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Le bombardement de Bouaké: un dossier avec de nombreuses zones d'ombre

Le 6 novembre 2004, neuf soldats français et un civil américain sont tués à Bouaké, capitale de la rébellion, lors d'un raid aérien de l'armée ivoirienne loyale au président Laurent Gbagbo : c'est un des moments charnière de la décennie de crise en Côte d'Ivoire.

Dimanche, les présidents français Emmanuel Macron et ivoirien Alassane Ouattara se rendront ensemble sur le lieux du bombardement pour une cérémonie d'hommage et de réconciliation qui doit permettre selon le président Macron "d'oeuvrer à l'essentiel travail de réconciliation dont la République de Côte d'Ivoire a tant besoin et qui est le chemin sur laquelle elle avance".

- Manifestations antifrançaises -

A l'époque, le pays était scindé en deux depuis 2002 et la tentative de la rébellion favorable à Alassane Ouattara de renverser Laurent Gbagbo. Dans un contexte tendu, la France avait déployé la mission Licorne, officiellement pour protéger les ressortissants français et tenter de stabiliser le pays.

Deux jours avant le bombardement, le 4 novembre 2004, les forces de Gbagbo lancent une offensive pour tenter de reprendre Bouaké, la deuxième ville de Côte d'Ivoire, et le Nord.

Le bombardement, le 6, est mené par deux avions de chasse Sukhoï de l'armée de Gbagbo, pilotés par deux mercenaires biélorussses. L'armée française riposte en détruisant la plus grande partie de l'aviation ivoirienne, ce qui conduit à l'échec de l'offensive des troupes loyalistes, privés de soutien aérien. 

Des manifestations antifrançaises et des exactions se produisent dans le sud du pays, notamment à Abidjan, provoquant le départ de 8.000 Français. Du jamais vu en Côte d'Ivoire, meilleur allié de la France en Afrique depuis les indépendances jusqu'aux années 1990. 

Le 9 novembre, des soldats français ouvrent le feu sur des manifestants à l'hôtel Ivoire à Abidjan. Le gouvernement ivoirien accuse l'armée française d'avoir tué une soixantaine de civils ivoiriens, la France parle de son côté d'une vingtaine de morts. Cette fusillade meurtrière cause un nouveau choc.

- Etranges libérations -

L'affaire se complique encore par le fait que 15 mercenaires russes, biélorusses et ukrainiens ont été arrêtés à Yamoussoukro par l'armée française, mais relâchés quatre jours plus tard. Puis, le 16 novembre, huit Biélorusses sont arrêtés au Togo, dont les deux pilotes des Sukhoï. Mis à la disposition des autorités françaises, ils dont pourtant libérés. 

Certains voient dans cette non arrestation la main de la France.

"L'affaire Bouaké a été une manipulation française. Cette manipulation a causé des morts, non prévus initialement". Elle avait "pour but de créer une situation permettant une riposte d'envergure telle qu'elle pouvait mener à un coup d'Etat afin de renverser M. Gbagbo et mettre M. Ouattara à sa place", affirme Me Jean Balan, l'avocat français des victimes dans le quotidien ivoirien d'opposition Le Temps de vendredi.

Lors de la crise post-électorale qui suit l'élection présidentielle de 2010, l'armée française a soutenu les forces de Ouattara pour arrêter Laurent Gbagbo, qui refusait de reconnaître sa défaite proclamée par la commission électorale.

- Justice française -

Interrogé sur les zones d'ombre, le président Macron s'est retranché derrière la procédure judiciaire en cours: "Il ne m'appartient pas de me prononcer sur les faits qui relèvent d'une enquête judiciaire qui poursuit son travail". 

Au cours de l'enquête sur le bombardement de Bouaké, la juge d'instruction française Sabine Kheris a examiné le rôle de trois ministres dans les dysfonctionnements ayant permis les libérations des mercenaires. Il s'agit de Michèle Alliot-Marie, Dominique de Villepin et Michel Barnier, alors respectivement ministres de la Défense, de l'Intérieur et des Affaires étrangères.

Après des années de procédure, la justice française a abandonné en mai 2019 les poursuites contre les anciens ministres. Il reste toutefois encore une action en cours: le procès à venir d'un ex-mercenaire biélorusse, Yury Sushkin, et de deux officiers ivoiriens, Patrice Ouei et Ange Magloire Ganduillet Attualy, accusés d'avoir piloté ou copiloté les deux avions Sukhoï des forces loyalistes ivoiriennes qui ont bombardé le camp.

Ils ont été renvoyés le 7 janvier devant la Cour d'assises de Paris pour "assassinats, tentatives d'assassinats et destructions de biens". Le procès se déroulera en l'absence des trois hommes: ils sont visés par un mandat d'arrêt mais n'ont jamais été remis à la France.

AFP

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