime de Zine El-Abidine Ben Ali.

«Mon père a eu des soucis avec le pouvoir à cause de ses écrits. Il avait été licencié de son travail à l’Ecole nationale d’administration. Comme c’était un syndicaliste, il dérangeait. Pendant quelques temps ma mère devait travailler doublement. Puis il a trouvé un poste d’enseignant dans une ville à 2h de Tunis. Pendant vingt-trois ans, ils n’ont jamais accepté qu’il enseigne à l’Université de Tunis. »

Après avoir fait partie d’un groupe de musique à la faculté de Tunis, Idiom, Emel Mathlouthi se lance en solo. Ce n’est pas le premier défi qu’elle veut relever, ce ne sera sûrement pas le dernier. Elle tourne dans des théâtres en Tunisie, El Theatro, - son lieu de prédilection -se fait connaître dans le milieu étudiant et intellectuel. Et commence à déranger.

«Ma musique n’a pas toujours été politisée à 100%. Je n’étais pas du tout dans la tradition arabe classique ni dans la tradition tunisienne, mais touchée par la réalité que je vivais, par toute cette frustration de ne pas pouvoir faire des choses, de voir que tout stagnait spirituellement, culturellement, j’ai commencé à écrire en arabe sur la politique. Naturellement.»

Droits de l’Homme, liberté d’expression, Palestine, intervention américaine en Irak: elle dénonce sans jamais se considérer comme une artiste engagée.

«Je n’aime pas ce terme. Pour moi c’est prétentieux de dire  "je suis engagée". Moi j’écris ce que je ressens et c’est souvent ce qu’il se passe autour de moi, devant moi, que ce soit de l’autre côté de l’écran ou ici.»

 Fausse modestie? Véritable humilité? C’est en tout cas le sujet de son mémoire en graphisme l’Affiche engagée.

«Mon seul refuge, c’était la musique»

Dès l’adolescence, Emel Mathlouthi se distingue. Par ses cheveux courts, ses jeans troués, son rouge à lèvres noir. Et ses chansons. Elle débute en reprenant Bob Dylan, Joan Baez, sa révélation. Puis Marcel Khalife et Cheikh Imam pour les classiques arabes. Sa façon à elle de s’évader, de lutter, de poser sur du papier toutes les frustrations du quotidien. «Mon seul refuge c’était la musique», explique-t-elle. 

En 2006, elle remporte le concours RMC Moyen-Orient avec ses propres compositions en arabe, se produit en Jordanie, en Equateur, en Géorgie, puis s’installe à Paris. Lauréate du programme «Visa pour la création» mis en place par Cultures France et le ministère français des Affaires étrangères, elle décroche une bourse pour se former au Studio Cité des Arts.

Autodidacte, elle y réalise et auto-produit son premier album, Kelmti Horra, Ma parole est libre. Une période de sa vie dont elle parle avec beaucoup de nostalgie. Pas un hasard si elle a choisi ce café situé à deux pas de son ancien lieu de formation.

«Là, ma vraie vie a commencé. C’était mes années les plus créatives.»

Décembre 2010, le soulèvement commence en Tunisie. Coup du hasard ou du destin, Emel Mathlouthi y est aussi pour sa première tournée nationale.

«J’ai encouragé les gens à soutenir la première révolte qui a démarré à Sidi Bouzid. J’ai profité d’un de mes concerts pour dédier à Mohammed Bouazizi une des chansons que j’avais écrite pour Che Guevara. Je l’ai dédiée à lui et à tous ces gens qui se battaient pour notre dignité. »

Début janvier, elle rentre à Paris pour travailler sur son album, - qu’elle veut sortir à tout prix pendant la dictature -, mais n’y parvient pas, trop connectée à la Tunisie. Animée par la fougue d’un changement, elle manifeste tous les jours à Paris, quitte à se mettre elle-même en danger. Le 13 janvier 2011, veille de la fuite de Ben Ali, elle participe à un rassemblement place de la Bourse et est violemment prise à partie par des islamistes.

«On m’avait donné la parole pour chanter mais je voulais inciter les gens à réfléchir à l’après Ben Ali. Il était certain qu’il allait partir. Beaucoup d’islamistes présents ce jour-là m’ont attaquée, car j’ai dit que la Tunisie ne serait jamais un Etat islamiste.»

«Les Tunisiennes sont des battantes»

Anticonformiste, Emel Mathlouthi est convaincue que la chute de Ben Ali est une avancée démocratique pour la liberté d’expression, mais qu’elle n’est qu’une étape. Aujourd’hui, cette Tunisienne élevée dans la tradition musulmane et occidentale, explique qu’il faut du temps pour reconstruire le pays. Elle estime qu’il faut continuer de lutter pour qu’un Etat islamiste ne s’instaure pas en Tunisie. Tant pis si ça dérange.

«On est en train de se diriger vers quelque chose qui n’est pas du tout à la hauteur de ce que l’on avait espéré. Je viens d’apprendre que le budget alloué à la culture est passé de 1% à 0,38%. Déjà 1% c’était ridicule… Par contre le budget du ministère des Affaires religieuses, lui, a été augmenté. Ca va vers une dictature qui se sert de la religion pour amadouer les gens. Il faut dénoncer, se battre, tout refaire. »

Profondément laïque, Emel Mathlouti incarne cette génération de Tunisiennes insoumiseset indépendantes qui n’en reste pas moins attachée à ses racines.

«Pour moi, la religion est vraiment quelque chose de personnel, ça n’a à interférer ni dans l’Etat ni dans les relations. Ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de savoir sur chaque personne que je rencontre. C’est cela être laïque, chacun protège ses propres croyances, quelle qu’elle soit. »

Emel Mathlouthi est également fière de la grande représentativité des femmes à l’Assemblée constituante et l’affirme : «les Tunisiennes sont des battantes». Elle en est le parfait exemple.

Visionnaire, elle écrivait en 2008 dans une chanson intitulée «Dhalem»qui signifie Tyran,

«Tue-moi, j’écrirai des chansons. Blesse moi, je chanterai des histoires. Oh tyran, un jour viendra où tu seras le bouc émissaire.»

 Bien vu. Ben Ali a fui, elle, est devenue l’icône de la révolution du Jasmin.

Audrey Lebel

Concert à la Cigale le 28 janvier 2013

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Audrey Lebel

Audrey Lebel. Journaliste à SlateAfrique

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